15 janvier, 2008

Recherche : zéro, méchanceté au taquet, efficacité limitée !

Icône de l'humilité suprême.

On a découvert un cancer chez l'un de mes patients. Pris à temps et manifestement pas trop grave, le pronostic vital n'est pas engagé.

Immédiatement pris en charge dans un très grand établissement, il a subi tous les examens possibles et inimaginables. Rien à dire, les gens sont efficaces et l'organisation au-dessus de tout soupçon.

Comme tout bon citoyen culpabilisé, mon patient a aussitôt expliqué au premier oncolongue qu'il avait un peu fumé dans sa jeunesse mais arrêté voici près de trente ans. Ce dernier lui a souri et lui a dit qu'il n'y avait pas de lien compte-tenu de la localisation de la tumeur et de la multiplicité de facteurs.

Puis, mon patient a revu deux médecins pour lui expliquer le protocole de soin. On lui présente même le bilan coûts-avantages des soins qu'il va subir qui consistent en une raditohérapie. Jusque là, rien à redire, il a à faire à de vrais professionnels. Mais, bientôt deux questions tombent. La première à trait à la cigarette, bouc émissaire de notre temps. Quant à la seconde, je vous le donne en mille, on lui demande s'il a bu durant sa vie. Comme la première fois, il explique qu'il a peu fumé. Quant à l'alcool, il explique que c'est un piètre buveur.

Il a le droit au regard soupçonneux des hommes en blouses blanches. Il se risque alors à un commentaire dans lequel il explique qu'un de leurs collègues, lui a dit que son cancer n'avait aucun lien avec le tabac. Il n'obtient aucune réponse des deux médecins. L'un d'eux rompt le silence et lui dit qu'il a tout de même fumé et qu'il ne faut sans doute pas chercher plus loin.

Comme c'est un homme calme, il ne dit rien, se contentant de remettre sa vie entre les mains de nos deux hommes de science. Lorsque je le reçois, il est extrêmement anxieux. Il se met même à pleurer en se reprochant d'être malade. Je le rassure et lui dis que les raisons du cancer sont multiples et qu'il serait stupide d'incriminer la seule cigarette auquel cas, cent pour cent des fumeurs mourraient d'un cancer. Il trouve mon argument juste. Je lui rappelle aussi que lorsque j'ai commencé mon activité, j'ai reçu principalement des toxicomanes et des alcooliques et que pas une seule fois, je n'ai jugé ces gens. Je les ai accueillis comme ils venaient, estimant que c'était justement mon métier de les aider. Enfin, je lui dis que l'on commence à fumer quand on est jeune et donc qu'il faudrait être passablement monstrueux ou idiot pour reprocher à une jeune de croire qu'il est immortel.

Je trouve toutefois que mon patient est bien aimable parce que je pense que moi je leur serais rentré dans la gueule aux deux charlots en blouse blanche et notamment au trou du cul qui aurait osé me culpabiliser.

D'une part, je trouve tout de même grave que depuis l'après guerre, soit près de cinquante ans, on ait encore le droit à des thérapies aussi dramatiques et ringardes que les rayons et les chimios. En gros, soit on vous brûle, soit on vous empoisonne, voire les deux. Le tout pour un résultat, qui malgré des progrès indéniables, reste tout de même approximatif. Car on meurt beaucoup du cancer.

Enfin, en termes de cause, si la clope et l'alcool restent des facteurs aggravants, ils n'expliquent pas le cancer. D'une part, tous les fumeurs et buveurs ne meurent pas du cancer fort heureusement. Et puis, il y aussi des gens qui chopent un cancer sans jamais avoir bu ou clopé. Donc côté épidémiologie, il y aurait à revoir. Enfin, selon les époques ou les contrées, à consommation d'alcool et de tabac égales, le cancer fait moins de ravages. Alors qu'en dire ? Moi, je n'en dirai rien, puisque je ne suis pas épidémiologiste. Mais au moins j'ai le mérite de fermer ma gueule et de ne pas affirmer d'inepties.

Le seul problème que me posent ces ayatollahs en blouses blanches et dûment appointés par l'état, c'est la notion qu'ils ont de la médecine. Certes, on pourra me dire qu'il appartient au corps médical d'informer les gens sur les comportements à risques. C'est certain que ce travail doit être fait en amont. Personne de nos jours ne pourrait promouvoir le tabac. Et donc ? Une fois le message hygiéniste relayé par les médias, et répétés jusqu'à en vomir, quel pourcentage de la population suivra ces préceptes ?

Finalement très peu, pour la bonne raison que notre cerveau très bien conçu nous encourage à vivre avec un biais d'inférence positif qui nous fait croire que les galères, c'est pour les autres. Et finalement, c'est aussi bien parce que si l'on pensait que l'accident de voiture, la maladie grave, jusqu'à la tuile qui tombe du toit sur la tête, c'est forcément pour notre gueule, on ne vivrait plus, on resterait calfeutré chez soi ! Et en prime on aurait le droit au diagnostic de Trouble Anxieux Généralisé.

C'est triste à dire, mais les gens super sérieux et responsables, obésissant strictement aux prescriptions hygiénistes de l'Etat se composent de :

  • Les peines-à-jouir qui sont nés comme cela. Ils tremperont juste les lèvres dans un verre de vin et conduiront au-dessous des limitations de vitesse, ne fréquenteront jamais les lieux de perdition. Qu'on se rassure, ils finiront aussi par mourir, sans pour autant que l'on soit certain qu'ils vivront plus vieux que les autres. Mon expérience me prouve que la camarde a parfois de l'humour puisqu'elle a récemment saisit nuitamment un professeur de sport âgé de seulement soixante ans, ou encore un médecin rigoriste et moralisateur durant une consultation alors qu'il n'était âgé que d'une petite cinquantaine d'années. Tant d'efforts pour en arriver là, c'est attristant !

  • Les gens ayant dépassé la quarantaine à qui la sagesse vient, parce qu'ils réalisent qu'ils sont sur la pente descendante qui les mènera au tombeau. En ce cas, ils se regardent dans une glace, écoutent le bruit de locomotive que font leurs poumons, constatent que monter deux marches les essouffle, et se mettent tranquillement au vert en adoptant des habitudes de vie plus calmes. On appelle cela "se ranger des voitures" et cela finit par arriver aux pires noceurs de la même manière que les voyous ont des rêves de bourgeois et finissent souvent à la colle avec une nana dans un gentil pavillon de banlieue. Même Mick Jagger, David Bowie ou Iggy Pop ont fini par se calmer. La sagesse finit toujours par s'imposer.

  • Les personnes qui ont vu un de leurs proches mourir dans des conditions atroces ce qui a, selon elle causé un électrochoc. On peut éventuellement appeler cet électrochoc un stress post-traumatique, car il est courant qu'un accidenté de voiture ait du mal à reconduire ! De la même manière qu'un pauvre type ayant connu une panne sexuelle un jour, risque d'angoisser au moment de retourner au plumard ! Le stress post-traumatique comme expérience de vie, me semble plutôt limité comme conseil.
Donc une fois le message dument ressassé, que reste-t-il ? Rien si ce n'est des soignants, comme je le suis d'une certaine manière qui sont confrontés à la détresse humaine. Accueillir dans nos professions, c'est recevoir celui qui nous consulte sans tenter de le juger. S'il est encore dans l'erreur, on peut lui communiquer avec beaucoup de précautions parce que personne, pas plus nos patients que nous-mêmes, n'aime se voir mettre en les dents ses erreurs. Si par contre l'erreur a eu lieu, quelle qu'en soit les conséquences, il ne sert à rien d'insister.

Discutant de cela avec un vieil ami psychiatre, ayant cinquante ans de pratique hospitalière et une Foi indestructible, ce dernier m'expliqua, qu'il avait connu ce genre d'abrutis à l'époque où les avortements étaient interdits. Ils recevaient des jeunes femmes souffrant d'hémorragies internes ou de speticémies, certaines étant à l'article de la mort, et il m'expliqua qu'il ne manquait jamais un médecin, âme charitable, pour - même dans ces moments dramatiques- rappeler à ces mourantes qu'elles l'avaient bien cherché !

Ce qui est fait est fait. Les gens ne sont pas idiots et savent généralement reconnaitre leurs torts même si pour préserver un semblant de "moi social", ils préfèrent au départ face à nous ne pas les admettre. Ce qui nous intéresse, c'est ce qui se passe en eux et non leurs discours forcément influencés ce qu'ils estiment être un rapport de force entre nous, qui sommes sensés détenir la vérité, et eux, qui se sentent dépendants de nous. Notre aide se doit d'être humaine. Il ne nous appartient pas de les juger. Nous ne sommes pas des divinités, nous sommes faillibles. Nos erreurs de diagnostics, toutes les fois où nous imaginons que nous aurions pu être plus performants, ceux pour qui nous n'avons malheureusement être d'aucune aide, sont là pour nous inciter à plus d'humilité.

Alors que reste-t-il ? J'aurais tendance à plutôt croire au progrès et à la recherche. Que fait la recherche ? Je n'en sais rien. En ce qui concerne le cancer, j'ai bien sur lu des tas de choses sur les avancées extraordinaires de ladite recherche, mais j'ai l'impression que plus elle avance, plus on parle de cancer. C'est désolant. A moins que je ne sois victime de la propagande ambiante qui à force de parler et de reparler et encore parler de cancer, finisse par créer une vraie psychose. sur le site de l'Institut National du Cancer, je lis les choses suivantes :

"En dépit des avancées importantes des cinq dernières décennies sur la compréhension des mécanismes biologiques du cancer et sur les nouvelles méthodes de détection et de traitement qui en découlent, le taux de mortalité par cancer demeure très élevé. La recherche en biologie, particulièrement active, a permis de mieux appréhender la biologie du cancer. Cependant, l'intégration de tous les résultats obtenus au niveau cellulaire ou au niveau de la tumeur et la compréhension des interactions tumeur-hôte sont loin d'être réalisées.[...] suite ici."

Donc en somme, ceux qui sont en première ligne admettent que malgré les moyens mis en oeuvre, on patauge toujours. Pas de quoi se réjouir et pour ma part, je pense que le progrès viendra du hasard, de l'observation d'un chercheur plus curieux ou observateur que ses petits copains.

Mais face aux patients, on a le droit à l'arrogance de ces deux pauvres types. Leur attitude me semble aussi idiote que si avant la découverte du vaccin de la rage par Pasteur en 1885, un médecin ayant en face de lui quelqu'un l'ayant contractée, avait dit : "ben vous avez fréquenté un chien enragé, et fallait pas !". Personnellement j'applaudis plus la découverte du bon Louis Pasteur qu'un message de mise en garde aussi stupide.

Dans la même veine, on aurait pu dire à une certaine époque que si vous aviez chopé la poliomyélite, c'était de votre faute parce qu'il ne fallait pas se baigner dans un lac. Fort heureusement Jonas Salk est arrivé à point nommé avec un vaccin qui permet à tout un chacun de se baigner où il souhaite sans attraper la polio qui je le rappelle fut un véritable fléau.

De fait, je crois plus en la recherche qu'en l'attitude pleine de morgue et de fausse morale de ces diafoirus. On retrouve des traces d'utilisation de boissons fermentées et donc alcoolisées, plusieurs millénaires avant Jésus-Christ, ce qui incite à penser que la dépendance est ancrée en nous. Le vrai progrès est d'étudier les mécanismes de cette dépendance. L'avenir sera de ne fumer que la clope que l'on savoure en prenant son café sans consommer toutes celles qui ne servent à rien.

A ce titre, lisez l'excellent texte "Alcool, tabac, gare au pavé de l'ours", dans lequel Robert Molimard, pourtant créateur de la tabacologie, s'élève contre le décret anti-tabac. Fort heureusement, il reste certains médecins aussi soucieux du sérieux de la recherche que du bien être de leurs patients et surtout suffisamment humbles pour être conscients des progrès qui restent à réaliser.

L'avenir, en tout cas, ce n'est certainement pas de recevoir des leçons de vie par des pisse-vinaigres trentenaires en blouses blanches qui se prennent pour Dieu.

1 Comments:

Anonymous Anton WAGNER said...

Tout à fait d'accord avec ce billet... Et je me permettrais de laisser ici une anecdote similaire (bien que moins grave). Je me souviens, il y a quelques années, d'être allé chez le généraliste pour un rhume. Ce n'était pas mon médecin habituel, même si je l’avais déjà vu par le passé, et il me posa plein de questions. Il me demanda notamment si je fumais.

A l'époque, ma consommation tournait autour deux ou trois paquets par an. Alors je lui répondis que oui, mais un peu.

Alors il me coupa la parole sur un ton tranchant, réprobateur et méprisant : "Il vaut mieux ne pas !". On aurait dit un père réprimandant son fiston après une grosse bêtise. C'était très désagréable et j'eus franchement le sentiment qu'il outrepassait son rôle.

Le pire, c'est qu'en évoquant longtemps après la chose avec ma mère, elle donna raison au médecin. J'ai l'impression que les gens aiment réellement être infantilisés. Comme une amie à qui je faisais part de mes critiques contre la politique antitabac et qui me répondit que le gouvernement était un peu… comme nos parents. Cela fait peur !

20/1/08 9:47 AM  

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