14 mars, 2008

On ne rigole pas avec la règle !


Ce soir, je rentre chez moi vers 22h20 après une dure journée de consultations. Je retrouve mon épouse avec qui je dine. Nous papotons tandis que la télévision est allumée. Mon attention est attirée par une image difficilement soutenable.

Il s'agit d'un grand brûlé dont le visage à la consistance de la cire fondue qui recouvrirait un crâne. Difficile de trouver quelque chose d'humain dans ces traits ravagés. Le nez n'est plus, les oreilles ont fondu et sont deux bourgeons violacés, de grandes chéloides zèbrent les joues, c'est atroce. Son regard intact laisse à penser qu'il est âgé d'une petite vingtaine d'années.

La première pensée qui vienne est que l'on se demande pourquoi on a perdu du temps à réanimer ce type. On n'ose à peine imaginer sa souffrance physique et mentale, ce parcours atroce qui finira par le rejeter, une fois sorti de l'hôpital dans la vraie vie. On s'interroge alors sur ce que sera cette vie sitôt les murs protecteurs de l'hôpital disparus.

Et puis, je réfléchis que je n'ai pas à choisir si il doit vivre ou pas. Il était viable et les médecins ont fait leur boulot. C'est le serment d'Hippocrate. S'arroger le droit de décider si un individu doit vivre ou non en fonction de ses blessures, serait un droit inacceptable que l'on ne peut conférer aux blouses blanches. Et puis, c'est monstrueux à dire mais si la souffrance est trop dure, il reste le suicide.

Quoique je suppose que ce type ne se suicidera pas. L'instinct vital est tellement important que quelle que soit sa vie par la suite, je suis sûr qu'il s'accrochera. Et puis, ce que je dis est stupide. Le cas est si terrible qu'il n'y a rien à dire, aucune généralité à en tirer, aucune loi à poser.

J'imagine simplement le manque de chance de ce type, l'affreux destin qui a été le sien et la vie qu'il devra avoir. J'espère qu'il sera tout de même heureux. A priori, les chirurgiens ont bien bossé. Il y aura des séquelles mais il semble que tout soit mis en oeuvre pour qu'un vrai confort de vie lui soit proposé. Ce ne sera pas une gueule cassée qui se cachera.

L'émission s'appelle "Les chirurgiens de l'espoir" et passe sur M6. Je regarde d'un oeil l'aspect purement médical parce que la vue du sang m'a toujours repoussé. Par contre, l'aspect psychologique m'intéresse.

A un moment donné, le chirurgien passe voir ce patient et contrôler si le traitement est efficace et envisager s'il peut proposer d'autres interventions pour améliorer son état. Il semble satisfait de son travail.

Juste avant de quitter ce patient il évoque un point capital. Ce chirurgien a vu que dans le dossier, ce jeune patient aimerait qu'on le tutoie. Pourquoi, nous n'en saurons rien. Peut-être que pour lui, le tutoiement serait une manière d'abaisser son stress et d'humaniser la relation soignant/patient. C'est possible.

Le chirurgien est inflexible. Il lui explique que c'est lui qui a donné l'ordre aux membres de son service de vouvoyer strictement les patients. A ce stade on imagine que la règle est saine parce que c'est une forme de respect minimale. Mais il poursuit aussitôt en expliquant qu'il est contre le tutoiement afin que le personnel soignant ne soit pas tenté de sortir de son rôle pour avoir des liens d'affection avec les patients.

Il poursuit en expliquant que les soignants de l'équipe ne sont ni des amis, ni de la famille et qu'ils doivent rester à leur place. Puis, le verdict tombe : je prends bonne note de votre demande mais il m'est impossible d'y souscrire car la règle que j'ai fixée, est le voussoiement. Le technicien, le médecin hospitalier est ferme et oppose une fin de non recevoir.

Couché dans son lit de souffrance, le jeune type ne dit rien et semble opiner. Je ne suis pas sûr qu'il ait compris les raisons du refus. Il se soumet, c'est tout. Après tout, ce n'est qu'une petite souffrance de plus dans son parcours de soins. Un chirurgien lui a simplement dit que ce serait mal qu'on le tutoie dès fois qu'on le prenne en affection. C'est un rappel à la règle : ici, vous n'êtes que des cas, pas question d'être humain.

J'ai trouvé cette pratique stupide. Le tutoiement ou le vouvoiement ne constituent pas un enjeu. On peut avoir de l'affection pour quelqu'un que l'on vouvoie voire en tomber amoureux. Imaginer qu'un voussoiement mettrait automatiquement des barrières est stupide.

Au contraire, je pense que dans certains cas, le tutoiement est à préconiser. Toutefois, utiliser le tutoiement signifie que l'on est à l'aise dans la relation et qu'on ne se laissera pas déborder. Le tutoiement ne signifie pas que l'on devienne intime ou familier. On peut se tutoyer et maintenir un respect mutuel.

Beaucoup de patients m'appellent Philippe et certains me tutoient. Les thérapies cognitives et comportementales ne nient pas le transfert mais ne l'encouragent pas. Et moi, je trouve cela très bien. C'est une manière de montrer que je ne détiens pas les secrets de la vie et de la mort. Il y a bien sûr des cas ou le vouvoiement assorti d'un monsieur/mademoiselle est préconisé. Mais c'est à moi de fixer la règle. Cette dernière n'est jamais fixe.

Dire que le tutoiement est mieux serait absurde, ce serait se montrer immature. Affirmer que le voussoiement est obligatoire est tout aussi stupide, c'est admettre que l'on n'est pas à l'aise dans la relation et que l'on tient à distance le patient de manière artificielle.

Un vieux psychiatre de mes amis, qui pratique toujours en tant que psychanalyste, était très tonné qu'on m'appelle Philippe. J'ai du lui expliquer que je voulais décourager le transfert alors que dans sa discipline c'est un enjeux. Pour moi, c'est un frein. Libérer immédiatement le patient du transfert qu'il risquerait de faire sur moi, c'est lui affirmer qu'il est autonome dès le départ.

L'idée est que lui et moi formons une association de chercheurs désireuse de traiter les maux dont il souffre. Les TCC sont des thérapies de l'action dans lesquelles le patient est invité à s'observer vivre mais non à se regarder le nombril. Dès lors, la pratique est différente. Selon les cas, le tutoiement peut-être un plus. Assouplir certaines règles est même recommandé face à certaines personnes.

Enfin, je trouve amusant la certitude qu'a ce chirurgien que le soignant doit forcément se tenir à distance. Bien sûr une certaine distance est nécessaire. La patient quel qu'il soit n'est pas un ami. Médecin ou psy, notre métier est d'autonomiser les gens et non de les retenir dans nos rets. Pourtant, il me semble stupide d'aller contre un mouvement de sympathie qui est humain. Ce peut même être un atout capital dans la relation de soin, dans la manière dont le soignant exerce son métier.

Quel serait l'avantage de se protéger de l'affection ou de la sympathie ? Ne pas être triste lorsque le patient partira ou mourra ? Certainement, mais je ne crois pas que le voussoiement soit la panacée pour mettre à distance ses affects. Tout ceci, la qualité de la relation à l'autre, s'élabore et se travaille mais ne se décrète pas. Si on sait ce qui est formellement interdit et contre-productif, excès de familiarité, intimité forcée, etc., sait-on jamais ce qui fonctionne vraiment vraiment ?

Si dès le départ, le soignant, quel que soit le métier qu'il exerce, n'a pas compris que le patient est par essence libre et autonome et qu'il ne nous appartient pas, alors c'est qu'il souffre d'immaturité. Nos professions sont des professions d'aide avant tout mais il n'est pas défendu de trouver les patients sympathiques ni d'avoir parfois de l'affection pour eux.

Mes honoraires sont la rétribution de mon travail et je n'exige rien de plus. C'est la règle absolue. Si on ne la comprend pas, il faut s'interroger. Notre métier consiste à aider, non à se faire aimer. Il s'agit de canaliser notre humanité et non de se déshumaniser parce que l'on aurait peur de nos émotions. On peut donc avoir de l'affection pour les gens sans rien exiger d'eux en retour.

Au bout de quelques mois, on finit par s'habituer aux patients et une certaine familiarité peut exister entre nous. On connait leurs vies, leurs problèmes et leurs manies. Vient toujours le moment de la dernière séance, celle où l'on fera le débriefing final et où l'on se dira que l'on n'a plus rien à apporter au patient. On se lève, on lui serre la main et on le raccompagne. C'est tout.

Pour autant, il n'est pas défendu de se dire que cette personne était sympathique et qu'on regrettera ce rendez-vous du lundi soir ou du mardi matin. C'est humain. Etre professionnel ne consiste donc pas à se blinder émotionnellement mais à canaliser ses émotions. Pour ma part, quand cela arrive, et c'est finalement courant, je suis toujours ravi d'avoir des nouvelles d'anciens patients avec qui je m'entendais bien. En tant que professionnel, je n'ai aucune exigence mais il ne leur est pas interdit de me rappeler. Et je ne vois pas dans ces réactions, une quelconque faiblesse, mais simplement l'expression de la sympathie qu'ils peuvent avoir à mon endroit.

Décidément, si ce chirurgien semblait être un ponte dans sa pratique, pour le reste il laissait à désirer. Un peu d'humanité ne nuit jamais notamment dans des cas aussi dramatiques. On peut être aimable, éprouver de la sympathie et même de l'affection pour autrui tout en sachant rester à sa place. Il a manifestement une drôle d'opinion de son staff.

Recevoir à sa juste valeur la sympathie qu'un patient manifeste, c'est surtout l'aider à juguler son angoisse et son désir de rester humain en cours de traitement. Ce n'est pas une chose que l'on apprend, c'est quelque chose que l'on ressent. C'est un talent.

4 Comments:

Blogger lds said...

Dans l'absolu, vous n'avez pas tort. En pratique, le vouvoiement est l'expression d'une certaine distance, et la décision de diminuer cette distance appartient au supérieur hierarchique.
Le chirurgien dit deux choses : "ici, c'est moi le patron, et je ne souhaite pas que cette distance soit modifiée".
Pour le reste, le cas de ce chirurgien est plutôt courant, les médecins qui unissent humanité et ouverture à technicité sont rares.
Vous dites que cela ne s'apprend pas, et là, je ne suis pas d'accord avec vous, ressentir résulte également d'un apprentissage.
Le chirurgien qui refuse la demande du patient, manifeste également son angoisse : celle de remettre en cause son autorité, et celle de ne pas arriver à gérer la souffrance et l'angoisse du patient qu'il a en face de lui.

14/3/08 2:42 PM  
Blogger Robert Marchenoir said...

La réaction de ce chirurgien est inhumaine.

Qu'il donne une directive générale, très bien. Elle me paraît d'ailleurs saine.

Qu'il refuse une faveur aussi insignifiante à quelqu'un qui a une telle vie qui l'attend, et qui espère simplement une main tendue, c'est proprement incompréhensible.

A la rigueur, qu'il lui explique pourquoi, lui, personnellement, cela le gênerait de le tutoyer, on pourrait faire un effort pour le comprendre. C'est le moins qu'il puisse faire pour lui.

Mais qu'il se réfugie derrière une instruction bureaucratique de principe... c'est inqualifiable. Qui sont ces gens-là? D'où viennent-ils? Dans quel monde vivons-nous?

14/3/08 3:37 PM  
Blogger philippe psy said...

@LDM : je suis d'accord avec vous. Le chirurgien a un problème avec son humanité.
@Marchenoir : Ah pour une fois nous sommes d'accord !

14/3/08 8:53 PM  
Blogger Robert Marchenoir said...

Mais nous sommes souvent d'accord, Philippe. Je ne le dis pas forcément à chaque fois...

14/3/08 10:51 PM  

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