17 novembre, 2014

L'argent et l'amour !


C'était voici peu de temps. Un médecin m'appelle et me demande si je peux recevoir "en urgence" un jeune patient qui vit une "rupture difficile". Effectivement ça semble difficile puisque j'entends le jeune type pleurer à chaudes larmes dans le cabinet du médecin. J'explique au médecin que je connais bien que je ne suis pas un service d'urgence et qu'elle devrait plutôt adresser ce quidam à qui de droit plutôt que de l'envoyer se suicider dans mon cabinet. Mais, il semble qu'elle lui ait prescrit les anxiolytiques qui vont bien et que si le gamin est mal, il ne l'est pas au point de se jeter de ma fenêtre ou de s'ouvrir les veines face à moi.

Comme je suis plus du soir que du matin, je dis au médecin de me l'envoyer à vingt-deux heures le jour même. Tant pis je finirai plus tard et serai chez moi à minuit. Vous noterez au passage l'abnégation et la vocation qui sont miennes ! Si l'un(e) d'entre vous décide d'ouvrir une souscription pour l'érection d'une chapelle Saint-Philippe-le-Psy, n'hésitez pas. Je vous promets qu'on y viendra en pèlerinage par milliers et que via les dons, votre investissements sera vite remboursé, surtout si vous avez pris la peine d'ouvrir un hôtel-restaurant juste en face de la chapelle. Dans le commerce, l'emplacement c'est tout.

Mais trêve de ma fabuleuse vocation et revenons à nos moutons. Le gamin se pointe pile à l'heure. C'est le modèle sensible-mais-couillu-tout-de-même. A savoir que s'il a pleuré chez son médecin, chez moi il est décidé à rameuter tous ses neurones et à tout comprendre. Il est tendu comme un arc et on le sent déterminé à "gérer" son chagrin pour passer à autre chose. C'est assez rigolo à observer et plutôt touchant.

Bardé de diplômes prestigieux, il appartient à la catégorie des types intelligents dans la mesure où il sait que la réussite à un concours n'est qu'un process auquel même les baudets sont admis et en aucun cas une preuve de grande intelligence. D'ailleurs, alors qu'il pourrait trouver n'importe où un job super bien payé avec un titre ronflant, le gamin préfère se donner uen année durant laquelle il glande dans un mi-temps tout en faisant de la musique. C'est le cas classique du gamin brillant issu d'un bon milieux qui a choisi des études sans savoir pourquoi ils les feraient mais simplement parce qu'il en avait les capacités et que cela correspondait au statut que ses parents étaient en droit d'attendre de lui.

En revanche tandis que je l'interroge sur sa copine qui vient de le plaquer, là c'est une toute autre histoire. Ayant passé les mêmes diplômes, celle-ci s'est jetée à corps perdu dans le monde du conseil dans un très très prestigieux cabinet international, ces boîtes où ils ne savent pas vraiment ce qu'ils font si ce n'est gloser et pondre du powerpoint sans réelle valeur ajoutée à destination d'individus ayant le même profil. C'est ambiance tailleurs et costards chers et cela correspond aux milieux autorisés décrits par Coluche dans son sketch du journaliste.

Toujours est-il que la donzelle après avoir ramé quelques années durant ses études, se voit ainsi propulsée dans un milieux qu'elle révérait. Sa vie c'est un peu Le diable s'habille en Prada ; elle s’habituera au monstre pervers simplement pour faire partie d'un certain monde. Et lorsque son cabinet lui propose son stage d'intégration de deux mois aux États-Unis, sa vie bascule totalement et elle en oublie qui elle est et d'où elle vient. C'est une sorte de phénomène sectaire bien connu adapté au monde de l'entreprise. On crée des signes d'appartenance forts, on vous coupe de votre milieu d'origine en vous inculquant qu'il y a ceux qui en sont et les autres, et on vous formate le cerveau définitivement. Ca marche chez les gens un peu simples, ceux qui sont gourouïsables. Certains s'en sortent au bout de x années, d'autres jamais et restent persuadés que ce qu'ils font est non seulement utile mais non seulement vital. 

Mon petit patient n'est pas de ce genre. Ce type de cabinet il pourrait y rentrer mais il sait que cela serait pour deux ou trois ans maximum parce qu'il a compris qu'il n'y fera que de la merde mais qu'en revanche, les abrutis d'employeurs qui sont un peu "des buveurs d'étiquettes" apprécieront et le recruteront à prix d'or. Ce sont ces types qui trouveront une piquette admirable pourvu qu'elles soit étiquetée Château-Truc et pour qui seul le nom prestigieux du cabinet compte et seront ainsi par la suite persuadé qu'il a trouvé le Graal. Bref, il traine un peu des pieds pour y entrer dans ces cabinets là. L'idée de ne plus avoir de vie, de bosser quinze heures par jour pour rien heurte son intelligence et son sens du réel. Être intelligent et lucide quand on est issu d'une grande école de commerce mais qu'on n'est pas cynique est la pire des choses.

Et voilà pourquoi la donzelle l'a quitté. Comme je lui expliquais, elle est passée à autre chose, il est maintenant challengé par des trentenaires cupides qui roulent en voitures de sport. Alors c'est certain que même si sur le long terme il a raison et qu'un jour ou l'autre sa gonzesse en reviendra de tout ce clinquant imbécile, pour le moment c'est mort. Je lui dis qu'il faut passer à autre chose. Je lui modélise un peu son histoire avec lui dans le rôle du mec sensible qui se cherche et qui aura besoin de quelques années pour trouver sa place face à sa gonzesse, parfaite petite machine de guerre, moins complexe mais plus simple à mettre en œuvre immédiatement. Je lui parle des mécanismes sectaires mis en place sous le couvert de la fameuse "culture d'entreprise", de la manière dont les jeunes femmes sont exploitées par ces cabinets parce qu'elles sont en général plus soumises et malléables et que le client apprécie toujours plus une jolie gonzesse en tailleur qu'un ingénieur en costume.

Il admet les choses et il est d'accord avec moi. Il est brillant, il modélise vite aussi et il saisit l’algorithme de la situation promptement. Il tente de trouver des stratégies alternatives pour la reconquérir. Il m'explique que c'est bon, que lui aussi "va entrer dans le conseil pour faire un max de blé". Je lui explique que je le comprends et qu'à son age j'aurais tenté la même chose. Je rajoute encore une fois qu'à mon sens c'est mort, que son histoire d'amour est derrière lui parce que plus qu'une historie de blé et d'ambition, c'est une question de valeurs et d'intelligence. Et comme il me demande ce qu'il va devenir, je lui explique que le monde étant bien fait, on se remet d'un chagrin d'amour sinon l'espérance de vie serait de vingt-cinq ans et non de quatre-vingt ans. Et je rajoute que fort heureusement, le monde ne manque pas de gonzesses bien et vraiment intelligentes qui savent faire la part entre vie professionnelle et affective.

Comme il est un peu chancelant et que les semaines qui viennent risquent d'être dures, je lui enjoins d'appeler un médecin pour le cas échéant prendre un traitement. Les ISRSNA sont redoutables pour éviter les crises d'angoisse. Voilà, on se sépare là. Il est près de vingt-trois heures trente mais je ne lui facture qu'une heure (vocation+abnégation+probité).

Je me dis que si Dieu me prête vie, sa copine viendra peut-être me voir dans dix ans, quand après voir donné ses plus belles années à son cabinet, elle pensera à faire des mômes. Elle me parlera de FIV et de je ne sais quoi encore en espérant déjà qu'elle ait un mec parce que parfois la carrière ne laisse pas le temps à autre chose que des coups d'un soir dans une chambre de 5*. Et à elle aussi je lui sortirai ce que m'a expliqué un mec qui s'y connait un peu dans le domaine. Ceci dit, peut-être qu'ils lui financeront une congélation de ses ovules. On ne peut jamais savoir avec ces grands philanthropes !

"La fécondité chez les femmes c'est comme la carrière d'un jouer de foot. En gros tu peux commencer assez tôt avec un pic à vingt-huit ans. Mais après, il faut se souvenir qu'à quarante ans, c'est compliqué, il ne reste plus que quelques gardiens de but qui jouent encore"
Docteur L.T.


5 Comments:

Blogger edgell oliver said...

J'en ai connu une dans ce style, j'étais au chomdu à bronzer dans le sud après avoir quand même pas pal produit. Dès qu'elle s'est crue au sommet de ses études juridiques internationales, elle m'a largué comme une vieille chaussure improductive qui lui avait pourtant apporté du soutien. Ce fût désappointant, mais j'ai fait ma route ailleurs par la suite, et ai appris 6 ans plus tard qu'elle était dans une secte indouiste lui ayant désigné son mari via une paperasserie procédurale "cosmique" et "kundalinik". Elle doit probablement ramener du pèze à sa boite sectaire techno-spirituo-bureaucratique en tant que spécialiste des procédures OMC.

Les brahmanes sont les brahmanes, que voulez vous ? C'est ce qui leur permet de tenir debout.

17/11/14 8:37 PM  
Blogger Adès Rahmani said...

"On se remet d'un chagrin d'amour sinon l'espérance de vie serait de vingt-cinq ans et non de quatre-vingt ans."
Bien vu... Moi je serai donc morte à 18 ans! Votre point de vue a le don de refaire sourire de par don réalisme dans une période de pur abandon et de pleurs mais n'empêche qu'un chagrin d'amour , hormones ou pas, ça fait super mal!!!

18/11/14 1:15 AM  
Blogger Adès Rahmani said...

Et une petite phrase qui me touche et m'inspire concernant la vie amoureuse dans un couple..."Dans un mariage, l’égo est un véritable mur. Il est alors temps pour lui de s’effacer... Idéalement, il laisse apparaitre l’ouverture plutot que la méfiance, le pardon plutot que la vengeance, les excuses plutot que l’accusation, la vulnérabilité plutot que force et la grace plutot que le pouvoir."

18/11/14 1:55 AM  
Blogger sté said...

J'aime beaucoup votre façon d'aborder vos cas cliniques .

22/11/14 12:38 AM  
Blogger Le Touffier said...

Une charmante correspondante tenait à me faire toucher du doigt les conséquences intimes de l'affreux paternalisme exercée sur la gente féminine.
J'ai vainement tenté de lui faire apparaitre les séquelles visibles de la féminisation de notre société, mais elle ne voulait rien entendre. Pour me prouver l'origine machiste des perturbations de l'accès au plaisir féminin, son argumentaire fut de plus en plus creux, et finit par se rapprocher d'un slogan éructé par les Femens.

Je la foudroyais d'un aphorisme définitif : Le clitoris c'est comme le cerveau, c'est pas interdit de s'en servir !

Rien ne prouve que l'argument a porté.

Oui, je sais, cela n'a aucun rapport avec l'article "L'argent et l'amour", mais des aphorismes comme ça, il serait dommage de les laisser se perdre.

22/11/14 12:45 AM  

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