29 décembre, 2014

Les rigides, Le Touffier et autres considérations sur le métier !


C'est les vacances ! youpi ! Je me couche à pas d’heure, je me lève quand je veux, je mange, je bois du café, je fume, je lis affalé dans mon canapé des chouettes bouquins sur mes dernières lubies, tout en ayant une pensée attristée pour tous ceux qui seront allés se geler le cul sur les pistes de ski.

Mais bon, il a fallu que je reçoive une patiente, une gamine dont les parents de passage à Paris souhaitaient que je leur donne un avis autorisé sur la pathologie de leur fifille dotée d'un impressionnant parcours psychiatrique. Comme je suis bon gars et pas du tout spécialisé dans les ados à problèmes, j'ai accepté de la recevoir. Au pire, j'aurais dit que je ne comprenais rien à la gamine et j'aurais renvoyé chez un pédopsy.

Finalement, la môme âgée de dix-sept ans s'est montrée tout à fait sympathique et réceptive. J'ai écouté ses plaintes, fondées pour la plupart même si j’ai pu noter un "petit caractère" un peu têtu et peu enclin à s'adonner à une diplomatie apaisante.. Puis, comme j'ai eu dix-sept ans avant elle, je lui ai expliqué qu'elle était bienvenue dans le monde réel auquel sa toute puissance allait se heurter.

Comme elle est plutôt brillante, elle a vite compris le truc, à savoir que la condition d'une ado se révèle assez proche de la condition carcérale. Bref si l'on peut aménager sa peine, on peut difficilement s'opposer au maton sous risque de finir en isolement dans une cellule sans fenêtre et sans promenade ! Pour le moment, ses prises de position butées et massives se sont uniquement retournées contre elle, avec le succès qu'a connu la grève de la faim de Bobby Sands.

Elle a parfaitement chopé le truc a même réussi à en rire et l'humour c'est bien. C'est un putain de sacré rempart contre les vicissitudes de la vie ! Comme disait Beaumarchais, je me presse de rire de tout avant que d'en pleurer. Parce que sinon, la pauvre gamine, elle risque de morfler si elle vise la sortie de tôle qui n'arrivera pas avant la fin de ses études, le jour où elle sera enfin indépendante. Et comme elle veut faire médecine, ce n'est pas demain la veille !

Enfin, tout a fonctionné, elle n'a pas grand chose la gamine, il fallait juste une bonne alliance thérapeutique, un type qui sache rester adulte tout en lui montrant qu'il avait lui aussi été ado. Nul besoin de science complexe, juste du bon gros sens. Sans me jeter de lauriers, je crois que j'ai cartonné.

D'ailleurs le père me l'a dit, les trois jours suivants, elle était plus souriante et avait recommencé à lui parler. Il était ravi du résultat. Et comme il voulait savoir ce qui s'était dit, je lui ai juste expliqué que sa fille se débrouillant pour être moins abrupte en mettant de l'eau dans son vin, il serait bienvenu de se montrer un poil moins rigide lui-même. Comme il semblait plutôt content, je l'avais imaginé bienveillant et enclin à m'écouter.

Mais que dalle, j'ai eu le droit à un "mais je ne suis pas rigide du tout, si elle vous a dit cela, elle a tort". Alors comme il me gonflait un peu et que je suis en vacances, je lui ai juste dit que ce n'était pas très grave et que bien souvent les choses se réglaient parfaitement quand deux parties faisaient un pas l'une vers l'autre. M'ayant répété de manière extrêmement rigide qu'il n'était pas du tout rigide, je lui ai dit "bien le bonsoir, à vous de voir", de manière fort aimable, estimant que j'avais fait le job et que tout risque suicidaire ou majeur était écarté. Oui, je suis optimiste. Elle ne manque ni de caractère ni d'intelligence cette petite, il faut juste qu'elle lise Le lion et le rat, cette vieille fable de La Fontaine qu'on nous faisait lire lorsque nous étions petits et qui nous apprend que "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage".

Et puis quelques jours après, alors que j'échangeais avec Le Touffier sur nos pratiques cliniques respectives. Comme il est médecin et surtout intéressé par la vraie plainte somatique avec des symptômes que l'on puisse voir via l'exploration médicale (IRM, prise de sang, toucher rectal, etc.), il me disait, tout en s'excusant de sa brusquerie, qu'il s'interrogeait sur les plaintes de mes patients qu'il avait du mal à prendre au sérieux. 

Ah la la, c'est bien là une réflexion de médecin axé sur sa poïésis tandis que mon action se situe sur un autre plan. Un peu comme si un mécanicien, les mains tachées de cambouis venait vous interroger sur la notion de pilotage en vous demandant de lui restituer sous une forme accessible au plan physique une expérience purement émotionnelle ! Ah Touffier, homme de peu de foi formé au dur contact des râles, des fièvres et de la sanie dans les salles communes d'hospices de province tandis que je navigue dans l'éther et les chuchotis à peine esquissés de la psyché fugitive au sein d'un cabinet feutré ! (Putain c'est beau ça)

Ceci dit, j'ai pu lui répondre que si je respectais au plus haut point ma patientèle parce qu'il faut pas mal de courage pour oser se plaindre et raconter sa vie à un inconnu, je ne prenais pas forcément les plaintes toujours au sérieux. Non, que je néglige les plaintes ! Moi qu'un simple rhume met en transe et rend prompt à prendre une assurance obsèques, je serais bien mal placé pour me moquer des plaintes d'autrui.

Disons que j'attribue à la plainte ce que l'on attribue au symptôme, une autre manière de dire les choses indicibles. Et c'est ainsi que magistralement, du moins ai-je voulu l'être, j'expliquai au Touffier que l'essentiel de mon métier n'était pas tant de m'occuper des plaintes que d'aider à grandir les immatures, de rehausser ceux qui se rabaissent et de faire toucher du doigt le réel ceux qui se regardent trop le nombril. Comme m'a dit une fois Le Gringeot : "ah ouais y'a quand même un aspect vachement phisolophique dans ton job quoi !".

Finalement mon job est assez simple. Sur ce je vais aller finir mon super livre sur les fontaines votives.


5 Comments:

Blogger Le Touffier said...

Cher Monsieur Philippe,

Je crains que vous ne surestimiez mes compétences, si un toucher rectal me permet parfois de sentir ou d'entendre, il ne m'a jamais fait pousser un œil au bout de l'index. Il me l'avouer, à cet endroit-là, je ne vois pas grand-chose.

En regrettant de vous décevoir.

30/12/14 2:59 PM  
Blogger philippe psy said...

@Le Touffier : ah bon m'aurait-on trompé en me parlant de "l'index magique" du Toufier ? :))) Certes j'aurais pu parler de stéthoscope c'eut été plus élégant !

30/12/14 4:54 PM  
Blogger Adès Rahmani said...

Rien de tel qu'un professionnel passionné pour résumer les bienfaits de sa profession.

30/12/14 6:58 PM  
Blogger Le Touffier said...

Cher Monsieur Philippe,

Dans son blog, le Dr Jean-Yves Nau revient sur sa passion pour la série House M.D.
Je le cite :
Quand il est bon le médecin est généralement (perçu comme) bizarre. Hautain ou compatissant. Dédaigneux ou en empathie régressive. Mais jamais normal. Surtout pas.

Et moi qui tentait désespérément d'échapper à cette étiquette de gentil mais bizarre, bizarre mais gentil. Le problème n'était pas le bizarre, je vais m'attaquer au gentil. J'aurais du m'en douter, à la vue des efforts fournis par mes ambitieux collègues pour paraitre bizarres, autres. Moi, je les trouvais juste ridicules. La bizarrerie, c'est comme la bandaison, papa.

Je vous laisse, j'ai deux palettes de pyosalpinx scrofuleux qui m'attendent. Ça commence à sentir un peu à l'arrière du bâché.

3/1/15 8:35 PM  
Blogger philippe psy said...

@Touffier: quand il est comme moi, il s'en fout un peu de la manière dont il est perçu. Il sait qu'il est payé pour réussir et c'est tout. La dépendance au regard d'autrui ... bof bof

3/1/15 9:29 PM  

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