05 octobre, 2015

Psychologie et spirituel !


Voici bien des années, j'ai connu un type âgé de vingt ans de plus que moi. Tandis que je n'avais qu'une très relative estime pour mes professeurs, chez qui je voyais la plupart du temps des planqués de l'éducation nationale, Michel lui m'a vraiment fait progresser. Outre le fait qu'il était très brillant, il avait en plus une qualité extraordinaire, à savoir qu'il savait différencier le vrai du faux, l'important de l'accessoire, le travail de la facilité. Et tandis qu'il ne m'a jamais semblé bien difficile "d'enfumer" mes professeurs en leur procurant des pseudos-travaux pour lesquels j'avais plus usé de mes facilités à broder que de ma réflexion, cela n'a jamais été possible avec Michel.

Eussè-je voulu abuser de son intelligence en lui "vendant" des théories fumeuses qu'il me les aurait rejetées à la figure avec dédain. Avec lui, il fallait lire, penser, réfléchir et élaborer une vraie pensée dense et intéressante. Sinon, vous n'aviez que son mépris en retour. Je l'ai vu tant de fois massacrer des contradicteurs qui pensaient avoir le niveau pour croiser le fer avec lui que durant les premières années que je l'ai fréquenté, je me suis abstenu de m'en faire un ennemi. Il avait beaucoup à m'apprendre.

D'ailleurs la première fois que je l'ai vu, sur de moi comme tout crétin diplômé du supérieur, je ne m'en étais pas méfié, me contentant de lui asséner des platitudes, persuadé que celui que je prenais pour un "vieux marginal" saurait distinguer ma grande intelligence et ma profonde culture. Je n'avais eu pour réponse que "c'est complètement con ce que que tu dis", assorti d'un argumentaire qui m'avait mis complètement à nu. Je me retrouvais comme le crétin qui, dans un fil de cape et d'épée, va provoquer le fin bretteur et se retrouve en moins de deux, dos au mur, désarmé et la rapière de l'ennemi contre la gorge. J'avais donc décidé que si mes professeurs m'avaient juste rempli la tête, celui ci au moins serait capable de me faire progresser.

C'est donc durant quelques années que je fis de Michel mon mentor. Non que je me sois mué en adepte idiot mais que j'ai su distinguer au-delà de ce qui nous séparait, sa capacité à travailler et à construire un argumentaire solide. Si ce pauvre Michel, décédé voici peu d'un cancer, avait vécu, nul doute qu'il aurait été capable de prendre de face Aymeric Caron et Yann Moix et de les transpercer tous les deux d'un seul coup. 

Michel souffrait d'un trouble bipolaire, d'un vrai. Chez lui les crises maniaques avaient de l'ampleur. J'ai assisté plusieurs fois à ces crises. Et dans ces moments là, il avait plus que de l'habileté, carrément du génie. Je lui avais proposé plusieurs fois de consulter et il n'ignorait pas que des molécules auraient pu le sortir de son isolement, l'aider à s'insérer à la société de manière plus simple. Mais, il ne le voulait pas. Il savait que quand ses neurones s'emballaient, à la manière d'un avion qui met ses réacteurs en post-combustion pour arracher sa masse et vaincre la gravité terrestre, il vivait enfin comme peu de gens ont vécu.

Je me souviens d'une fois où sous l'emprise d'une crise maniaque, il avait commencé à "décoller". Et face à moi, son seul public, il avait théorisé sur le monde en croix ! Sa théorie était bluffante d'intelligence et d'originalité ! Je regretterai toujours de ne pas avoir eu de smartphone en main -ils n'existaient pas encore- pour l'enregistrer. De cela, ne me restent que des souvenirs, ceux d'avoir vu un individu animé par autre chose qu'une pathologie. Puis après quatre heures de discours, il était retombé, miné par le désespoir. J'étais resté un peu avec lui pour l'aider à supporter sa "descente" et j'étais rentré chez moi. Il était très tard dans la nuit.

J'ai toujours gardé intact à l'esprit cette nuit que j'ai passé assis face à lui en phase maniaque. Cela n'avait rien d'un délire ! Non, c'était juste une pensée fulgurante essayant de théoriser le monde et d'en dresser une fonction ontologique. Ce n'était qu'un pauvre type, nourri l'hiver par les restaus du cœur, qui par moment devenait autre, se transformant par la magie de sa neurobiologie particulière en un surhomme. Cette nuit là, en l'écoutant, si j'avais vu clairement que des modifications neurobiologiques étaient à l'oeuvre, j'avais pu aussi distinguer autre chose. Un peu comme si par l'action de ses neurotransmetteurs déréglés, il avait pu parvenir à "défoncer" les portes de la perception commune aux hommes pour accéder à une autre dimension spirituelle. Oui, il y avait bien sur du fait psychologique et même psychiatrique mais aussi du spirituel dans cette débauche d'idées. J'étais parfois triste qu'il ne veuille pas se faire aider tout en comprenant qu'il endure mille maux simplement pour jouir de ses envolées.

C'est ce "truc" que je ne saurais nommer qui m'a toujours fasciné. A une époque où chacun se targue d'être un surdoué, il m'a toujours semblé que sans ce "truc" dont jouissent les gens comme Michel, ce petit plus qui permet à la psyché de basculer pour embrasser d'autres plans de conscience, on n'est qu'intelligent et juste apte à passer des concours. Être brillant c'est bien autre chose qu'être simplement intelligent.  

D'ailleurs le terme brillant le résume simplement puisqu'il fait allusion à quelque chose qui brillerait, une sorte de diamant ou de filon aurifère qui jetterait ses feux au milieux de la psyché. C'est ce que l'on retrouve chez tous les êtres d'exception, ce petit "truc qui brille" et qui vous fait vous dire, sauf si vous n'êtes qu'un cuistre jaloux, que vous êtes en face de quelqu'un de singulier. 

J'en parlais jeudi avec un patient qui dirige un fond d'investissement, avec qui nous abordions les qualités de l'entrepreneur, du vrai. Lui même était d'accord, bien qu'il fut diplômé de l'X et peu enclin à plonger dans la supercherie, pour admettre que parfois face à certaines personnes, il était confronté à quelque chose en plus, à une manière de fonctionner totalement originale de la psyché. Là ou on pourrait crier au fou et tenter de classer  ces gens dans l'une des catégories du DSM, on avait admis tous les deux, que ce sont juste des gens qui ont un truc en plus que la bête psychopathologie malgré ses indéniables atouts ne saurait transcrire.

Car si elle est un outil puissant la psychopathologie, en prenant en compte des symptômes psychologiques, ne fait que présenter sa psyché à son degré le plus bas en tant qu'instance de régulation des émotions et des pensées. Renault ou Ferrari peu importe pour la psychopathologie pourvu que les deux fonctionnent. Et la Ferrari présentant des caractéristiques innées du fait de sa spécificité comme une faible garde au sol, un caractère survireur du au fait que ce soit une propulsion et non une traction,  une consommation gargantuesque, deviendrait au regard d'une psychopathologie adaptée aux véhicules une "voiture à problèmes" bien en-deçà d'une Clio. 

Tout le monde connait l'histoire de Bernard de Palissy, brûlant ses meubles et son plancher pour découvrir le secret de l'émail blanc qu'il a traqué durant vingt ans. Au regard de la psychopathologie, Palissy pourrait être obsessionnel, bipolaire ou que sais je encore. A notre époque, il est juste devenu un grand céramiste dont les œuvres sont exposées au château d'Ecouen. 

Bipolarité et créativité entretiennent des liens très proches. Une étude a ainsi montré que sur un échantillon de peintres, poètes et écrivains, deux tiers avaient connu des phases hypomaniaques ou de la cyclothymie et que plus de la moitié avait traversé une phase de dépression grave. C'est dans ces cas que l'on est en droit de se demander si ces pathologies que l'on cherche bien sur à traiter lorsque ceux qui en souffrent endurent mille maux, ne sont pas aussi un moyen pour le cerveau d'accéder à d'autres niveaux spirituels. Peut-être que les "gens normaux" sont heureux mais ne connaitront jamais l'extase d'un cerveau que l'on sent tourner à toute vitesse, enivré de sa propre puissance et sur de son jugement. 

Peut-être que ceux qui ont souffert, souffrent et souffriront de ces troubles communément appelés crises maniaques ou ces TDAH qui ne tiennent pas en place ont beaucoup à nous apprendre au delà de leur symptomatologie. Peut-être faudrait-il que la psychologie et ses applications thérapeutiques ait plsu de sagesse en tentant à chaque fois de dénouer le fait psychologique du spirituel sous peine de condamner l'humain à une morne normalité. S'il est utile d'empêcher un individu de s'en prendre à lui-même et aux autre, il n'est pas normal de l'empêcher de suivre son propre destin. Aurait-on empêché Palissy de brûler ses meubles qu'on l'aurait condamné à avoir un "comportement normal" au sacrifice de sa quête.

Bien sur, on m'objectera que bien des patients traités pour leurs pathologies mentales sont bien mieux maintenant qu'ils n'étaient auparavant livrés à eux-mêmes. C'est certain et en aucun cas, je ne m'opposerai à un traitement. J'ai toujours travaillé en lien avec les médecins, reconnaissant que ma discipline avait un début et une fin et qu'il ne m'appartenait pas de tout traiter. Je n'ai jamais pratiqué l’anti-psychiatrie pas plus que je ne m'oppose aux laboratoires pharmaceutiques.

Toujours est-il que bon nombre de ces mêmes patients, nostalgiques de leurs envolées spectaculaires, alors même qu'ils pouvaient en souffrir, cessent d'eux-mêmes leurs traitement pour redevenir ne serait-ce qu'un moment celui qu'ils étaient. 

Sans doute qu'au-delà des traitements efficaces mais aux effets secondaires parfois dévastateurs, il est utile de mettre en place, un suivi complémentaire qui ne censure plus la pathologie mentale en la mettant sous le signe de l'anormalité à éradiquer à tout prix mais la prenne en compte en tant que spécificité de l'individu en lui apprenant à vivre avec tout en gommant, autant que faire se peut, ses effets les plus dangereux. Les AA comme les NA le font très bien avec les personnes dépendantes.

Aujourd'hui, des mesures psycho-éducatives semblent porter leur fruit en permettant de limiter l’impact fonctionnel de la maladie, car même si la maladie peut être bien contrôlée par les traitements médicamenteux, il est difficile de supprimer l’ensemble de ses effets dans les sphères sociale, familiale, professionnelle et psychologique.

Il s'agit d'aider à une reconnaissance précoce des symptômes qui annoncent une récidive, d'une meilleure gestion de la vie sociale, professionnelle et affective et du respect des règles simples d’hygiène de vie, etc. Tout ceci, permet dans un plus grand respect des spécificités du patient une diminution du nombre de récidives et de rechutes et une amélioration de la qualité de vie.

Parce que quand les molécules vous ont ôté tout ce qui faisait votre spécificité, fussent-ce des symptômes importants, pour vous laisser atone et  amorphe sur les rivage de la vie sociale, on ne peut pas dire qu'il y ait un grand progrès. Vous avez juste été "stabilisé" comme dirait un de mes patients qui ne porte pas la psychiatrie en estime.

Il serait bon que chacun dans sa disciplines soit capable de dire en quoi on peut aider autrui et non d'entreprendre une normalisation aberrante. 

Il me semble que même à une époque ou ces mesures psycho-éducatives n'avaient pas cours, je les aie toujours utilisées sans le savoir. Il m'a toujours semblé important de tenter de créer cette fameuse alliance thérapeutique qui permette à mon patient d'aller mieux tout en respectant le plus possible sa singularité. Je l'ai d'ailleurs toujours clamé haut et fort :

Je ne suis pas directeur de la norme !

6 Comments:

Blogger Kevin Macarry said...

C'est michel qui était capable de deviner le signe astrologique de quelqun juste en l'observant non?

5/10/15 8:27 PM  
Blogger Le Touffier said...

Cher Monsieur Philippe,

il n'existe aucune frontière étanche entre la schizophrénie, la dépression et les troubles bipolaires mais qu'il existerait une sorte de continuum entre ces pathologies disiez-vous dans l'article précédent. Whhaaaa, c'est énooorrmme.

Et si...
Et si en face de la réalité physiologique de ces éclairs de génie, décharge synchrone et temporaire suivie d'une phase de résolution, les réactions de l'entourage ne joueraient-elles pas un rôle dans la survenue de troubles dépressifs ou bipolaires ?
En phase d'enthousiasme créatif, au lieu d'emporter l'adhésion et la stimulation, c'est la peur et le rappel aux normes qui tentent de s'imposer.
En phase de résolution où le repos et le calme sont requis, voilà que l'entourage opte pour la stimulation et cherche à combattre l'apathie.
J'imagine que de devoir toujours ramer à contre-courant, de ne pouvoir obtenir du soutien qu'à condition de se normaliser, de se forger un personnage d'histrion pour limiter les intrusions de la bonne volonté, cela puisse finir par engendrer une forme de dépression, par épuisement, par sevrage du partage propre à de nombreuses activités humaines.

Combien comme vous sont capables d'apprécier les fruits de ces éclairs ? Ou d'en comprendre l'excitation ?

Je rejoins vos conclusions. Pour ces personnes la normalisation ou la stabilisation, interne ou médicamenteuse, me semblent se limiter à une tentative d'analgésie prolongée, la réduction de l'intensité dans l'interaction avec l'entourage, la baisse de voltage entre les phases enthousiastes ou dépressives.

Après tout, les troubles bipolaires ne semblent n'avoir jamais été aussi nombreux que dans notre société aux normes de plus en plus restrictives et absurdes.

5/10/15 9:42 PM  
Blogger Gertrude said...

Magnifique article!

6/10/15 9:28 PM  
Blogger Maxime said...

Pour illustrer cet article, voici un blog tenu par un bipolaire qui, après la lecture de la bible et une expérience de mort imminente, vous expliquera que Jesus était tout simplement... bipolaire.

https://graindeseletdefolie.wordpress.com/

(dommage que ce soit fort mal écrit).

15/10/15 10:51 AM  
Blogger Sled Waken said...

Merci Maxime, je sais que j'écris comme une enclume. Mais c'est pour aller au fond des choses.
Quant au fond de l'article, demandez vous si votre bipo ne modifie pas votre jugement dans un sens qui lui est favorable. C'est véritablement l'objet de mon blog. C'est tellement mal écrit que personne ne comprends.Rire!

21/11/15 10:53 PM  
Blogger Sled Waken said...

Quand à Monsieur Touffier, disciple implicite de Foucaud, je lui dirais que le rêve des bipolaires c'est de vivre dans la norme. Une norme affective qui leur permet de vivre une vie normale. Les gens comme vous font beaucoup de mal parce qu'ils ne connaissent pas la souffrance indicible et réèlle qu'occasionne ce trouble. Comme d'habitude on utilise la souffrance pour mener un combat politique contre la société. Construisez une vision de la vie sur un gai savoir et non sur la souffrance des autres.
Bien à vous.
EA

22/11/15 8:37 PM  

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