15 décembre, 2011

Les voyages !

 Horace

Hier je discutais avec un de mes jeunes et brillants patients qui venait de rencontrer une jeune femme. Tandis que je lui demandais si cela s'était bien passé, il m'expliqua les points communs qu'il avait découverts en me disant qu'elle aussi aimait les voyages.

Existe-t-il aujourd'hui passion plus creuse que les voyages ?  Le voyage de nos jours c'est la consolation du crétin. D'ailleurs pas un seul jeu télévisé dans lequel, un candidat demeuré ne réponde à la question de l'animateur lui demandant ce qu'il va faire de ces gains inespérés : je vais m'offrir un beau voyage. Le "beau voyage" est à l'activité culturelle ce que le cinéma est à la littérature, un ersatz, de la bouillie pour imbéciles qui ont trouvé dans l'époque actuelle l'occasion de ne point paraitre trop idiots à peu de frais. 

Je suis ravi d'appartenir à une génération qui voyageait peu. Aujourd'hui tous les jeunes voyagent. Le voyage est dans l'air du temps. Brassage des cultures, connaissance de l'autre, tout est là pour que le premier clampin venu aille souiller de ses baskets l'espace vital de quelqu'un qui ne lui a rien demandé. Au mieux, parce que c'est devenu une activité économique on mettra en place une sorte de théâtre pour ces visiteurs du bout du monde afin de les contenter.

Mon cabinet se situe dans un quartier touristique. Et toute l'année, mais encore plus aux beaux jours, je vois des hordes de touristes arpenter le pavé les yeux grands ouverts en suivant les commentaires qu'un guide aussi laid qu'eux leur propose. Je me demande à chaque fois combien de ces crétins repartiront de l'endroit en sachant faire la différence entre une façade classique, une haussmannienne ou un immeuble commun du XVIIème siècle. 

Et lorsque je les vois agglutinés en grappes inélégantes face à l'énorme église qui jouxte mon cabinet, combien d'entre eux sauront ce qu'est une église jésuite, si tant est qu'ils aient pris de la peine de connaitre l'histoire de cet ordre religieux. Combien de ces veaux en maraude sortiront de leur passivité pour avoir envie de lire, de retour chez eux, les homélies de Bourdaloue et les oraisons de Bossuet ?

Quant à ceux qui s'estimant plus malins, voyagent seuls ou en couple, au motif que les groupes seraient pour les crétins, je ne suis pas sur qu'ils soient plus intéressants. Il suffit, lorsque je déjeune en terrasse, de voir ce qu'ils consomment pour comprendre qu'à part le paysage de carte postale l'aspect culturel stricto sensu ne les passionne guère. Parce que sincèrement, il faut être un sacré sagouin pour accompagner son déjeuner d'un café au lait quand on se trouve dans un bistro parisien avec au mur affiché une carte des vins des plus alléchantes.

Plus jeune, Erasmus n'existant pas, j'ai eu la chance d’échapper à l'année quasi-obligatoire dans un faculté étrangère qui vous vaut de la part d'un recruteur crétin qui examine votre cv un regard de connivence au motif que vous avez une expérience internationale et que vous n'êtes pas franco-français. Cela m'aura épargné l'Allemagne, la Grande-Bretagne ou je ne sais quelle autre destination ennuyeuse où j'aurais fait ce que je faisais habituellement chez moi mais loin de chez moi. 

De toute manière à moins de pratiquer parfaitement la langue, je suppose que l'expérience aurait consisté à se bourrer la gueule loin de chez soi avec des copains français en imaginant qu'on vivait là une expérience inoubliable, une sorte de rite initiatique faisant de nous des hommes. Même le service militaire, pourtant honni en notre temps, semble aujourd'hui moins sordide et vain.

Et puis, l'Europe était encore balbutiante, il fallait des visas. Quant aux pays de l'Est dans lesquels tout jeune va aujourd'hui, ils étaient encore sous le joug de la défunte URSS et ce n'était pas facile d'y aller. De toute manière, al misère y régnait et à moins de vouloir bouffer du choux et des saucisses à la sciure sous le regard soupçonneux de la milice locale, on n'avait rien à y faire. Et que dire du franc, monnaie si faible, qu'elle vous interdisait de voyager dans certains pays les plus riches. Amusez-vous à regarder la parité franc/dollar et dites vous que les USA étaient à cette époque une destination pour quelques happy fews et non pas le voyage de monsieur tout le monde. 

Les billets d'avions étaient hors de prix et les compagnie low-cost n'avaient pas encore pignon sur rue. Mais les voyages étaient plus agréables. Je me souviens encore des excellents repas et de la courtoisie du personnel des grandes compagnies aujourd'hui disparues comme TWA ou Pan-Am. Les gens étaient plus élégants et savaient se tenir. D'ailleurs un jour que je discutais avec un chef de cabine proche de la retraite, il ne cessa de se plaindre du comportement de cette horde de bœufs qu'embarquent aujourd'hui les compagnies. Et puis, on pouvait fumer dans les avions.

En gros chacun restait chez soi et les vaches étaient bien gardées. Quelques routards fauchés suivant la tradition initiée par la beat generation s'essayaient aux périples low cost et au moins avaient-ils le mérite d'accomplir un exploit. D'autres comme l'ami Gringeot, trainaient leur grosse carcasse sur des chantiers pour faire fonctionner des appareillages complexes sous des cieux exotiques en fréquentant les bouges locaux sans avoir l'impression d'être des aventuriers mais simplement d’accomplir un boulot. Tandis qu'aujourd'hui les amateurs de voyages n'ont qu'à se munir de leur carte d'identité ou passeport de cliquer sur un site quelconque en communiquant le numéro de leur Visa. 

Et si les jeunes, cette catégorie stupide et frelatée tant vantée par les médias qui ne se distingue que par son pouvoir d'achat coupé de toute activité de production, existait déjà, au moins leurs activités nuisibles s’exerçaient-elles plus  discrètement. Leur rébellion stupide se cantonnait à l'achat de disques vendus par des groupes chevelus les exploitant monstrueusement sous des abords culturels parce que le marchand malin dissimule toujours sa cupidité sous des croisades sociétales. 

Aujourd'hui, le jeune se prend pour un grand et pire pour un arpenteur du monde, persuadé que sa sagacité et quelques cours médiocres ingurgités dans une faculté ou une grande école leur permettra d'aborder une culture et un mode de vie qui n'est pas le leur. C'est ainsi que tels des Monfreid ou des Kessel en herbe alors qu'ils ne sont que des consommateurs et des petits enfants du siècles soumis aux diktats culturels actuels, vous les retrouverez à chaque coin de rue en train de faire ce qu'ils auraient très bien pu faire chez eux : se bourrer la gueule et danser sur de l'électro médiocre dans des boites de nuit qui sont la copie conforme de celles que l'on retrouve dans toutes les grandes capitales. Bien sur entre deux beuveries, ils n'auront pas manqué de visiter un musée quelconque, tout en ne sachant pas vraiment ce qu'ils ont vu mais en restant persuadés qu'il fallait le voir.

C'est sans doute pour toutes ces raisons, que j'attribue au fait que je sois un capricorne fixe et immuable, qu'avec une moue dubitative, j'ai dit à mon jeune et brillant patient qu'il fallait creuser. Parce que me semble-t-il, une jeune femme qui vous dit qu'elle aime les voyages fut-elle diplômée d'une grande école d'ingénieur, peut se montrer aussi creuse à l'usage qu'une shampouineuse se passionnant pour les people. Dans les deux cas, vous aurez le droit à une fake qui joue à être quelqu'un. Parce que finalement dans la catégorie jeunes diplômés avec de hauts revenus n'ayant aucune charge de famille, le voyage est souvent une activité permettant de tuer le temps en se disant que l'on fait tout de même quelque chose en dépensant l'argent que les impôts vous ont laissé.

De toute manière, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Où que l'on aille, les gens naissent, vivent, espèrent et meurent. Et puis, la connaissance, fut elle embryonnaire des neurosciences, laisse augurer que les tous les cerveaux sont conçus de la même manière. On peut même envisager que c'est une conscience morale née de nos cerveaux qui engendre les religions et non l'inverse. Où que l'on aille d'ailleurs le vol et le meurtre sont interdits. Alors si en fonction des lieux (climat, ressources, etc.) les coutumes changent, le fond humain reste le même.  Et à moins d'être un spécialiste effectuant des recherches pointues sur ces sujets, le clampin moyen ne verra et ne comprendra rien.

Bien entendu, j'ai conscience de la violence de mes propos et de leur caractère misanthrope. Mes chers lecteurs me connaissant bien, sauront distinguer le vrai du faux, l'essentiel de l'accessoire derrière ma prose enflammée. Je  ne doute pas qu'il y ait encore des voyageurs sincères, même parmi les jeunes. Mon jeune et brillant patient fait sans aucun doute partie de ceux-là. De toute manière c'est un de mes lecteurs et il est forcément surdoué et digne de confiance.

Pour les autres, ces crétins à passeport, je n'ai que commisération. On disait que les voyages formaient la jeunesse. C'était sans doute vrai quand le voyage s'accompagnait d'une activité de production (travail, études sérieuses, etc.) qui mettait l'individu face à d'autres modes de vie d'une manière engagée et totale. Aujourd'hui, tandis que le jeune consomme de l'argent qu'il n'a pas produit, les voyages coutent surtout cher aux parents mais ne forment rien du tout. Un voyage qui n'est pas basé sur l'échange, de marchandises ou de savoir-faire, n'est que du tourisme, une activité peu engageante et finalement pas plus intelligente que de regarder la télévision le cul sur son canapé.

Je crois que les plus beaux voyages que je fais aujourd'hui sont au volant de ma Visa Club en écoutant une radio qui ne passe que des vieilleries. Je remonte le temps pour pas un rond pour me retrouver à une époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaitre. Mais encore une fois, il faut être né sous le signe du capricorne et être gouverné par le sombre Saturne pour apprécier ces petits riens.

Caelum non animum mutant qui trans mare curunt
"ils changent leurs cieux mais pas leur âme ceux qui vont au delà des mers"

Horace

9 Comments:

Blogger Alexis said...

Pas de voyage à Las Vegas ces prochains jours ? :-)))

15/12/11 1:05 PM  
Blogger El Gringo said...

Excellent article! Rien ne remplace les relations professionnelles (sur place) pour apprendre à connaitre un peuple.

17/12/11 5:47 PM  
Blogger philippe psy said...

@El Gringo : Exact ou alors des affaires super importantes comme acheter des pièces de Harley dans un bled de l'Indiana. Sinon, le voyage reste une occupation de trous du cul.

17/12/11 6:26 PM  
Blogger MAR said...

Ha ha! Un article réellement lumineux qui transcrit parfaitement mes sentiments à l'égard de ces touristes de masse qui se ruent, appareil photo au poing, vers tous les points répertoriés au Guide du Routard, sans même prendre la peine ni le temps de profiter de l'instant présent et d'apprécier la Différence. Une industrie entière créée de toutes pièces pour permettre au beauf lambda de passer ses 15 jours aux Seychelles, de faire son safari au Kenya, ou son éco-stage "éoliennes" en Patagonie, en traînant derrière lui la laideur du monde auquel il appartient avec l'aplomb de ceux qui se sentent partout chez eux.

19/12/11 4:01 PM  
Blogger Pervenche said...

"Bien entendu, j'ai conscience de la violence de mes propos et de leur caractère misanthrope. etc..."
C'est plutôt très juste ce que vous dites et seulement romancé on va dire.
Ligne après ligne je me contente de reconnaître la formulation de pensées dont je mûrissais mon intuition. Mais est-ce du fait que nous ayons la même pioche du capricorne ? Gloire à notre astérisme ! Merci de bêcher pour nous extraire des vérités.

31/12/11 5:16 AM  
Blogger yan.M said...

Il y a du Muray dans ce texte!(on en parlait d'ailleurs dans un autre billet,dans "après l'histoire"il y a une sacrée dissert sur le sujet,ainsi que Bossuet d'ailleurs)je suis à cent pour cent d'accord avec ce texte,et même plus:Le voyage est la figure de style imposée si l'on veut passer pour quelqu'un dans le coup.Dans un film (pas terrible) vu l'autre soir,j'ai entendu l'impayable Claude Rich sauver les meubles et déclarer qu'il "avait du mal avec les gens ancrés à ce point dans le présent";je ne pourrai pas mieux dire.Allez,même punition qu'avec la névrose médiatique:de toute façon,vous aurez beau vous agiter,vous ne pourrez pas tout voir...Dans ma jeunesse j'ai aussi été navigant et déjà il y a 25 ans les choses commençaient à sérieusement se gâter et les avions ressembler de plus en plus à des bétaillères.le voyage moderne est bien la quintessence de la fatuité de nos civilisations et de la "culture" de masse(pardon pour l'oxymore):c'est peut être élitiste mais j'espère bien que le prix du kérosène aidant,ce genre de choses périclitera et que le vrai voyage,celui qui se mérite(et non le "tour initiatique"par ex du jeune australien de base) repointera sa fraise.Sur les poncifs mesurant le degré d'affinité des couples récents ou potentiels,le goût des voyages est à mettre dans le même sac que les "promenades en forêts",les "soirées complices",la "musique" et tous les lieux communs que jadis l'agriculteur du Tarn faisait écrire dans le chasseur français par son pôte qui a des lettres...Mais apparemment les choses ont peu changé.

4/1/12 12:51 AM  
Blogger yan.M said...

ps:le guide du routard,c'est vraiment des gros cons...

4/1/12 12:52 AM  
Blogger Eleanor said...

Un commentaire dans les formes, mais d'un fond un peu creux. On dirait que le plaisir de dénigrer est plus valable à vos yeux que le plaisir de découvrir.
Les voyages forment la jeunesse, et les moins jeunes. Encore ne faut-il pas les redouter.

4/2/12 4:01 PM  
Blogger najia said...

Je découvre votre blog qui me laisse sans répit depuis plusieurs heures.
Assez d'accord avec vous sur la vision assez conne/consumériste que l'on peut avoir aujourd'hui.
Quant à moi je dis souvent que je voyage physiquement peu, mais que ce sont les autres qui me racontent leurs voyages ou plutôt leurs périples/aventures.
Et sinon excusez mon pseudo riducule!

10/8/12 3:08 PM  

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