11 juin, 2008

L'enfant à naître !


Ce qui est amusant dans mon métier, c'est que je reçois souvent des gens stressés qui me demandent de choisir à leur place. Comme je le rappelle sans cesse, je suis là pour autonomiser les individus et non choisir à leur place. Ca je le ferai quand je me ferai sacrer roi à Reims en prenant le nom de Philippe VII. En attendant ce jour béni où je pourrais montrer combien les capricornes (Mao, Staline, etc.) sont démocrates, je m'en tiens à l'exercice scrupuleux de mon métier.

Alors, on me demande mon avis sur tout. C'est vrai que parfois c'est flatteur et grisant de vois ces gens me placer en arbitre de leur vie. Mais si je suis d'une parfaite vanité, je suis aussi honnête. Je n'ai pas encore eu l'idée de faire gourou et de monter ma secte à moi. Alors, je fais scrupuleusement mon travail, aidant les gens à prendre du recul pour faire le choix qui leur convient, celui qui ne laissera ni remords, ni regrets.

Parfois bien sur, je peux me laisser aller et donner mon idée, mais uniquement sur les petites choses sans importance. En revanche sur des sujets complexes et engageants, tels que le choix d'un partenaire, d'un métier, le désir de quitter quelqu'un ou de changer d'emploi, je reste coi. Ainsi, récemment, j'ai été confronté à des choix difficiles soumis par deux patientes puisqu'il s'agit d'avorter ou non.

La première est en couple avec un crétin immature. Passionné de voiture, il dépense son argent dans les accessoires. Queutard invétéré, il ne cesse de la tromper et de lui faire des reproches. Ce type est couvé par sa maman qui voit en lui le plus beau et le plus intelligent des mâles. Le père est absent. Le couple bat de l'aile depuis presqu'un an. Lorsqu'elle vient me consulter, elle est à bout et songe à partir. Elle ne l'aime plus vraiment. Quelques semaines après, elle arrive à une consultation catastrophée et m'explique qu'elle est enceinte.

Elle n'est pas sure de sa décision; Doit-elle garder l'enfant ou avorter. Le dilemme est terrible car la demoiselle ne manque pas de valeurs. Pour elle l'avortement est pratique mais pas pour autant un acte neutre dénué de sens. Bien entendu elle me demande mon avis. Naturellement, je ne peux pas lui donner. Tout au plus, puis-je l'aider à voir clair en elle de manière à ce que sa décision, dut-elle en souffrir, soit un engagement libre et éclairé. Bien entendu, même si j'ai mes idées sur la question, je n'ai pas à les communiquer. Je lui explique juste qu'un prêtre pourrait l'aider moralement. Pour ma part, je me dois d'en rester à la thérapie.

L'idée d'élever seule un enfant ne la contrarie pas. Toutefois, elle est terrifiée à l'idée d'être obligée de garder des liens à vie avec ce compagnon immature qu'elle commence à détester. Il faut dire, que face à la nouvelle, sa première réaction à été de lui dire : "tu le fais passer, moi je veux pas de gosse". Elle imagine déjà sa vie avec un boulet au pied. Rien qu'en y pensant elle pleure. Elle qui voudrait tout recommencer, qui a commencé à comprendre que son union avec ce crétin reposait sur un faux choix dicté par des complexes anciens, ne rêve que de tout oublier de cette lamentable histoire et de repartir à zéro.

La mort dans l'âme et parce qu'elle imagine qu'elle ne peut pas faire autrement et que sa vie future est à ce prix, elle choisira d'avorter. C'est un choix difficile n'en déplaise aux opposants à l'avortement. Dans ce choix, il y avait elle et un type immature et couvé par maman, pur produit d'une éducation sans père. En gardant l'enfant, c'était la certitude d'avoir à faire à un imbécile qui n'hésiterait pas à faire sans cesse appel au juge, un crétin qui contrarierait sans cesse tout projet éducatif. En avortant, c'était peut-être l'illusion d'imaginer que même à trente ans, quelle qu'ait été sa vie passée, on peut repartir de zéro.

La seconde patiente, je la connais bien depuis des années. Je l'ai connue très jeune, l'ai aidée, puis elle est revenue. C'est un cas de personnalité limite (borderline) patenté. Ce sont des cas complexes qui alternent des phases d'idéalisation avec leurs psys suivies de phases de rejet total. On les adore ou on les déteste. Pour les aider, il faut être d'une grande stabilité et recevoir indifféremment les coups et les marques d'affection. Il faut être présent quand l'hôpital vous appelle n'importe quand parce qu'elle a fait une tentative de suicide et même aller la chercher parfois. Il faut rassurer les psys hospitaliers qui pensent que l'interner serait la meilleure chose alors que la connaissant bien, je sais que ses TS ne sont que des mises en scène.

C'est donc une jeune femme sympathique mais très Rock'n'Roll, le genre de demoiselle à qui l'on apprend à conserver un cap mais qui ne saura jamais naviguer vraiment droit. Ses amants sont nombreux et variés. Elle est toujours à la limite de perdre son emploi, qu'elle conserve qu'in extrémis parce que son patron doit un brave type dans mon genre. Elle possède un mode de comportement complexe alternant des phases où elle fait preuve d'une maturité exceptionnelle pour son âge et d'autres, où on imaginerait qu'elle n'a pas plus de cinq ans.

On se tutoie et on se fait la bise parce que cela lui fait du bien et qu'elle ne supporterait pas trop de protocole qu'elle assimilerait à du désintérêt. Elle continue à me consulter car je crois être l'un des seuls psys à la supporter. C'est une tête à claques, sans doute la pire de mes patientes mais elle est authentiquement attachante. Ses retards répétés, ses scènes sans fin, ses comportements d'actrice pousseraient à bout n'importe qui. Mais je reste de marbre. Elle vient de province et me considère comme son père ici à Paris. C'est assez fou, mais elle fait un transfert massif sur moi.

Elle aussi me soumet le même problème. Avec un homme depuis peu de temps, la voici enceinte. Elle est terrorisée et me demande ce qu'elle doit faire. Chieuse patentées, excessive et exigeante, je n'ai jamais pu m'empêcher d'avoir de l'affection pour elle. C'est une paumée, mais une paumée assez brillante pour qui j'ai toujours gardé bon espoir pourvu qu'elle trouve un centre de gravité, un ancrage réel dans la vie.

Avec elle, je décide de me lâcher un peu plus. Sa pathologie le nécessite. Bien sur pour qui jugerait l'affaire prosaïquement, tout est entendu et l'avortement semble la mesure la plus simple. Fêtarde, jouisseuse, inconséquente, amatrice d'émotions et d'expériences interdites et insolites, on ne peut pas dire que la belle soit le modèle de la mère idéale.

Toutefois, j'ai pu noter qu'elle avait une caractéristique fondamentale qui consistait à ne jamais se soucier d'elle, à faire absolument n'importe quoi, tandis qu'elle est capable de s'occuper des autres avec soin, constance et gentillesse. Profondément dépressive bien que le masquant, sa vie ne prend un sens que lorsqu'elle peut s'occuper d'autrui.

Aussi fou que cela semble, et même si l'enfant à naître ne doit pas être un remède pour soigner les parents, je suis sur que c'est une chance pour elle. Comme la belle, malgré ses errances est dotée d'une solide culture religieuse, elle me dit que cela pourrait aussi être providentiel. Je la regarde et lui disant, que bien que mon métier ne m'autorise pas à décider pour autrui, je crois qu'elle a raison et que c'est providentiel. Que ce qu'elle prend pour une tuile pourrait la sauver.

Compte-tenu de son trouble extrême, j'ai toujours été persuadé qu'elle risquait de se suicider avant l'âge de quarante ans. Je ne lui ai jamais dit, me bornant à l'avertir de problèmes futurs sans la faire paniquer. Lors de trop grands changements de cap, je corrige simplement la barre. Je reste donc persuadé, que même si elle devait se séparer du père de cet enfant, fut-ce dans un délai bref, cette situation lui apporterait une stabilité évidente. Je suis aussi persuadé qu'elle saura s'en occuper parfaitement. Je lui communique mes pensées avec tact en tentant toujours de lui soumettre des hypothèses de réflexions sans jamais imposer mes idées. Elle quitte mon cabinet rassurée.

Elle m'envoie alors un SMS en fin de journée me disant : "j'ai décidé de le garder, merci."

Curieusement, s'agissant d'enfant à naitre, je me dis que j'en suis à 1 à 0, que si j'en ai "perdu" un, j'ai réussi à sauver le second. C'est étrange. Cette société pourrie aux bases viciées fait de moi un juge capable de dire qui doit vivre ou mourir, une sorte de curé laïc. Mes idées, mon éducation religieuse ne font pas de moi un chaud partisan de l'avortement. Pour moi un foetus reste un enfant à venir et non une chose. On pourra débattre longuement pour savoir si le foetus est une personne ou autre chose, la seule chose que je sache c'est que si on le laisse parvenir à terme, il sera forcément une personne et non une table ou un téléphone portable.

Mais mon libéralisme militant me donne à penser que je n'ai pas à imposer mes choix, qu'il ne s'agit pas de banaliser l'avortement, sans pour autant imposer ma vision des choses et que la foi résulte d'une expérience, d'un choix et ne doit pas être imposée. Et puis, l'exercice de ma profession est à ce prix. On me consulte parce que j'accueille et aide sans juger.

Parfois, je songe que si les prêtres faisaient moins de politique, ils pourraient assumer leur mission pastorale, feraient ce qu'on attend d'eux, ne me laisseraient pas seul aux commandes, face à des problèmes qui dépassent de très loin la psychopathologie pour laquelle je suis formé.

12 Comments:

Blogger Laure Allibert said...

Félicitations pour ce billet !

Finalement, vous auriez pu faire prêtre, voire... gourou !

11/6/08 7:17 AM  
Blogger Steph said...

C'était passionnant, éclairant mais aussi un peu triste.
Merci Docteur Phil et Mister Psy (ou l'inverse).

11/6/08 8:09 AM  
Blogger philippe psy said...

Merci !

11/6/08 10:42 AM  
Blogger Nicozoc said...

Savez-vous ce qu'est cette photographie ?

11/6/08 11:01 PM  
Blogger philippe psy said...

Un foetus quelquonque ? J'avoue ne pas avoir été présenté. J'ai pris cette photo sur google tout simplement.

Peut-être est-ce vous petit ?

11/6/08 11:07 PM  
Blogger Marino said...

Très bel article, cela valait le coup de patienter !
Dommage pour ces 2 nanas qui sont confrontées au choix douloureux de devoir donner la vie ou de subir une IVG !

12/6/08 10:23 AM  
Blogger Laurence said...

Vous auriez préféré que Philippe mette une photo de foetus de marcassin ?

12/6/08 10:49 AM  
Blogger Nicozoc said...

ça ne m'aurait pas déplu je l'avoue. Et j'imagine que notre hôte a dû en voir tant et plus, des pervers, qu'il contemple mon vice avec sa bonhomie coutumière.

12/6/08 1:32 PM  
Blogger LOmiG said...

La fonction essentielle du prêtre n'était-elle pas celle remplie actuellement par un psy ?

12/6/08 2:11 PM  
Blogger GCM said...

C'est un foetus Québecois ?

12/6/08 7:08 PM  
Blogger philippe psy said...

Ouh la la Lomig vous me posez trop de questions !!!

Marino, promis dans l'article prochain je reparle des boîtes de thon !

13/6/08 12:53 AM  
Blogger Sylvain said...

J'ai souvent vu qu'une femme sur deux aurait à connaitre un avortement dans sa vie.

Cette statistique me parait conduire à deux questions :

- Le bébé avant de naître est-il un être vivant ?

- Peut-on tuer un être vivant ? Si oui, dans quel but ?

Il y a deux jours, je réfléchissais à ce sujet.

Je me disais que la dégradation de notre conscience collective est telle qu'il y a des végétariens qui sont favorables à l'avortement, et que personne ne s'insurge de cette inversion diabolique des valeurs : la valeur de la vie animale considérée supérieure à la valeur de la vie humaine.

Cette prise de conscience m'a donné la nausée. C'est mon corps, mon instinct, qui ont parlé plus que ma tête.

Toju.

13/6/08 8:48 AM  

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