02 août, 2007

Diagnostic à retardement ! Marcel est malade !

Le rade de Marcel est moins classe que celui-ci !

Aujourd'hui, je suis allé porter mes chèques à la banque. Comme à l'accoutumée, je suis allé boire un petit café au rade situé à deux pas de là. Il s'agit d'un café de quartier, un peu naze, bien qu'il soit propre. Il n’est pas très grand et comporte un très grand comptoir pour les biturins de service et derrière le long du mur, une dizaine de tables bistrots alignées avec des chaises en bois qui font un peu mal au cul.

Comme je suis quelqu’un de bien, une sorte de notable dans la commune où je vis, pas question de me mettre au comptoir et de me mélanger avec les piliers. Toutefois, comme je suis aussi disert qu’aimable, il m’arrive de leur parler, ce que je fais toujours en restant assis à ma table, qui est toujours la troisième à partir de la vitrine.

Le patron que nous appellerons Marcel, tutoie bien sur tout le monde sauf moi à qui il donne du monsieur. Je dois l’impressionner, sans doute parce que je suis souvent en costume comme les patrons, mais aussi parce que j’ai mon rituel, que je prends la même table, la même consommation (double-express), et que je lis. Toutefois, comme j’y vais depuis un certain temps, il a fini par me connaître. Nous nous sommes longtemps appelés par nos prénoms, quoiqu’au départ, je l’aie appelé Marcel, tandis qu’il persistait à m’appeler Monsieur, ce qui m’a flatté considérablement.

Maintenant que j’ai décidé de jouer les démocrates, il m’appelle Philippe et me tutoie, mais je sens encore une forme de respect teinté de crainte quand il me parle, un peu comme si mon érudition et ma culture, risquaient de lui claquer à la figure en cas d’erreur de sa part. D’ailleurs quand il me parle, il ne cesse de me dire en préambule « arrête-moi si je me trompe », comme si j’étais l’arbitre entre ce qui est vrai et ce qui est faux. J’aime assez cette déférence malgré le tutoiement bon-enfant : chacun reste à sa place.

Marcel est un type étrange, à la fois fort en gueule et doté d’une sensibilité étonnante, qui cherche toutefois à refouler. Lorsqu’il a repris cet établissement voici deux ans, il a lourdé la plupart des piliers de comptoir puis, a réussi à s’engueuler avec la majeure partie des commerçants de la rue. Il est parfois dans des périodes d’activité intense, au cours desquelles il parle à tout le monde, vanne ses clients, sauf moi bien sur, joue le beau, siffle carrément les gonzesses qui passent dans la rue et semble ne jamais pouvoir s’arrêter.

Puis parfois, il semble avoir le moral en berne et dans ce cas, il se risque à s’asseoir à ma table et à me parler parce qu'il connait mon métier. Je me défends bien de lui répondre car il n’est pas là pour cela. Il se contente de parler et de me dire ce qui ne va pas et ce qu’il devrait changer dans sa vie pour que tout fonctionne mieux. Alors il me parle de son super projet sur Paris, qu’il va monter, même si je suis prêt à parier tout ce que j’ai, qu’il ne montera jamais rien. Il parle, parle, et je l’écoute. Cela ne dure que dix minutes mais il semble content. Peut-être est-ce l’idée qu’il se fait d’une thérapie ? Parler ainsi sans s’arrêter, sans vraiment s’interroger, juste vider son sac.

Marcel est généralement détesté de tous et il a réussi à diviser le chiffre d’affaires de son rade par deux depuis le jour où il l’a acheté. Les clients habituels le trouvent trop grande gueule, pas sympa, pas souriant, trop ceci ou pas assez cela. Il ‘a donc conservé que peu d’anciens clients et je suppose que moins du tiers des nouveaux consommateurs y reviennent une deuxième fois. Moi je l’aime bien car je sais le prendre. La juste distance que nous entretenons, ne le rend pas suffisamment familier pour que j’aie à souffrir de ses sautes d’humeur.

J’ai toujours imaginé qu’il consommait de la coke. Un jour qu’il me comptait ses malheurs en insistant sur certaines choses sans vraiment les dire, sans lui dire vraiment, je lui ai fait comprendre que je savais qu’il savait que je savais. Depuis on n’en a plus jamais reparlé. Il tise aussi un peu trop. C’est même étrange puisqu’un jour il peut s’enfiler des Vittel menthe les uns à la suite des autres, et la semaine d’après, faire la même chose avec des Ricard. Bref, si Marcel n’est pas un ami, ni même un pote, nous avons un lien amusant. Je sais qu’il est content de me voir quand je viens, et je suis aussi content de bavarder avec lui.

Je suis allé cet après-midi porter mes chèques à la banque et je suis donc passé boire mon double-express au rade. Marcel n’était pas là, car comme je l’ai appris par Robert son remplaçant, il est parti ce matin à quatre heures du matin en vacances. Robert m’apprend aussi qu’il l’a appelé exactement vingt-quatre fois dans la journée, pour savoir si tout allait bien ! Robert est un type gentil et nous nous vouvoyons. Lui m'appelle Monsieur et je l'appelle Robert. Il vient parfois aider Marcel ou le remplacer. Robert est calme, poli et très aimable.

Comme nous n’étions que tous les deux, nous avons un peu parlé de Marcel. Robert m’a dit qu’étant calme il arrivait à le supporter mais qu’il était difficile. Nous avons ensuite papoté des frasques de ce cher Marcel, étant entendu que quand deux personnes se parlent, il leur plait toujours de parler de celui qui n’est pas là. Nous parlions et d’un seul coup, mon cerveau a fait tilt, un peu comme dans un dessin animé quand une lampe s’éclaire pour montrer qu’un personnage a une idée de génie.

Si je connais Marcel, je ne peux pas dire que je sois intime. Je l’ai juste un peu observé et il m’a semblé parfois étrange. Il a tellement les traits comportementaux du cocaïnomane de base que je ne m’étais pas interrogé plus que cela. Là, grâce à ma grande idée, je questionne habilement Robert, lui posant des questions précises sur Marcel, sa manière de vivre, de réagir, sa vie s’il la connaît un peu, etc. Ses réponses sont étonnamment claires et concises. Je dois dire que si Robert, pour des raisons que j’ignore a fait patron de bar remplaçant, il aurait sans doute pu faire d’excellentes études. Son élocution est parfaite, ses mots choisis et justes, son sens de l’observation étonnant, et je suis stupéfait de la manière circonstanciée dont il me relate des anecdotes mettant en scène Marcel.

A la suite de cet entretien, j’ai appris deux choses fondamentales. D’une part, je sais que Robert rachète le café de Marcel. Cela me rassure parce que je m’entends bien avec Robert, ce qui fait que je ne devrai pas changer de crémerie. J’aurais détesté cela parce que je tiens à mes habitudes. Je pourrais donc continuer à m’asseoir à la troisième table en partant de l’entrée pour y consommer mon double-express, ce qui me remplit de joie.

Enfin, comme je suis malin, mes questions à robert étaient très orientées comme vous vous en doutez. Je sais, et je n’ai absolument pas le moindre doute, mais alors aucun, zéro, nichts, niente, nada, que Marcel souffre d’un trouble bipolaire jamais diagnostiqué. J’en suis intimement persuadé, comme quoi écrire sur ce blog aura au moins servi à quelque chose puisque cela m’a remis tous un tas de trucs sur les troubles bipolaires en mémoire et que j’ai même amélioré mes connaissances.

Tout ceci m’amène maintenant à me poser deux questions :
  • Pourquoi moi qui fume mes JPS et qui déteste ces connards qui me reprochent cette addiction, sans en comprendre la raison, me suis-je à mon tour accrochée à l’addiction de Marcel à la coke, comme si elle expliquait tout alors qu’une addiction n’est qu’un symptôme ? Sans doute parce que j’ai choisi la facilité en m’intéressant à l’arbre qui cache la forêt. Moi qui adore me moquer de mes confrères en les trouvant stupides, je n'ai pas fait mieux qu'eux ! Et pan sur ma truffe !

  • Maintenant que je sais que Marcel souffre d’un trouble bipolaire, sans doute un type I en plus, dois-je lui dire ? Dois-je lui en parler ou bien, me dire que je suis un roi du diagnostic et laisser ce mec, tout juste âgé de quarante-deux ans, que je ne connais que moyennement il est vrai, gâcher sa vie en alternant des périodes maniaques et dépressives ? Doit-on, parce que c’est son métier, jeter un diagnostic, fut-il bon, à la tête de quelqu’un qui ne vous a rien demandé ?
Si j’ai réussi à répondre à la première question, je ne sais toujours pas répondre à la seconde. Le mois d’août me portera conseil.

7 Comments:

Anonymous Anonyme said...

il faut en tout cas l'orienter vers le dignostis philippe s'il vient te parler en conaiissant ton metier c une sorte de demande non formulée et ptet ke tu as mal interprété aussi et kil aimerait un "diagnostic en douceur
tu es suffiasament adroit et intellignet (ca va la la faltterie j'en fais pas trop?) pour detecter sa "damande" maintenant ke tu sais
hubert

3/8/07 12:16 AM  
Blogger Laure Allibert said...

Sachant que le lui dire ne règle rien et qu'il lui faudra sans doute se lancer dans une thérapie, peut-être vaut-il mieux ne rien faire (sachant aussi que son cas n'est pas pathologique au point qu'il en souffre cruellement ou met sa vie en danger) ?

(Laure, la non interventionniste, partisane du "wu-wei" taoïste)

3/8/07 10:19 AM  
Anonymous Anonyme said...

Moi je conseillerais de...Rien!je voulais juste dire bravo pour le blog à Philippe Psy.Le meilleur psychothérapeute de l'univers entier!Vive Philippe Psy!

Bizuco(c'est un surnom) un de tes admirateurs!

4/8/07 5:56 PM  
Anonymous Anonyme said...

et le laisser souffir sans savoir? connaissez vous les effets d'un trouble bipolaire laure? moi oui j'en ai un
hubert

5/8/07 7:36 AM  
Blogger philippe psy said...

Quand il reviendra en septembre, comme il doit me demander des trucs, j'en profiterai pour déjeuner avec lui et lui dirai. Après il en fera ce qu'il voudra. Cela lui permettra peut-être de comprendre pourquoi sa vie est un tel bordel !

Je suis très interventionniste au point de trouver que les autres devraient être libéraux avec moi, mais pas moi avec eux !

6/8/07 3:13 AM  
Anonymous mariepaname said...

Bonjour,
Je suis bipolaire moi-même et co fondatrice d'un site avec forum sur le sujet.
Cette maladie est si mal connue (et si mal soignée) qu'il faut en moyenne 8 ans et 4 psychiatres pour obtenir enfin le diagnostic.
Moi-même, j'ai du attendre... trente longues années.
Alors dire à quelqu'un qu'il est très probable qu'il souffre de cette maladie est un grand service à lui rendre.
Quand je me suis enfin auto-diagnostiquée (vive Urgences et internet lol) ça a été un immense soulagement. J'ai pu relire ma vie sous un nouveau jour et me débarasser enfin de toute cette culpabilité liée à toutes ces horribles périodes dépressives que je me reprochais ou reprochais à mes parents, les pauvres.
Ca a permis aussi la mise en place d'un thymorégulateur, notre traitement de base.
Je discute très librement de ma maladie avec des tas de gens et j'ai ainsi permis à d'autres de se diriger vers cette hypothèse. Et quand on sait qu'environ 8% de la population est atteinte, sous une forme hard ou plus légère, il y a du travail !

merci pour ce blog :)

marie

18/9/07 11:23 PM  
Blogger philippe psy said...

Je vais faire un article sur le sujet !

23/9/07 9:46 PM  

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