30 décembre, 2014

La mort !


Mon père vient de perdre son deuxième plus proche ami ce qui le laisse un peu seul au monde. Ils étaient trois et il est le dernier. Bon, le point positif, c'est que tandis que la génération précédente était déjà vieille à soixante-cinq ans, celle-ci dépasse largement les quatre-vingt ans. C'est déjà ça. Comme celui faisait un coup, j'ai tenté d'apaiser sa tristesse en lui disant que cela faisait de lui winner. Surtout que ses deux amis étaient de sacrés challengers. 

L'un d'eux, décédé voici deux ans, était une sorte de scorpion mystérieux ayant passé la moitié de sa vie dans les cercles de jeux et les champs de course, tandis que celui qui s'est éteint ces jours-ci était un capricorne massif, issu de la terre et fort comme un bœuf. Mais pour l'un comme pour l'autre, comme pour les vieilles voitures, il y a forcément un organe qui finit par lâcher et qui n'est plus réparable. Le cœur pour le premier et les reins pour le second ont eu raison de ces vieilles mécaniques d'avant-guerre élevées à coups de ticket de rationnement J3.

Le plus drôle dans cette histoire si l'on cherche vraiment quelque chose qui fasse rire, est que je me retrouve un peu, une génération après, dans la même situation que mon père. Dieu sait si je connais du monde et des gens avec qui je m'entends parfaitement bien. Mais quoi que Dieu fasse, je reste indéfectiblement attaché à deux amis proches. L'un d'eux, c'est Olive, celui qui a réussi et roule en Ferrari, et que je connais depuis la maternelle. Et le second c'est Lionou, que j'ai connu en seconde. On a beau moins se voir, nul besoin de se rencontrer sans cesse pour savoir que même si la vie nous a fait un peu dévier de route, il restera toujours entre nous un lien inexplicable que l'on ne retrouvera jamais avec d'autres.

Je trouve Lionou trop mou et Olive plutôt foireux tandis que Lionou me trouve parfois chiant et qu'Olive me tient pour un emmerdeur patenté. Peu importe, nos liens sont là. De plus Olive et moi sommes les parrains des deux enfants de Lionou ce qui nous laisse au minimum quatre occasions de nous voir au cours de repas familiaux. Olive et moi en profitons pour offrir aux gamins des jouets, non en fonction ce ce qu'ils apprécieraient, mais de ce qui fera chier au maximum Lionou. Il avait par exemple moyennement apprécié les vuvuzelas de 2010 qui lui ont littéralement cassé la tête ou les méga-pistolets à eau de 2012 qui ont dégueulassé sa maison. Il faut bien que les enfants s'amusent ! 

Comme je suis un sombrer capricorne toujours épris de choses que les autres ne veulent pas voir et dont ils ne veulent jamais discuter, j'aime parfois plomber l'ambiance. C'est ainsi qu'à certains moments mais ne me demandez pas pourquoi, à moins que ce ne soit juste pour les emmerder un petit peu quand ils me saoulent avec leur contentement de bourgeois repus, je leur demande s'ils se posent parfois la question de savoir qui de nous trois mourra en premier, puis en second et enfin qui sera le survivant. Évidemment, on me renvoie toujours un "tu nous fais chier avec tes questions à la con". Il faut dire qu'entre Lionou qui nanti d'un DESS banque-finance qui n'a jamais réellement bossé et Olive, l'informaticien qui parvient tout juste à déballer un portable de son emballage, l'ambiance est rarement aux discussions sérieuses !

J'assume alors pleinement mon rôle d'emmerdeur, je suis leur vanité vivante, celui qui a un moment, du moins si je le décide, va juste troubler un peu leur digestion en leur rappelant que la vie n'est pas seulement se goinfrer de mets fins et de grands crus classés (ces salauds sont riches) mais qu'elle a une fin plus ou moins digne avec la certitude de finir en poussières. Natifs du sagittaire et de la Balance, il est évident que ces deux esthètes, ces deux jouisseurs ne se posent jamais ces questions ou du moins qu'ils ont tôt fait de les mettre de côté. J'assume donc pleinement mon rôle de saturnien austère. Je suis l'idiot qui lors du triomphe romain murmure au général revenant d'une campagne victorieuse en étant acclamé qu'il n'oublie surtout pas qu'il va mourir pour lui garder les pieds sur terre.

Voici quelques années, tandis que j'avais croisé Lapinou en compagnie de trois copines de son école de commerce, j'avais un peu tenu le même rôle. Voir ces gamins tout juste âgés de vingt ans faire des plans sur la comète et construire des châteaux en Espagne sur ce que serait leur vie professionnelle m'avait agacé. Et donc, c'est fort de mon expérience de type âgé de vingt-cinq ans de plus qu'eux, que je m'étais ingénié à distiller une bonne dose de réalité dans les rêves de ces gamins ce qui avait eu pour conséquence de leur prouver que leurs prévisions étaient à peu près aussi réalistes que le château de Cendrillon de Disney. Lapinou m'en avait un peu voulu ce à quoi j'avais répondu que j'avais juste tenu mon rôle d'adulte tout en assumant pleinement le lien avec l'enseignement de mes ainés capricornes célèbres comme cicéron et Sénèque, lesquels ne sont pas toujours très drôles.

De toute manière, comme dans tout groupe, chacun a un rôle à tenir. Et l'on a parfois beau me le reprocher, si je m'avisais un jour de me montrer léger et primesautier, on me le reprocherait en me demandant ce qu'il m'arrive ! Je finis par devenir ma propre caricature parce que c'est rassurant. Toujours est-il que cela ne règle pas le problème de nos décès futurs. Faut-il mieux partir en premier, et laisser les deux s'ennuyer de moi et perpétuer ma légende, partir en second et se moquer du décédé avec le survivant ou finir en troisième et se dire que l'angoisse est là, que ça va être son tour et que finalement les deux autres ont bien de la chance de connaitre enfin le secret des secrets : ce qu'il y a après la mort.

Voici bien des mois que je ne m'étais pas complu dans une délectation morose et mélancolique et il aura fallu ce décès pour que revienne cette question lancinante : qui d'Olive, de Lionou ou de moi partira le premier.

On s'en fout me direz vous. Sinon autant se demander en plus de l'ordre à quelle date nous partirons pour le grand voyage. Dans tous les cas, ces questions ne sont pas aussi déprimantes qu'il n'y parait. C'est parfois en ne se posant pas ces questions, en ne s'y arrêtant pas l'espace d'un moment que l'angoisse de la mort devient insupportable.

Quoiqu'il en soit, j'espère qu'il me reste suffisamment de temps pour me bâtir un mausolée ou bien laisser ma trace d'une quelconque manière.


4 Comments:

Blogger schlumpeter said...

Bonjour!

Je suis tombé sur votre blog en faisant une recherche sur " A quoi sert-il de vivre"... C'est la première fois que je m'arrête pour lire sérieusement un blog!
Je vous félicite pour vos textes. Cela fait quelques jours que je lis vos archives. Je ne m'en lasse pas. Merci donc et bonne continuation! Schlumpeter

30/12/14 9:27 PM  
Blogger chaton said...

Moi je demande plutôt à quelle date; soit le jour de mon anniversaire (si possible avec un compte d'année rond) ou le 2 novembre pour le côté pratique (pour les survivants), ou un 29 février pour le côté farce.

30/12/14 11:23 PM  
Blogger edgell oliver said...

Spéculer sur la mort et la vie après la vie en tant qu'oxymore. Telle est la question absurde. Mieux vaut envisager le pire, par précaution. Ce qui signifie que la mort est définitive, un mort est un cadavre. Toutes les conneries, accumulées durant une vie, se libèrent dans la putréfaction du cadavre qui fait des gaz. Le meilleur pari n'est pas celui de Pascal, mais celui du néant qui anéanti toutes les prétentions.

Vanitas vanitatum omnia vanitas.

31/12/14 12:07 AM  
Blogger Kevin Macarry said...

Quoi de plus joyeux qu'un article sur la mort :D(dire que mon temps viendra aussi...) enfin peut être que dans le futur on aura combattu notre ennemi commun :la mort :)

1/1/15 9:40 PM  

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