03 octobre, 2007

Violence et télévision ! 4


Mon excellent ami Urbain, dans un commentaire inoubliable dont il a le secret, semble ne pas désarmer, et lâche tout de go, d'une manière quasi-impétueuse, et avec le panache qu'on lui connait :

"1- La télévision est une représentation du monde, et ce n'est pas le monde.

La facilité d'accès à la télévision fait qu'elle est surconsommée. Son consommateur abusif acquiert une vision représentée du monde au détriment d'une vision directe.

2- J'ai de très bons souvenirs de l'ile aux enfants."

Que répondre, à ce qui semble être une argumentation de bonne foi ? Que justement, quel que soit le loisir retenu, théatre, cinéma, littérature ou télévision, tout n'est que représentation du monde, laquelle est orientée bien évidemment par ceux qui le crèe. J'oserai même dire, que ce que nous voyons nous-même du monde, n'est qu'une représentation du monde. Il faudrait être bien sot, ou alors bien terriblement fat comme mon ami Urbain, dont l'orgueil atteint des sommets qui ridiculisent l'Everest, pour prétendre à une objectivité totale.

Par exemple, quel est le lien commun entre la perception du monde d'Urbain, individu sombre, taciturne, confit dans la macération, le jeûne et la prière, portant de jour comme de nuit, un cilice (sous la forme d'une mince résille en barbelé épousant la forme de son scrotum pour lui comprimer légèrement les bourses et d'un nœud coulant à la verge, duquel pend une médaille miraculeuse à l'effigie de Sainte Rita) afin d'expier ses fautes, et la conception du monde qui est la mienne ?

Parce qu'elle n'est qu'une représentation du monde, et non le monde, faut-il interdire la télévision à nos enfants, pour les inscrire à un stage de voile organisé par l'Abbé Cottard comme semble nous le susurrer Urbain ? Je m'inscris en faux et hurle non !

Alors penchons nous déjà sur la représentation du monde. Que peut-on en quelques mots en dire ? Je dis bien quelques mots car ce sujet occupe bien entendu l'essentiel de milliers d'ouvrages de métaphysique et, je ne sombrerai pas dans le même orgueil que l'ami Urbain, en osant vous faire croire que je vais cerner cette problématique dans ce petit article ! Non, à la différence d'Urbain, j'ai su rester simple et modeste, et je ne peux que regretter que ce dernier n'ait pas marché dans mes pas, alors que fut un temps, nous étions très jeunes alors, où il était mon subalterne, ayant donc jour après jour, mon exemple sous ses yeux. Hélas, plutôt que d'imiter mon exemple, en pratiquant la modestie qui sied à Dieu, il se mit à lire des livres compliqués, s'imagina un destin gaullien, et fut bientôt saisi d'Hubris !

Mais, assez de ces digressions et entretenons-nous de la représentation du monde ! Le monde, ou plutôt devrais-je dire, la réalité du monde, n'est que la réalité que l’on perçoit, de manière totalement subjective au travers de 3 filtres :


  • Un filtre neurobiologique, universel pour chaque espèce

  • L’aigle a sa propre vision du monde de même que le chien doté d'un odorat très développé. Peut-on dire que le monde que perçoivent ses animaux est faux ? Certes non, puisqu'ils ont accès à des informations dont nous ne soupçonnons sans doute même pas l'existence.
    L’Homme, avec son néocortex très développé dispose en revanche d'une intelligence supérieure, d'une capacité d'abstraction et enfin de la possibilité de penser son environnement avant de le façonner, ce qui le fait relever d'autre chose que du simple instinct.

    Pourtant, à ce stade, bien malin, ou arrogant, celui qui saurait affirmer qu'entre l'aigle, le chien ou nous, une unique perception prévaut sur le reste !

  • Un filtre socioculturel

  • Que l'on soit occidental, africain, et c'est même plus complexe que cela, puisque cela vaut aussi que l'on soit français ou américain et les notions de l’heure, d’exactitude, de la politesse, etc., diffèrent. Il existe un choc culturel que l'on connait bien.

    Si l'on se penche sur les pratiques religieuses, les croyances diverses, etc., on s'aperçoit bien vite qu'un catholique, juif, musulman ou bouddhiste ont chacun une représentation du monde différente. Soit on les admet toutes comme étant égales, et on sombre dans le relativisme, soit on s'accroche à son système moral issu de ses croyances intimes et on se façonne une perception du monde qui sera forcément différente d'autres groupes n'ayant pas forcément les mêmes.

  • Filtre personnel

  • Dans ce filtres, on retrouvera les origines sociales, le niveau d’études, et bien entendu me vécu et les expérience. Pas besoin d'être devin pour imaginer qu'entre un prolo de La Courneuve et un riche aristocrate angevin, la réalité perçue n'est généralement pas la même. L'environnement quotidien fera aussi partie, de ce filtre personnel. Le sens critique d'un individu, qui lui fait ou non, apprécier un spectacle, ou du moins garder une certaine réserve quand il le visionne, fait partie de ce filtre personnel.

On peut même avancer que la superposition de ces trois filtres forment la personnalité en tant qu'instance assurant la cohésion entre le biologique, le psychologique et l'environnement social qui nous assure une sorte de permanence nous rendant capable d'objectiver les données de notre environnement.

La réalité du monde n’est donc que le produit d’informations traitées par notre pensée et captées par les sens. De l'abondance de ces informations (environnement riche ou pauvre) et de la qualité de leur traitement (intelligence et/ou éducation) dépendent la perception d'un monde qui nous apparait réel.


Donc, effectivement mon ami Urbain a raison, la télévision n'est pas le monde mais uniquement un instrument utilisé par certaines personnes. A un bout, certains créent des programmes en fonction d'une demande qu'ils imaginent pertinente (marketing). On peut donc dire que c'est la demande perçue, résultant des évolutions de la société qui ont préparé les consciences, qui légitime la proposition de programmes éventuellement débiles ou violents.

A l'autre bout, il y a le téléspectateur, qui est libre ou non, de regarder les programmes proposés et qui n'est donc pas forcément le veau que l'on voudrait nous faire croire car le téléspectateur reste critique.

Bien sur, le téléspectateur peut être éduqué, ce qui ne veut pas dire qu'un téléspectateur éduqué préfèrera forcément Arte à NRJ12. Non, le téléspectateur éduqué peut n'être seulement qu'un individu cherchant à se détendre, mais ayant conservé un sens critique lui permettant, en même temps qu'il prend un certain plaisir à regarder une daube, de se souvenir que ce n'est qu'une daube et qu'un des aspects de la réalité.

En ce sens, je persiste et signe en disant que la télévision n'est qu'un objet sans âme. L'éducateur, qu'il s'agisse au premier plan des parents, et en cas de défaillance de ces derniers, de structures publiques (éducation nationale, aide sociale à l'enfance, etc.), a dont un rôle à jouer dans la mesure où son action sur la construction du filtre personnel est prépondérante.

Attaquer sans cesse la télévision me semble idiot. A moins, de considérer qu'entre cet outil et l'individu qui l'utilise, il n'y a aucune différence. L'individu serait donc bon s'il regarde les programmes dûment agréés par certains, et mauvais dans le cas contraire. On sombre alors dans une vision de l'être humain désespérante parce qu'on lui ôte tout sens critique.

Et si on veut effectivement admettre que la télévision peut pervertir les plus jeunes, c'est donc qu'il ya une carence des éducateurs, car c'est à ces derniers qu'il appartient de couper la télévision ou bien d'apporter des éléments permettant au jeune téléspectateur de prendre du recul face à ce qu'il regarde.

En ce qui concerne le second point, j'ai aussi de bons souvenirs de l'Ile aux enfants même si après coup, je trouve que Julie était plutôt laide et François faisait un peu idiot du village. Mais je ne sombrerai pas pour autant dans le trip : "moi de mon temps, il y avait des programmes de qualité, c'est pas comme aujourd'hui, où il n'y a que de la violence à la télévision !".

6 Comments:

Blogger Alexis said...

On nage en plein système non-aristotélicien. La carte n'est pas le territoire, le mot n'est pas la chose, la croutonnade n'est pas celle qu'on croit. Un brillant mathématicien et philosophe du nom d'Alfred Korzybski a écrit à ce sujet là un excellent bouquin "Science and Sanity".

3/10/07 10:55 AM  
Anonymous Stagiaire said...

Bonjour,

Dans les filtres qui forment la personnalité, on pourrait je pense rajouter le filtre à café qui permet une addiction à la caféine sans avoir un marc infâme sédimenté au fond de la tasse.

3/10/07 11:08 AM  
Blogger El Gringo said...

La suite, la suite!

3/10/07 11:51 AM  
Blogger philippe psy said...

Alexis,

En préambule,j'ai dit que je simplifiais ! Mais vous etes libre de compexifier ce modele !

Justement, ces trois filtres,aisément comprehensibles, donnent un resultat plus complexe qu'il n'y parait et une grille de lecture simple.

Souvenez-vous que je m'adresse à un Torquemada moderne !

3/10/07 5:58 PM  
Blogger Anna said...

Ce qui est drôle, c'est que personne n'ait parlé du cilice de votre ami Urbain.

4/10/07 8:57 PM  
Anonymous Glop-glop said...

Le texte est intéressant. C'est une manière simple de traiter de la personnalité.

Un article sur la personnalité serait le bienvenu puisque c'est le fondement de votre métier.

4/10/07 9:33 PM  

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