11 novembre, 2018

Il y a cent ans !

Voici cent ans, la terrible guerre de 14-18 prenait fin. Comme mes lecteurs habituels le savent, j'ai beaucoup lu sur ce conflit. D'une part parce que mes grands parents l'ont faite et ensuite parce qu'elle marque la transition entre une époque à laquelle j'aurais aimé vivre, la Belle époque, et ce monde moderne dominé par les USA que j'exècre. Ce n'est pas de ma faute si je préfère la compagnie de Proust, Huysmans et Fournier que celle de Steve Job ou de Microsoft. J'ai simplement du goût. Le marquis de Dion et son mécanicien Bouton ont plus de charme qu'Elon Musk et sa saloperie de Tesla.



Et puis la Grande guerre est arrivée et l'Europe s'est suicidée. Tout cela avec le jeu débiles des alliances et l'acte stupide de Gavrilo PrinciUn débile flingue un archiduc en costume d'opérette et zou, tout fout le camp. Cinq ans après, c'est la désolation. On comptera des millions de morts, d'estropiés, de veuves et d'orphelins. La France est morte en 14-18 et avec ele une kyrielle de jeunes écrivains et artistes. 



Voici quelques temps je vous avais expliqué qu'un jeune patient 'avait demandé ce qui avait le plus changé entre mon époque et la sienne. J'avais alors parlé de l'argent. Le gros argent étalé et un peu sale a effectivement changé les choses. Du moins il me semble. 

Ce qui a changé aussi, c'est que je suis la dernière génération à avoir connu des héros, anonymes ou pas. Actuellement, dans n'importe quelle série américaine, on croise un personnage ténébreux, un peu mutique, beau gosse et blasé, qui explique qu'il "était à Falloudja" comme s'il revenait de l'enfer. Et là, les gens se taisent face à tant d’héroïsme. Moi ça aurait tendance à me faire rigoler. Falloudja c'est environ 95 morts américains. Pour un pays ayant une tradition militaire comme le notre, Falloudja, reste une escarmouche, un galop d'essai, un heurt entre la coloniale et une tribu rebelle à la fin du XIXème siècle mais certainement pas un haut fait d'armes. Pour quiconque aurait quelques lettres et aurait lu Georges Darien, grand écrivain anarchiste, Falloudja, c'est bien moins terrible que Biribi le terrible bagne militaire installé en Afrique du Nord, ces terribles compagnies de discipline destinées à mater les plus rebelles.

Aujourd'hui qu'en en parle tant, j'ai conscience d'avoir discuté, fréquenté des gens, le plus souvent anonymes qui avaient fait l'histoire. Mobilisés un premier aout de 1914 pour aller faire une guerre qui ne devaient pas durer, ils y sont restés cinq ans pour les plus chanceux, moins pour ceux morts au champ d'honneur ou blessés grièvement.

J'étais jeune et ils étaient déjà vieux. Je me souviens de plusieurs d'entre eux. Mais l'un d'eux a particulièrement retenu mon attention parce qu'il avait un côté fascinant. Aujourd'hui, on dirait qu'il était perché. Et si l'on est psécialiste on dirait que c'était simplement un beau cas, bien réel, de syndrome de stress traumatique. A l'époque on ne comprenait pas, on les prenait pour des simulateurs. Puis on a fini par comprendre que soumis à un stress intense, certains n'avaient jamais repris leurs esprits. Comme on ne savait pas comment les traiter, on s'est contenté soit d'interner les plus atteints. Les autres ? Il se son débrouillés comme ils pouvaient. Ils ont eu de petites vies, de petites joies, des peines immenses et ils sont morts sans qu'on ne comprenne vraiment ce qui leur était arrivé. 

Qu'il s'agisse de soldats traumatisés par une bataille ou d'une mère devenue folle à la mort de tous ses fils, on se contentait de dire d'un air navré : le(la) pauvre, tous ces malheurs ça lui a tapé sur le ciboulot. On les appelait aussi "les malheureux" ou disait d'eux que leur esprit "battait la campagne". C'était à peu près le seul diagnostic fait par les braves gens. Sans doute que les spécialistes avaient un diagnostic plus savant mais comme ils étaient totalement démuni en termes de traitements, ça n'avançait pas les choses.
 
Celui que j'ai bien connu, il s'appelait Roger. Quand il a été mobilisé il était étudiant aux Beaux Arts. Autant vous dire, que muni de pinceaux et de sa palette, il était bien loin des faits d'armes. Mais la République, cette vieille catin, n'en a eu cure et a envoyé tous ses enfants, quels qu'ils soient à la guerre.

Roger avait été l'ami de Georges Braque mais dieu seul sait comment il l'avait connu. Peut-être parce qu'ils étient tous deux des anciens de 14, Braque ayant été très grièvement blessé à la Somme. Il parlait de Braque sans jalousie. Il était content de l'avoir connu comme si l'aura de ce grand peintre rejaillissait ainsi sur lui l'obscur. Il en parlait savamment. Parce que s'il était un peu étrange, en matière d'art, Roger avait un jugement sûr. Roger, n'avait pas eu "la chance" de Georges Braque. On m'avait expliqué qu'il était revenu de la guerre comme ça, uun peu bizarre et qu'il ne s'en était jamais remis. Pris dans les terribles bombardements lors de la bataille du Chemin des Dames ou était-ce de la seconde bataille de la Marne, je ne sais plus, le fait est qu'il avait été blessé mais surtout qu'il avait perdu la tête. Il n'a jamais fini les Beaux Arts mais il était devenu artiste peintre parce que c'était là sa passion.



Il vivait non loin de chez nous. Je ne l'ai jamais vu que juché sur un ridicule petit vélo avec lequel, quel que soit le temps, il allait et venait. C'est même étrange car à l'époque il était âgé et pourtant il allait en vélo. Il émanait de lui une sorte de jeunesse étonnante. De temps à autre, il prenait le train avec son matériel et s'en allait peindre, disparaissant quelques jours sans avertir personne. Il était étrange et lunaire mais d'une grande gentillesse. Déjà très jeune, j'avais conscience qu'il était "paumé" et c'est plus tard que mon père m'avait expliqué qu'il était comme cela depuis la guerre.

Mon grand père par solidarité, parce que lui aussi avait connu la guerre, lui achetait des toiles et lui en commandait. Je crois qu'il a peint la maison familiale par tous les temps. D'où j'écris, j'en ai une en face de moi, peinte par lui. Je ne suis pas sur qu'elle soit d'un grand intérêt artistique. En vous écrivant, je la fixe et je me dis qu'il n'avait peut être pas un talent immense. Mais la toile est jolie, agréable à regarder avec une touche personnelle qui fait que je reconnaitrai toujours une toile de ce vieux Roger. Il avait son style et si je ne suis pas critique d'art,  au moins savait-il peindre, ce qui de nos jours reste incroyable. A la mort de mon grand père, mon père a pris la suite. Il lui a acheté des toiles. Certaines étaient intéressantes d'autres moins. L'important, c'était de ne pas le laisser crever de faim. Et pour vivre, Roger n'avait qu'une maigre pension et pour toutes compétences, son talent de peintre.  Certaines fois Roger s'appliquait, d'autres fois non. Mais même la plus médiocre de ses toiles valait largement la production d'un artiste du dimanche.


Parfois il se murait dans sa solitude, battant la campagne, seul dans ses pensées, et on le croisait arpentant la ville sur son ridicule petit vélo. On n'avait pas de nouvelles et personne ne s'inquiétait parce que malgré tout, Roger, aussi étrange soit-il, revenait toujours à bon port. Parfois, comme un chien errant en manque de caresse, il venait chercher du contact. Dans ce cas, il pouvait passer plusieurs fois par semaine. Il ne restait pas longtemps sauf si mon père l'invitait à diner. Mon père prévenait ma mère qu'il resterait à diner et on rajoutait une assiette. Ce qui n'emballait pas ma mère parce que Roger n'était pas le convive idéal. Il restait quelques minutes avec nous, l'air presque normal, avant de se remettre à battre la campagne et de parler de ce qu'il avait connu mais aussi de peinture. Mon père discutait avec lui et je restais à les écouter.

Parfois, même si j'étais seul, Roger sonnait à la grille. Il se présentait à l'ancienne, jamais par son prénom mais par son nom. Il me disait : ah bonjour Philippe, c'est C., ton père est là ? Je lui disais que mon père n'était pas là et j'allais lui ouvrir la grille. Je le trouvais là tenant son ridicule petit vélo par le guidon. Il me saluait fort courtoisement avant de me répéter trois ou quatre fois "ah ton père n'est pas là, c'est bien dommage". Il prenait alors un air de chien battu que je ne savas pas bien décrypter. Jouait il la comédie dans le but de m'attendrit et de se faire offrir un café ou était il réellement triste.

Dans tous les cas, le sachant fort seul et d'une grande gentillesse, je le faisais rentrer. Je lui faisais alors un café. Il avait des gestes très précis. Il sucrait son café et le buvait à petites gorgées sans parler puis prenait de mes nouvelles et me donnait des siennes. Puis, invariablement il parlait d'art. Je n'ai jamais été passionné par la peinture à laquelle j'ai toujours préféré la sculpture. Mais lui, me fascinait. Il me parlait de peintres célèbres qu'il avait connus sans jamais avoir eu leurs succès. Et plus que ce qu'il me racontait, j'aimais ses extases, cette impression qu'il était branché sur quelque chose, auquel je n'aurais jamais accès. Aujourd'hui, l'impression qui me vient lorsque je me remémore ces souvenirs est la même que j'ai eue lorsque j'ai lu le Grand Meaulnes. Roger lorsqu'il me parlait me faisait pénétrer dans le domaine mystérieux d'Yvonne de Galais.
 
Cela m'amuse d'ailleurs toujours lorsque des patients me disent que je vais les trouver bizarres comme si la bizarrerie allait m'arrêter. A dix/douze ans, je conversais avec un peintre ancien du Chemin des Dames particulièrement perché sans être impressionné, alors croyez moi l'étrangeté ne me fait pas peur.

Roger pouvait à tout moment s'abimer dans sa songerie.Ça  arrivait d'un coup, d’un seul. Il parlait, finissait sa phrase, concluait l'entretien par une sorte de "bah oui, c'est ainsi" et il partait ailleurs.  Comme j'avais aussi mes occupations et que je savais qu'il était inutile de lui parler dans ces moments là, je l'installais dans le bureau de mon père, je lui laissais un paquet de cigarettes, un briquet et un cendrier et j'allais vaquer à mes occupations. Parfois mon père rentrait et le trouvait là pensif. Ils discutaient un peu et mon père chargeait son ridicule petit vélo dans le coffre de sa voiture pour le ramenez chez lui. Peut-être lui glissait-il un petit billet au passage mais cela, je ne l'ai jamais su. Mon père était quelqu'un de bien et n'aurait pas eu l'idée de faire de la publicité pour la charité qu'il faisait. Parfois, Roger sortait de son rêve et déçu que mon père ne soit pas encore là, partait tout seul. Je le raccompagnais alors à la grille et il me rappelait deux ou trois fois de ne pas oublier de dire à mon père qu'il était venu, ce que je ne manquais pas de faire.

Et puis il est mort assez âgé et seul. J'étais encore très jeune. Je ne saurais vous donner la date précise de son décès et plus personne ne se souvient sans doute de lui, si ce n'est votre serviteur en ce jour.  Il avait deux neveux qu'il voyait rarement mais qui étaient là le jour des obsèques. Une petite maison avec un beau terrain dans une jolie ville de banlieue ouest, ça valait tout de même quelque chose.

C'était un drôle de type, un homme âgé et étonnamment jeune à la fois, un peintre sans doute très moyen qui savait pourtant parler de peinture, C'était un de ces héros anonymes de la Grande Guerre dont on commémore le centenaire aujourd'hui. Un jeune type mobilisé comme tant d'autres, abimé par ce carnage et mort oublié de tous.

Aujourd'hui en ce onze novembre deux-mille-dix-huit, je lui dédie ce modeste article.

3 Comments:

Blogger Groucho Marx said...

C'est curieux, j'ai été très ému à la lecture de votre "modeste article". Merci.

29/11/18 2:13 PM  
Blogger philippe psy said...

Merci à vous !

3/12/18 10:04 PM  
Blogger Kevin Macarry said...

c'est vrai que l'article est joli :)

5/12/18 12:02 PM  

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