15 octobre, 2006

Comment j'ai foiré une patiente !

"Les sentiments ont leur destinée. Il en est un contre lequel tout le monde est impitoyable : c'est la vanité."
Jules Barbey d'Aurevilly, in Du dandysme et de George Brummel


Ce blog est pour moi un espace de liberté ! C'est le cadre idéal, dans lequel, moi qui suis tout le temps dans l'écoute, dans l'empathie + +, peux enfin donner toute la démesure de mon ego boursouflé !

Pourtant aujourd'hui, j'ai décidé d'être sincère et de vous raconter une expérience peu glorieuse, au cours de laquelle, j'ai carrément foiré un premier rendez-vous ! Oui, vous avez bien lu, dans ce post écrit d'une main de maître, à une heure à laquelle les honnêtes gens sont couchés, moi, fébrile et repentant, le front couvert de cendres, vais vous conter une mésaventure. Ma vie ne fut pas que succès, il y eut des drames...


Plantons, le décor ! Moi, altier et fier, sanglé dans mon costume noir impeccable mettant en valeur ma musculature puissante et ma taille fine. Aux lèvres un sourire charmant et accueillant, tout en nuance, semblant signifier à la personne assise en face de moi que je suis la bonté personnifiée ! Le décor, un luxueux cabinet situé au centre de Paris, ville lumière. Des éclairages indirects procurent une douce lumière mettant en valeur les riches objets décorant les lieux, et invite les patients à s'exprimer sans haine et sans crainte. Derrière sur le bureau, une pendulette de prix pour laquelle des collectionneurs du monde entiers se ruineraient , richement ornementée, egrène doucement les secondes, semblant chaque fois nous dire que le temps nous est compté. Le bureau, lui-même, luit doucement de tout son bois précieux poli par les ans. Sur le marocain de couleur chocolat, un stylo Mont-blanc est posé, attendant sans doute d'être utilisé pour une quelconque communication d'importance scientifique mondiale qui ne tardera pas à naître incessament dans mon brillant cerveau.

En face de moi, une jeune patiente d'environ 25 ans, qui m'est adressée par une médecin que je connais bien. Elle est petite, entièrement de noir vêtue. Ses pieds sont croisés en dedans et elle ose à peine me regarder dans les yeux. Elle me tend une lettre d'une main preque tremblante en murmurant que le docteur Machin l'a préparée pour moi.

Je la remercie decachète l'enveloppe et lis. Enfin je déchiffre plutôt que je ne lis car, putain que les médecins écrivent comme des cochons !!! A croire qu'ils ont une UV au cours de laquelle ils apprennent à mal écrire. Bon je parcours la lettre :

Cher confrère,

Veuillez acceiuillir Mlle Truc, souffrant sans doute d'une forme de phobie sociale. Blablabla. Déjà traitée en analyse par Monsieur X, les résultats ont été très limités. Il semble qu'une TCC soit plus adaptée. blablabla.

Veuillez agréer blabla

Quoi ? C'est une ex-patiente de Monsieur X ??? De ce sale con qui se la raconte sur les plateaux télés ! Ce mec boursouflé de suffisance, de trou du cul de donneur de leçon, cet âne de psychanalyste ??? Quoi, elle vient de chez lui et ce gros naze n'a pas été capable d'identifier et de traiter une simple petite phobie sociale !!! Ah ah ah ah (rire de victoire), on va voir ce qu'on va voir, je vais lui donner une leçon à ce fesse-mathieu, à ce claque-dents, à ce ribaud ! Il va voir comment je m'appele, il va savoir qui c'est Philippe ! Mouah ah ah ah (rire sardonique) tu as perdu Monsieur X.

Et alors là, je me concentre et paf, repaf, et rerepaf, série de questions directes en entonnoir. Je note les réponses que ma patiente me murmure, à la volée. Une fois, entendues, analysées, triturées, traitées, ses réponses, je rebalance des réponses ! Je suis super rapide et mes neurones tournent à 120%, je suis le meilleur, léger comme un papillon mais je pique comme une guêpe, je suis invincible, je le sais ! J'enchaîne, je pourrais niquer Tyson sans problème ! Tout cela, ce combat vital pour moi, dure cinquante minutes.


Et paf, dernière droite euh..question, et j'assène le diagnostic d'un ton martial à peu près comme cela : "Mademoisells vous souffrez de cela, c'est venu comme cela, il faut faire comme cela, vous inquiétez pas, avec moi c'est gagné d'avance". Et dans mon for intérieur, je m'adresse à Monsieur X, en lui tenant à peu près ce langage : "Alors Ducon, qui c'est le meilluer ? Hein? On fait moins le malin ? Moi ta patiente en deux coups de cuillers à pot, je vais la traiter ! Pff allez prend ta retraite, raccroche les gants !".

Ma patiente, se lève me régle la consulatation sans prendre un nouveau rendez-vous. Elle remet son petit manteau noir et encopre plus discrètement qu'elle n'est venue, elle ressort de mon cabinet à petit pas précautionneux, me laissant seul et victorieux de Monsieur X.


Dans mon esprit de boxeur, la tension du combat s'apaise et euh, une petite lueur d'intelligence parvient jusqu'à mon neo-cortex et je me dis "mais t'as joué à quoi là gros con?".

Car effectivement, que s'est-il passé ? J'acceuille une patiente ultra-timide pour qui parler de soi est un effort énorme. Je sais ce que cela représente, je l'ai appris en fac, je l'ai lu, j'ai déjà reçu ce genre de grands timides. Il faut parler doucement, gentiment, les laisser s'exprimer en orientant très délicatement leurs réflexions. Doucement, pas à pas, on parvient à un bon dialogue, et la confiance peut s'établir en quelques séances. tout cela je le sais mais moi, j'ai joué le lourd de chez lourd !

Je l'ai maltraitée, bousculée, remuée, ballotée, dérangée. J'aurais pu la faire décompenser. La pauvre arrive ici, après un échec thérapeuthique bien qu'elle se soit engagée sérieusement dans sa première thérapie avec ce gros naze de Monsieur X (pff je ne l'aime pas ce Monsieur X). Pour les grands timides, la vie est un enfer. Alors j'imagine que le Docteur Machin, lui a dit "on va tenter Philippe, il fait des TCC et il a de bons résultats, ne vous découragez pas". Elle est sans doute venue pleine d'espoir mais morte de trouille à l'idée de venir encore se raconter, elle, pour qui parler est une épreuve. rien que la prise de rendez-vous au téléphone a du l'angoisser et la mettre mal à l'aise, puis venir, sonner, me voir, s'asseoir sur le fauteuil en face de moi, se sentir traquée, épiée tout en se disant qu'elle doit parler que cette fois elle va sans doute pouvoir s'en sortir, qu'il faut qu'elle se viole un peu mais qu'elle va changer sa vie.

Et moi, stupide Philippe à l'ego démesuré, je l'oublie totalement, je nie sa présence et son essence, omnubilé que je suis par le fait qu'elle ait été uen patiente du célèbre Monsieur X.

Plutôt que de l'aider, je me trompe de combat et je l'instrumentalise en tentant de régler son compte à ce psychanalyste de mes deux que je méprise. Petit mâle stupide, petit roquet grotesque et ridicule, je nuis à ma patiente rien que pour pouvoir déposer trois gouttes d'urine sur le territoire de mon confrère et rival détesté. Le tout bien entendu, dans l'espoir secret, sans doute, que le docteur Machin lui apprene : "ah vous savez Monsieur X, la patietne que je vous avais envoyée, Philippe l'a parfaitement traitée lui".

Vous n'imaginez pas combien je m'en suis voulu. J'aurais voulu la rappeler et lui dire : "revenez, j'ai été nul, on reprend tout à zéro, excusez-moi, je suis jeune et bête, je sécrète de la testostérone et cela m'aveugle parfois".

Comme l'explique si bien, mon cher Maître Epictete, dans son manuel d'une infinie sagesse et d'une si grande simplicité, j'avais voulu faire dépendre de moi (La reconnaissance de Monsieur X), ce qui ne dépendait pas de moi. Et ce faisant, je n'avais pas fait, la seule chose qui dépende de moi, agir au mieux des intérêt de ma patiente.

Pour la peine, vous aurez le droit de lire, la première maxime du Manuel d'Epictete, comme cela, ce que j'ai connu ne vous arrivera pas. Et toc !

***

Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d'autres non. De nous, dépendent la pensée, l'impulsion, le désir, l'aversion, bref, tout ce en quoi c'est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l'argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n'est pas nous qui agissons. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n'en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t'est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux. Mais si tu ne juges tien que ce qui l'est vraiment - et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t'en prendras à personne, n'accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n'auras pas d'ennemi puisqu'on ne t'obligera jamais à rien qui pour toi soit mauvais.

***

C'est une histoire que je n'ai jamais oublié et je vous assure que j'ai souvent pensé à cete patiente. Je m'en suis souvent voulu d'avoir agi aussi bêtement d'autant plus, que je suis sûr que j'aurais pu traiter son cas sans aucun problème en quelques mois !


Dieu en son infinie bonté et sa très grande miséricorde, baissa ses yeux vers l'infâme vermisseau que je suis et vit sans doute que mes regrets étaient sincères et que la leçon avait porté ses fruits en me conduisant à plus de sagesse et de simplicité car...
(A gauche, détail de la Chapelle Sixtine, Dieu donnant un peu de simplicité à Philippe, par Michelangelo Buonarroti)


...environ, dix-huit mois plus tard, je reçus un appel de cette même demoiselle Truc me demandant un rendez-vous. Je revis donc cette jeune femme. Je m'excusai sincèrement et lui confiai combien elle m'avait rendu service sans le savoir. Et, même si nous ne sommes pas dans un film américain avec le happy end obligatoire, je vous assure que Mademoiselle Truc va nettement mieux. On ne guérit jamais les grandes timidités car nous n'avons pas le pouvoir de changer les gens. Mais Mademoiselle Truc, tout en restant elle-même, réservée et secondaire (c'est charmant les femmes réservées), a trouvé un confort de vie qu'elle n'espérait plus!


A défaut de soulager les peines, au moins ne pas nuire...

Alléluiaaaaaaaaaaaaa !



Note de l'auteur :

Fatuité: Subst. Fem. Satisfaction excessive et ridicule de soi-même.

Vanité : féminin (du latin vanitas), satisfaction de soi-même, sentiment d'orgueil, défaut de quelqu'un qui étale sa satisfaction de soi-même, caractère de qui est vain, futile et vide de sens.


Vanité, de Philippe de Champaigne.


5 Comments:

Anonymous l'échalote said...

Je récidive, j'aime vraiment ce que vous écrivez...merci

4/11/06 2:56 PM  
Blogger philippe psy said...

Merci pour votre commentaire qui me touche énormément !

5/11/06 4:36 AM  
Anonymous Claudia said...

Il y a des psys...et il y a des hommes.
Mais il n'y a rien de plus merveilleux à mon sens que celui qui, tout en étant psy, sait rester humain.
Cette anecdote si elle dévoile certes, un ego temporairement boursouflé, dévoile aussi une grande tendresse pour la nature humaine :)
Au plaisir de vous relire!

9/1/07 4:11 PM  
Blogger zulmater said...

dieu que cette patiente fut patiente...
rencontré votre blog par pur hasard,le même pêut-être qui me fit renoncer à la profession qui st la vôtre
je reviendrai

21/11/07 9:49 PM  
Blogger Arnaud Seldon said...

Même si ceci est tardif, ce fut un plaisir que de vous lire !

29/1/09 12:28 AM  

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