19 octobre, 2006

In memoriam

Une amie proche et consoeur, a perdu récemment un être cher. Elle envisageait, lors des obsèques de lire un texte.

Elle avait choisi le très joli texte de Rudyard Kipling intitulé, If. Ce superbe texte d’essence stoïcienne était-il vraiment le plus adapté pour des obsèques ? Il ne me semble pas. Bien sûr la strophe suivante, extraite et totalement isolée du poème, aurait pu à l'extrême limite convenir :



Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie .
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir
.
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties .
Sans un geste et sans un soupir
.
(traduction Paul Eluard)

Toutefois, à la manière des Pensées pour moi-même, de Marc-Aurèle, il me semble que le poème de Kipling doive surtout être lu seul, à voix basse, afin d’être médité et autant que faire se peut appliqué ! Il ne me semble pourtant pas qu’il puisse être lu durant des obsèques. Même s’il rappelle d’évidentes vérités, et notamment l'extrême précarité de notre condition humaine, il est bien trop carré et froid pour être entendu, notamment par les proches du défunt lors de ces douloureuses circonstances. Un peu comme si froidement, on leur jetait à la figure que, perdre perdre un petre cher, c'est la vie, le destin mais qu'il ne faut pas se lamenter et se ressaisir sans délai !

Si je déteste la tyrannie des larmes, pour reprendre le terme de Benjamin Constant, je pense néanmoins, que l’on peut être grave et solennel sans pour autant se murer derrière un stoïcisme trop rigoriste et dénue de compassion. En son temps, Sénèque, adressa des consolations émouvantes, si bien rédigées, qu'elles surent enrober de miel la dureté des principes stoïciens. Toutefois, Sénèque, sut à quel moment adresser ses consolations, et bien entendu jamais au paroxysme du chagrin.

Or donc, pour de telles circonstances, il me semble que le texte le plus adapté soit celui tiré d’un sermon sur la mort de Henry Scott Holland (1847-1918), qu’il prononça à St Paul's Cathedral, en 1910 pendant l'exposition du corps du roi Edouard V à Westminster. L'extrait de ce sermon, connu en anglais sous le titre de : « Death is nothing at all », a donné lieu à une traduction que certains attribuent à Charles Péguy.


Tantôt intitulé en français «Ne pleurez pas», tantôt "La mort n'est rien" ou encore « L’amour ne disparaît jamais », ce texte se signale par une alliance de solennité , de rigueur et de douceur assez étonnante. Suffisamment littéraire pour convenir lors d'une cérémonie, tout en étant assez rigoureux pour ne pas sombrer dans la sensiblerie, il n’en émane pas moins de lui une profonde compassion pour la douleur des proches. En voici la traduction :


L'amour ne disparaît jamais

L'amour ne disparaît jamais, la mort n'est rien.
Je suis seulement passé(e) dans la pièce à côté.
Je suis moi, tu es toi.

Ce que nous étions l'un pour l'autre nous le sommes toujours. Donne-moi le nom que tu m'as toujours donné.

Parle-moi comme tu l'as toujours fait.
N'emploie pas un ton différent, ne prends pas un air solennel ou triste.

Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Prie, souris, pense à moi.
Prie pour moi.


Que mon nom soit prononcé à la maison
comme il l'a toujours été,

sans emphase d'aucune sorte,
sans une trace d'ombre.

La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Elle est ce qu'elle a toujours été.
Le fil n'est pas coupé.

Pourquoi serais-je hors de ta pensée ?
Simplement parce que je suis hors de ta vie ?


Je t'attends, je ne suis pas loin,
Juste de l'autre côté du chemin.

Tu vois, tout est bien.

Chanoine Henry Scott Holland (1847-1918),
traduit et adapté par Charles Péguy (1873-1914)


10 Comments:

Anonymous Aniece said...

Il est magnifique ce texte, et permet de voir la mort comme une suite de la vie.
Je me permets de faire un copier-coller.
J'aime cette façon de parler de la mort

20/10/06 7:25 AM  
Blogger philippe psy said...

Merci pour votre commentaire !
Faites tous les copier-coller(s) que vous voudrez !

22/10/06 7:31 PM  
Anonymous castor27 said...

merci pour votre blog exceptionnel ! merci pour vos propos qui sont d'une rare qualité et sincérité !
Je le mets de ce pas dans mes favoris et veillerai à vous lire quotidiennement

22/10/06 8:03 PM  
Blogger philippe psy said...

Merci Castor27 pour votre commentaire qui me va droit au coeur !

23/10/06 2:11 AM  
Blogger philippe psy said...

Merci aniece!

18/11/06 5:55 AM  
Anonymous Anonyme said...

Ce texte est vraiment magnifique.Ton blog une source d'enrechissement personnel et quotienne sans equivalence. Merci beaucoup.
le motard du 95

29/11/06 1:14 PM  
Blogger adresse said...

Où trouver le texte intégrale de l'homélie (en 1910 pendant l'exposition du corps du roi Edouard V à Westminster) dont ce texte est extrait, de préférence en français. Merci

7/9/08 12:58 PM  
Blogger Pierre said...

Le plus difficile et douloureux n'est pas la mort de soi, mais celle des autres...

Comment faire admettre sans passer pour un désespéré ayant besoin d'un psy, sa propre mort? Lorsqu'on arrive à une conclusion après un long cheminement que d'autres n'ont pas mené, et qui conduit à une envie sereine paisible de mourir ?

12/7/10 5:45 PM  
Blogger Witwag said...

Bonjour
Joli texte, malheureusement déformé par la traduction de Péguy. "Le fil n'est pas coupé" est affreusement loin de l'original. Je me suis donc amusé à en donner une traduction qui me parait plus proche du sens premier; que je vous donne. Six ans après le post original :)

La mort n'est rien du tout
Je me suis simplement glissé dans la pièce suivante
Je suis moi-même, et vous êtes vous-même
Tout ce que nous avons été l'un pour l'autre
Nous le sommes encore
Appellez moi de mon vieux nom familier
Parlez moi de cette manière détendue qui a toujours été
Ne mettez aucune différence dans votre voix
Ne vous forcez pas à arborer un air de solennité ou de tristesse
Riez, comme nous avons toujours ri
Au petites blagues que nous aimions ensemble
Jouez, souriez, pensez à moi, priez pour moi
Que mon nom reste ce mot familier qu'il a toujours été
Qu'il soit prononcé sans effort
Sans l'ombre d'une ombre en lui
Le sens de la vie n'a pas changé
La vie reste ce qu'elle a toujours été
Dans une continuité absolue que rien ne peut briser
Qu'est-ce que la mort, sinon un incident négligeable ?
Devrais-je être hors des pensées,
Parce que je suis hors de vue ?
Je vous attends, après un intervalle
Finalement assez proche,
Comme au coin de la rue
Tout est bien
Rien n'est passé, rien n'est perdu
Un moment bref, et tout sera comme auparavant
Et nous rirons de la peine de la séparation, lors de nos retrouvailles

Chanoine Henry Scott-Holland,

12/6/12 9:51 AM  
Blogger Charles Corday said...

Bonjour
Joli texte, malheureusement déformé par la traduction de Péguy. "Le fil n'est pas coupé" est affreusement loin de l'original. Je me suis donc amusé à en donner une traduction qui me parait plus proche du sens premier; que je vous donne. Six ans après le post original :)

La mort n'est rien du tout
Je me suis simplement glissé dans la pièce suivante
Je suis moi-même, et vous êtes vous-même
Tout ce que nous avons été l'un pour l'autre
Nous le sommes encore
Appellez moi de mon vieux nom familier
Parlez moi de cette manière détendue qui a toujours été
Ne mettez aucune différence dans votre voix
Ne vous forcez pas à arborer un air de solennité ou de tristesse
Riez, comme nous avons toujours ri
Au petites blagues que nous aimions ensemble
Jouez, souriez, pensez à moi, priez pour moi
Que mon nom reste ce mot familier qu'il a toujours été
Qu'il soit prononcé sans effort
Sans l'ombre d'une ombre en lui
Le sens de la vie n'a pas changé
La vie reste ce qu'elle a toujours été
Dans une continuité absolue que rien ne peut briser
Qu'est-ce que la mort, sinon un incident négligeable ?
Devrais-je être hors des pensées,
Parce que je suis hors de vue ?
Je vous attends, après un intervalle
Finalement assez proche,
Comme au coin de la rue
Tout est bien
Rien n'est passé, rien n'est perdu
Un moment bref, et tout sera comme auparavant
Et nous rirons de la peine de la séparation, lors de nos retrouvailles

Chanoine Henry Scott-Holland,

12/6/12 9:53 AM  

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