15 décembre, 2014

Les bienfaits de l'humiliation raisonnée !


Lui, et bien que l'on s'entende très bien, il me faisait enrager depuis longtemps. Beau mec, bardé de diplômes prestigieux, sympa, agréable, bref tout ce qu'il fallait pour faire une superbe carrière. Mais non, il s'entête à se comporter en agent de maitrise servile, n'ayant pas compris que ce ne sont jamais les meilleurs qui réussissent mais ceux qui osent.

J'avais l'impression d'avoir entrainé un cheval de course qui ne courrait jamais à Longchamp mais qui passerait le restant de sa vie à pâturer comme un hongre ! Nous avions parfois abordé ce sujet mais il restait persuadé que viendrait un jour où sa hiérarchie saurait le distinguer parmi la foule des anonymes et rendre enfin grâce à son investissement personnel ! Ce type a le respect de la hiérarchie chevillé au corps, persuadé qu'un jour il aurait sa chance.

C'est donc un grand rêveur bercé d'illusions qui pense qu'un bienfait est toujours récompensé. Et si je ne doute pas que cela puisse être le cas après notre mort, je suis persuadé en revanche qu'au sein d'une entreprise, si vous bossez sans faire de vague, on vous laissera gentiment à votre place jusqu'à ce que vous partiez vers une retraite bien méritée. Pourquoi changer quelque chose qui fonctionne bien et récompenser quelqu'un qui ne demande rien ?

J'ai beau lui avoir dit maintes et maintes fois de bouger, de se remuer, de faire un éclat, mais rien ne faisait. Doté d'un respect tout militaire de la hiérarchie, il reste persuadé qu'à l'instar d'un champ de bataille, une entreprise vous reconnait à votre capacité à tenir sous le feu et ne tarde jamais à vous accorder les galons mérités. Parfois je le sens frustré et j'appuie là où cela fait mal en lui dépeignant le fossé qui existe entre son engagement (contribution) et ce que son entreprise lui donne (rétribution) mais il est doté d'une loyauté qui frise la bêtise. A croire qu'il est actionnaire !

Un soir que je l'avais comme dernier patient, et parce que nous nous connaissons très bien, je lui ai proposé de prendre un verre après notre séance en rejoignant deux de mes ex-patients qu'il avait déjà croisés. Ces deux là sont son antithèse. Salariés de grands cabinets de conseil, ils ont vite compris que ce n'était pas le mérite qu'on récompenserait mais leur cynisme et leur manière de se vendre auprès d'une hiérarchie qu'ils méprisent généralement avec entrain. Revenus de tout comme deux paras qui auraient réchappé de Dien Bien Phu, il leur en faut beaucoup pour les émouvoir. Et le premier qui les fera bosser pour autre chose que pour eux-mêmes, n'est pas encore né. Si vous voulez les faire rire il suffit de leur parler de culture d'entreprise.

C'était donc les sujets parfaitement adaptés pour créer un électrochoc chez mon cher patient. Ils s'étaient déjà croisés une ou deux fois et avaient donc eu le loisir de faire connaissance. C'est ainsi qu'à peine assis, ils lui ont demandé si quelque chose avait changé dans sa carrière. Rien n'ayant changé, ils se sont gentiment moqué de lui en lui expliquant que c'était bien pour une entreprise de pouvoir compter sur des salariés motivés et qu'il aurait sans doute la médaille du travail.

Voilà qui n'a pas plu à mon cher patient qui a défendu sa position en arguant d'un défi à relever qui lui permettrait sans aucun doute, selon lui, d'accéder enfin au poste qu'il méritait. Comme cela fait au moins cinq fois qu'il relève des défis sans qu'on le récompense, cela nous a bien fait rire. Malgré ses diplômes prestigieux, il est apparu comme le mouton qu'on tond tous les ans, l'abruti qu'on exploite gentiment en lui faisant miroiter une récompense mais ... pour après.

Un de mes ex-patient lui a carrément proposé vingt-mille euros de plus par an pour travailler pour lui dans son cabinet de conseil. Comme il l'a expliqué, n'étant pas lui-même un grand travailleur, il compte essentiellement sur les autres pour faire avancer sa carrière. Et il aurait été heureux de pouvoir compter sur un stakhanoviste comme mon patient pour aller au charbon pendant que lui glandouille au bureau. Comme il l'a expliqué, dans les grands cabinets de conseil, soit on est loyal et travailleur et on finit avec un burn-out, soit on comprend que ce métier ne sert à rien et on devient aussi cynique que les associés qui nous exploitent.

C'était une manière de voir assez nouvelle pour mon patient pour qui un chef est forcément quelqu'un qui a été choisi pour ses compétences, ses résultats et sa loyauté. Il a bien tenté de nous faire adhérer à sa vision bisounours du monde de l'entreprise mais ça n'a pas pris et il s'est trouvé très isolé. Nous ne partagions pas sa vision angélique du travail. On aurait cru le type fier d'aller se faire trouver la peau pour une médaille. C'est ainsi qu'au fur et à mesure de la conversation, il s'est trouvé un peu comme le benêt à qui l'on viendrait expliquer que si la fille lui fait des sourires, ce n'est pas pour lui, mais parce qu'elle est prostituée. Passer pour le dernier des michetons n'est pas forcément glorieux pour un ancien de l'ENS.

C'est ainsi que durant une heure et demie, il en a pris plein la tronche pour pas un rond, mais le tout, dans un esprit de bonne camaraderie. Et comme il est tout sauf idiot, je le sentais bouillir petit à petit, lassé de passer pour le dernier des cons face à des mercenaires aguerris. Mais comme il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte, l'heure est donc venue de nous séparer et après moult mojitos, chacun est rentré chez soi.

Je l'ai revu quinze jours après cette petite soirée. Il m'a expliqué que la semaine suivante, il avait pété les plombs lors d'une réunion en explosant et en demandant à l'un de ses supérieurs s'il ne se foutait pas de sa gueule, ce qui ne se fait pas vraiment dans les bureaux ouatés de sa multinationales. Il a même claqué la porte en menaçant de donner sa démission si les choses ne bougeaient pas.

Et voici que deux jours après cet esclandre, tandis que son supérieur direct lui intimait gentiment le conseil de s'excuser auprès des participants à cette réunion, il a reçu un coup de téléphone direct de la part du numéro deux de l'entreprise qui avait été averti de la scène.

Ce dernier a tenu à le voir et lui a proposé de devenir son adjoint au motif que cela faisait du bien de voir que parmi les cadres de haut niveau, tous n'étaient pas des soumis mais que certains savaient encore ruer dans les brancards et bousculer les choses.

Un mois après, une fois la promotion dument validée par les RH de son entreprise, c'est chose faite, mon cher patient est devenu adjoint du numéro 2 de l'entreprise et a rejoint le siège historique. A lui, les belles hôtesses, la moquette dans laquelle on s'enfonce aux chevilles et le bureau de palissandre. Il m'a avoué que la soirée à se faire gentiment humilier lui était resté en travers de la gorge et que cela l'avait aidé à se mettre en colère.

Ce ne sont jamais les meilleurs qui réussissent mais ceux qui osent. Parfois il suffit juste de gueuler un bon coup. Voilà, mon cher patient court enfin à Longchamp !Et comme il me devait uen fière chandelle, je lui ai dit que maintenant qu'il était chef, ce serait bien qu'il me prenne un de mes petits patients qui rame pour avoir un stage.

Un jour prochain, je lui avouerai que j'ai fait exprès de ramener les deux affreux pour qu'ils lui en mettent plein la tronche et le déniaise un peu. Parce que moi, vous comprenez, je suis cadenassé par mon statut, je suis un peu obligé d'être gentil ! 


9 Comments:

Blogger Kevin Macarry said...

ça donne envie de travailler en entreprise... et puis heureusement que des benets du genre existe et heureusement que tout le monde n'en prend pas conscience surtout pour votre ex patient"il compte essentiellement sur les autres pour faire avancer sa carrière"

16/12/14 10:38 AM  
Blogger filleàgentils said...

Les services que vous rendez vont bien au de là de vos attributions. Chapeau.

17/12/14 12:45 AM  
Blogger edgell oliver said...

J'ai connu un consultant des plus prestigieux cabinets planétaires, il était comme ça, la bave du cynisme au coin des lèvres, ce qui lui a permis une carrière très payante. Le gars qui flattait son interlocuteur en mode turbo, sourires, félicitations, échanges de "bons" tuyaux et qui en off l'accablait de toutes les tares du monde. C'était aussi un grand admirateur de Sarkozy, en qui il avait trouvé un maitre es-fourberie, l'amour du maitre mène à toutes les déraisons...

17/12/14 9:13 PM  
Blogger Kevin Macarry said...

Pourquoi refuser mon comm?

18/12/14 8:01 AM  
Blogger edgell oliver said...

Sinon, je bosse dans une grosse boite allemande en Allemagne, j'étais assez libre, mais on m'a collé un petit crétin comme chefaillon qui me reproche diverses choses de façon absurde. Il me fait penser à Macron, le petit arriviste parfait aux dents longues. Je me pose la question de savoir comment je vais me faire ce petit connard, vu que j'ai acquis une réputation d'emmerdeur, certes, mais que j'amène un paquet de pognon avec mes idées. J'envisage un mel assassin distribué à sa direction pour ridiculiser tous ses arguments totalement stupides de parasite décervelé, bassement servile et opportuniste. Je crois qu'il y a des moments où il faut prendre des risques pour claquer les cuistres et autres butors. C'est une œuvre de salubrité publique et personnelle.

20/12/14 11:30 PM  
Blogger Le Touffier said...

Cher Monsieur Philippe,

El Gringo a dit...
Tous ceux qui n'appartiennent pas au clan du Gringeot sont des ennemis!
Et tiens-le toi pour dit...

Ce qui prouve que pour certains primates, résister au besoin de dire n'importe quoi reste comme le colon droit pour un sodomite : improbable et inaccessible.

Mon maitre m'avait certifié il y a 20 ans : "le problème de votre génération n'est pas le SIDA, ce sont les femmes. A mon époque, c'étaient elles qui s'adaptaient, maintenant vous cherchez à savoir ce qu'elles pensent."

Que, pour mettre un terme à cette navrante évolution, l'auteur de ce blog ait eu besoin de façonner une fiction, un Gringeot triomphant et musculeux, fendant la vie de sa charrue à deux cylindres, soc entre les mottes, bifflant à la Morteau AOC ces péronnelles histrioniques, soit.

Mais que le vrai Gringeot, guichetier-stagiaire au bureau de l'honorable institution des Postes de la commune de Mezydon-Samorpa (Rhone) soit atteint du même délire que le comédien Albert Dieudonné après son rôle éponyme dans le film Napoléon Bonaparte d'Abel Gance, je trouve qu'il y a matière à un nouvel article de psychologie comparée.

Si jamais ce chétif avorton (l'avorton est à chétif ce que les pâtes sont au beurre) s'enhardissait à venir jouer à l'homme avec Le Touffier, pourrais-je vous prier, Cher Monsieur Philippe, de lui demander de venir accompagné, je voudrais pouvoir me finir l'humeur après m'être échauffé avec ce nabot à la musculature sortie de votre prolifique imagination.

Et sans abuser de votre temps précieux, pourriez-vous lui recommander de ne plus jamais me tutoyer, pour lui ce sera Monsieur Touffier.

En espérant ne pas savoir abuser de votre temps si précieux, je vous prie de recevoir l'assurance de mes salutations courroucées.

21/12/14 5:54 PM  
Blogger PY Jammat said...

Vous devriez vous reconvertir dans le coaching professionnel, cher Philippe.

A vous les cocktails, les limousines et les CEO reconnaissants !

22/12/14 12:39 AM  
Blogger philippe psy said...

@Le Touffier : Douter du Gringeot c'est tout de même suivre la voie du Gringeot.

24/12/14 3:10 PM  
Blogger Le Touffier said...

"Les bienfaits de l'humiliation raisonnée !"

On ne prête qu'aux riches et on spolie les pauvres. Je n'ai compris le titre de cet excellent article qu'à la lecture des commentaires.

"Humiliation raisonnée" s'est associé automatiquement à "dirigeant d'entreprise."

Alors que vous associer avec le terme d'humiliation, vous qui n'êtes que douceur et prévenance, sortait de mon champ des possibles.

C'est ainsi que "l'humiliation raisonnée" du titre m'avait paru faire référence à une stratégie d'entreprise destinée à maintenir le salarié dans un état d'esprit de subalterne, docile et soumis, que seuls vos efforts constants et vos stratégies novatrices permettraient de contre-balancer.

On n'est peu de choses, quand même. Humilier, humilier, il en restera toujours quelque chose.

28/12/14 6:50 PM  

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