02 février, 2015

Aporie, vous avez dit aporie ?


Voici le commentaire que m'envoie un lecteur :
 
"Tout d'abord bravo pour votre blog que je lis avec un plaisir renouvelé.

Deux remarques cependant sur ce billet :

- Je m'étonne que vous avaliez le coup de l'exorcisme sans creuser plus avant dans votre propre domaine d'expertise. Pour moi, vous avez fait de l'ethnopsychiatrie sans le savoir en prenant en compte le cadre de référence de votre patient et en l'adressant au "spécialiste" épousant le mieux le cadre en question. Ça a marché et c'est finalement l'essentiel pour votre patient, mais cela ne démontre pas la validité des croyances religieuses sous-tendant la pratique de votre collègue en robe de bure.

- N'y a-t-il pas une contradiction épistémologique dans votre position ? Vous prétendez accepter ce qui dépasse votre intelligence, mais en réalité, vous comblez l'aporie à laquelle vous vous affrontez par des explications qui n'en sont pas, en l'occurrence d'ordre théologique. La véritable modestie intellectuelle ne consisterait-elle pas plutôt à dire "je ne sais pas" face à un phénomène inexpliqué, laissant ainsi le champ libre à un examen rationnel ultérieur, au fur et à mesure du progrès des savoirs positifs (qu'on se souvienne des épileptiques, tenus pour "possédés" pendant des siècles, comme le rappelle l'étymologie du terme...) ?

Bien à vous."



En ce qui concerne le fait que je n'aurais pas creusé plus avant mon propre domaine d'expertise, c'est faux. Ces troubles existaient depuis près d'un an chez mon patient. Chacun sait que je n'ai jamais eu de position antipsychiatrique. Pour des pathologies lus bénignes j'ai d'ailleurs souligné les bienfaits des antidépresseurs à bien des patients qui n'en voulaient pas. J'ai toujours considéré que les médicaments seraient l'artillerie, tandis que mon patient et moi serions l'infanterie. Et comme chacun le sait, l'artillerie prépare le terrain et l'infanterie l'occupe. 

Il m'arrive même de réfuter les explications psychologisantes quand des médecins m'envoient des patients qu'ils n'ont pu diagnostiquer. Voici deux ans, je parlais ici d'une femme âgée qu'un service de neurologie m'avait envoyé avec un diagnostic d'hystérie auquel je ne croyais pas mais que j'ai renvoyé dans un service de médecine interne qui a fini par trouver les causes de son état.

S'agissant de ce cas précis même si je doutais très grandement qu'il se fut agi d'une banale schizophrénie paranoïde, j'ai bien sur soutenu la famille lorsqu'il s'est agi d'interner mon patient quinze jours pour être mis en observation. c'était une précaution à prendre dans le cadre d'une obligation de moyens.

Pourtant, et bien qu'il ait été dans deux grands hôpitaux parisiens, force est de constater qu'il n'y a pas eu de miracles. D'une part, la qualité d'écoute de mes confrères a été déplorable, comme si son sort était lié dès le départ. Un type qui vous explique qu'il se sent "comme possédé" est nécessairement fou. Aucun des psychiatres qui l'ont vu n'a procédé à des examens bien poussés si ce n'est un scanner pour vérifier qu'il n'y ait pas de tumeur cervicale.

Mon patient a fait ce que bon nombre d'entre nous aurait fait, il s'est tu, se contentant d'adopter une position de fausse collaboration pour ne pas se mettre l'institution à dos et risquer un internement plus long. Il a donc honoré ses rendez-vous, se contentant de faire passer le temps en lisant dans les jardins de l’hôpital. De toute manière, le diagnostique de schizophrénie avait été lancé faute de mieux, son sort était scellé.

Il en est ressorti avec une ordonnance comprenant des neuroleptiques atypiques qui n'ont rien fait. Comme il me l'expliquait, il se sentait défoncé mais ses "sensations" restaient les mêmes. C'est à dire que les neuroleptiques n'avaient aucune efficacité sur lui. Il a donc cessé de les prendre.

Voyant que la "science officielle", n'aurait pas d'efficacité sur lui, il s'est mis à lire et a pu faire son autodiagnostic lui-même. Il se sentait possédé, cela lui est apparu évident. Pour ma part, je l'ai toujours écouté patiemment sans remettre en cause ses explications, ni jamais y adhérer totalement. Il a enfin admis que le terme de possession était trop fort et qu'il serait plus judicieux de parler d'obsession s'il tenait à utiliser ce cadre.

Dans le même temps, sachant qu'il s'était adonné, par jeux, à des "pratiques magiques", ouverture de chakras et sorcellerie, avec prise de produits stupéfiants (ce n'est pas neutre !), je me suis mis à fouiller sur le net où j'ai découvert cela. Ce texte ainsi que de nombreux autres décrivaient l'état de mon patient mieux qu'aucun des diagnostics du DSM. J'en ai parlé à deux vieux psychiatres qui m'ont confirmé avoir déjà eu ce type de cas, des adultes jeunes découvrant des pratiques orientales et restant "perchés". Les deux ont reçu mon patient et on confirmé que ce n'était pas une schizophrénie mais "autre chose". Aucun n'a souhaité l'interner.

Nous avons aussi abordé la possible existence d'une épilepsie temporale qui serait responsable de ses hallucinations cénesthésiques. Face à la souffrance de mon patient et au risque suicidaire, il a été décidé que nous agirions sur deux plans. D'une part, un plan surnaturel qui consisterait en un exorcisme réalisé par un prêtre dont c'est la mission. Mon patient n'ayant pas été satisfait des services du diocèse de Paris, j'ai du chercher un autre prêtre.

Enfin, la piste naturelle n'a pas été abandonnée pour autant et un rendez-vous a été pris auprès d'un épileptologue réputé afin d'étudier son cas. J'ai d'ailleurs exigé que mon patient suive ces deux pistes car il m'était impossible de me fourvoyer dans le surnaturel tant que le naturel n'aurait pas été complètement exploré. Le "timing" a fait qu'il a vu le prêtre en premier et que les résultats ont été visibles en vingt-quatre heures et qu'ils n'ont cessé de s'accroitre. Voici quinze jours, mon patient souhaitait mourir et cette semaine il est au ski. Avouez que c'est étrange non ? Cependant, il s'est engagé à maintenir son rendez-vus chez l'épileptologue.

J'ai bien sur fait de l'ethnopsychologie mais en le sachant. Si j'avais eu un patient d'une autre religion, j'aurais fait en sorte qu'il voie quelqu'un ayant les mêmes présupposés spirituels que lui. C'est une évidence. D'ailleurs ce sont les chrétiens, devenus matérialistes et scientistes, qui nous consultent pour cela. Les autres semblent accepter plus facilement les explications surnaturelles. Mais je n'ai pas fait que cela.

Face à cette "aporie", cette difficulté à trancher un problème, j'ai juste écouté mon patient sans remettre en cause ses explications, en lui proposant ces deux pistes. Il ne s'agissait pas de verser dans le mysticisme comme un crétin mais surtout de prouver à mon patient qu'il était écouté et compris. Dans ma profession, l'alliance thérapeutique c'est quatre-vingt-dix pour cent du travail. Le patient et moi, nous devons collaborer. Il ne s'agit pas pour moi de me laisser berner pas plus qu'il ne s'agit de prendre pour vrais tous les délires. Justement, il s'agit de faire la part des choses. 
 
Et comme je l'ai répété mille fois, mon patient me parlait normalement de choses anormales. si j'ai pu éloigner la piste psychiatrique (confirmée par deux psychiatres), je n'ai jamais totalement abandonné la piste neurologique. La neurologie est pleine de ces délires totalement incroyables comme le délire de Capgras, la prosopagnosie ou encore le syndrome de Frégoli. Oliver Sacks, neurologue, fait d'ailleurs état de ces pathologies surprenantes dans son livre L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Aujourd'hui encore, je ne sais pas si c'était un cas relevant du surnaturel ou non. Je constate que l'exorcisme a mieux fonctionné que les molécules qu'on lui a administrées. C'est un fait. On peut bien  sur imaginer qu'il s'agissait de suggestion, parce que mon patient croyait plus en Dieu qu'en la science, ou encore que le decorum avec ce moine en robe de bure et des prières d'exorcisme ont eu un effet tel qu'il a pu entrainer des conséquences neurologiques. 

C'est possible, tout est possible. En l’absence d'examens ayant été faits avant (EEG par exemple) que l'on aurait pu comparer à maintenant, il est impossible de crier au miracle et d'en déduire que la possession existe, pas plus qu'il est possible de nier l'efficacité de l'exorcisme, quelle soit la manière dont cela a fonctionné.

Mon aporie, si tant est qu'elle existe, ne résulte dont pas du fait d'une difficulté à trancher mais bien d'une impossibilité à trancher tant les données relatives à ce cas sont inexistantes. D'un côté il y a eu des "scientistes" sautant à pieds joints sur le diagnostic de schizophrénie et de l'autre, des gens plus ouverts d'esprit qui ont écouté ce patient et ont laissé ouvertes les portes menant à des explications sortant largement des sentiers battus. 

On a même pu invoquer la prise de stupéfiants pour expliquer cet état tant l'usage de certaines drogues peut amener certaines personnes à connaitre des bad trips. Et donc, si tel était le cas, pourquoi pas ? Il n'empêche qu'aucune molécule n'a pu le faire redescendre sur terre et que c'est l'exorcisme qui a agi.

Résoudre une aporie ne consiste pas pour autant à se retrancher dans un monde que l'on connait au motif que notre rationalité repousse ce que notre intelligence a du mal à comprendre. Triturer la raison de manière à ce qu'elle cadre avec ce que l'on connait du monde revient à être un mauvais flic qui extorquerait des aveux à la personne qui est en garde à vue. C'est satisfaisant sur le moment mais moins par la suite. Il s'est passé quelque chose, quoi, je n'en sais rien. Je ne suis pas prêtre pas plus que neurologue. Face à la détresse de mon patient, j'ai juste rempli mon obligation de moyens. Je suis aussi ravi d'avoir pu collaborer avec deux psychiatres honnêtes qui ont admis ne pas savoir.

Et il reste encore le rendez-vous chez l'épileptologue qui nous apprendra peut-être plus !

5 Comments:

Blogger Brebis Le Gall said...

Puis-je parler en toute vérité ? La société américanisée a fabriqué de ces connasses ! Vous venez de m'en décrire une, c'est pathétique.

2/2/15 2:51 PM  
Blogger Groucho Marx said...

La société américanisée...?!!!!
Je partage votre point de vue: c'est pathétique.

2/2/15 6:57 PM  
Blogger edgell oliver said...

Dans le domaine scientifique et industriel, on utilise les plans d'expériences basés sur la matrice d'Hadamard. Le principe est de relever tous les paramètres susceptibles d'intervenir dans l'obtention d'un résultat à améliorer. Ensuite on fixe des niveaux haut et bas pour chaque paramètre, un tableau définit tous les essais les plus utiles probables en croisant les niveaux, chaque combinaison de niveau de chaque paramètre représente une expérience. Toutes les expériences faites on observe le résultat moyenne et écart type. Bref, on finit par trouver le réglage optimum de chaque paramètre permettant le meilleur résultat, mais en fait on ne souvent pas pourquoi telle combinaison marche et une autre ne marche pas, c'est une approche darwinienne, sélection après coup du meilleur résultat sans même connaitre les mécanismes chimiques, mécaniques... intimes détaillant le pourquoi ça marche.

2/2/15 8:59 PM  
Blogger Atra Bilaire said...

Merci pour ces éclaircissements, qui montrent toute la finesse de votre approche. Je précise à toutes fins utiles que mon premier commentaire ne se voulait pas du tout une remise en cause de votre professionnalisme, mais une simple invitation au débat d'idées à partir des éléments que vous livriez sur ce cas clinique. Dans ce deuxième billet, vous avez pratiquement tout dit. Je reste néanmoins gêné par votre conclusion – sans avoir pourtant l'impression d'être un horrible "scientiste" : vous semblez en effet mettre sur le même plan épistémologique un prêtre et un neurologue, alors que le premier fonde ses théories sur la foi et le second sur la raison. L’exorcisme a marché et je m’en réjouis pour votre patient. Mais cela ne revient-il pas à accréditer implicitement sa thèse d'une possession démoniaque et par suite cela ne l'expose-t-il pas à un risque de rechute tant que la cause réelle de son mal n’a pas été traitée ?

2/2/15 9:12 PM  
Blogger filleàgentils said...

Et....qui c'est l'épileptologue?

3/2/15 9:25 PM  

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