25 mars, 2010

Eulogie !

Demain, je suis d'obsèques. Il m'a fallu annuler quelques rendez-vous mais je ne pouvais pas manquer la crémation de mon ami Michel. Il y a certains derniers hommages que je me dois de rendre.

Cela faisait bien six ans que je n'avais pas vu Michel, peut-être plus. Je l'avais eu une fois au téléphone au moment des vœux. Chaque année, je me promettais d'aller lui rendre visite dans le quatorzième. Mais, que voulez vous la rive gauche est loin à atteindre. Et à force de remettre mon projet aux calendes grecques, Michel qui fumait beaucoup et buvait pas mal a fini par mourir d'un cancer du poumon. Je l'ai appris cet après midi d'une amie que je n'avais pas vue depuis des années mais qui était restée en contact avec lui.

Quand je le fréquentais, je me demandais ce que deviendrait Michel lorsqu'il vieillirait. Indigent autant que fier, affligé d'un trouble bipolaire et d'un rare syndrome de Diogène, je ne voyais pas comment il aurait pu finir ses jours. J'avais toujours imaginé qu'un quelconque voisin, ne le voyant plus depuis plusieurs jours avertirait la police qui le découvrirait mort dans le taudis qu'il habitait. A la vérité, je pense que ses voisins ne s'en souciant guère, c'est l'odeur qui les aurait alertés. Ou encore qu'on ne l'aurait retrouvé que des années après, pauvre momie de cuir sec oubliée de tous.

Michel était une de ces personnes qui peuvent se targuer d'avoir frôlé la sainteté autant que l'infinie bassesse. Âgé de vingt ans de plus que moi, je l'ai rencontré à une période charnière de ma vie où je savais que je ne voulais plus de la vie que je menais sans savoir vraiment vers quoi m'orienter. A l'époque ce brave Michel comptabilisait déjà vingt-huit ans derrière les barreaux, la plupart du temps pour vol à main armée, ce que l'on nomme vulgairement des braquages.

La première fois que je l'ai vu. Je dinais en compagnie de son ex qui vivait en face de chez lui. Comme ils étaient en bons termes, il était passé nous voir. Je ne le connaissais pas, mais j'en avais beaucoup entendu parler. La belle m'en ayant dit beaucoup de bien, je le détestais secrètement. Elle ne l'aimait plus mais gardait pour lui une réelle tendresse et sans doute que leur différence d'âge avait transformé le vieil amant en jeune papa.

Lorsqu'il arriva au cours du repas, je sus qu'il y avait deux coqs dans la basse cour. Comme j'étais déjà très intelligent, fin et cultivé, je me crus autorisé à répondre à ses petites piques, pensant que je le terrasserais sans problème. La seule réponse qu'il me fit fut : "c'est complètement con ce que tu dis". Il argumenta ensuite parfaitement et acheva de me faire passer pour un parfait crétin avide de victoires faciles. Dès cet instant il m'intéressa.

Michel m'intéressa pour deux raisons. D'une part, j'avais conscience d'avoir été borgne au royaume des aveugles et de n'avoir connu que des victoires faciles. Mes études avaient été une sinécure et je n'avais jamais admiré mes professeurs. Les plus brillants n'étaient pour moi en définitive que des fonctionnaires fussent ils agrégés. La vie que je rêvais de mener ne pouvait se satisfaire de demi-vérité glanées sur les bancs de la faculté. Je rêvais de manier le sabre et je ne m'étais exercé qu'au fleuret moucheté. Michel m'offrait enfin la possibilité de croiser le fer d'une manière radicale et en échange, il n'attendait rien de moi.

Dès ce premier soir, il m'intrigua. Orgueilleux comme je l'étais, je m'étais trouvé un adversaire à ma mesure. Il m'autorisait juste à me mettre dans son sillage quitte à ce que je me noie. Je me mis à le fréquenter et je considérais comme un grand honneur qu'il consentit à m'accueillir dans sa bauge où il ne recevait aucun visiteur. Avare de compliments comme de marques d'affection, j'ai pourtant toujours su qu'il m'appréciait. J'ai même l'insigne outrecuidance de songer qu'il avait perçu en moi le même appétit d'infini qu'il avait en lui. Et comme il adorait l'astrologie, je pense qu'il appréciait que j'aie tout comme lui, le soleil en maison X, la position de ceux qui ne se rendent jamais.

De toutes nos entrevues, je garde en mémoire nos fabuleux diner que l'on faisait dans un bouge de son quartier, auprès duquel l'Assommoir de Zola serait passé pour Maxim's. Michel n'avait pas de revenus si ce n'est un maigre RMI qu'il s'empressait de dépenser au poker ou au casino. Comme il lui aurait semblé injurieux de ne pas me rendre une invitation, il ne condescendant qu'à être invité dans ce bouge infâme où nous faisions ripaille de couscous, n'hésitant jamais à redemander un supplément de merguez ou une bouteille de "côte" d'un litre. Parfois certains soirs, il piquait des crises hypomaniaques et on l'aurait cru habité par une puissance supérieure, comme halluciné.

En fréquentant Michel, j'ai appris à ne plus me contenter de peu. J'ai lu, beaucoup lu, encore plus lu, moi qui adorais déjà lire. J'ai aussi appris à argumenter, à songer à tous les détails, même les plus infimes. J'ai aussi appris l'irrévérence, ce total irrespect pour tous ces pitres qui voudraient qu'on leur témoigne du respect simplement parce qu'ils produisent un diplôme ou revêtent un uniforme.

Et puis au fur et à mesure des années, j'ai commencé à devenir un adversaire coriace pour lui. Il m'avait montré des bottes secrètes. Peut-être qu'il espérait que je serais comme lui tout en sachant que je ne pourrais jamais l'atteindre. Mais j'ai simplement développé mon style. Jusqu'à la fin, il sera resté plus stylé que moi, plus amateur de détails tandis que je développais ma technique à la flamberge, me contentant juste d'être violent en frappant là où cela faisait mal. Et lorsque j'ai commencé à lui octroyer de sérieux revers, mon cabinet commençait à bien marcher. Je me suis éloigné faute de temps et j'ai fini par oublier Michel parce que je suis un fils spirituel indigne. En vérité, je pensais que j'aurais l'occasion de le revoir mais le temps passe si vite.

Aujourd'hui qu'il est décédé, je m'interroge de nouveau pour savoir pourquoi Michel était sur terre. J'ai toujours supposé que la nature envoyait par générations des êtres un peu exceptionnels. Fut-il né avant guerre, que les circonstances auraient pu faire de lui un grand homme. Né après guerre dans une époque douillette de social-démocratie, il n'aura été qu'un semi-clochard, méprisé par les mercantis et rarement évalué à sa juste valeur.

C'était une âme tourmentée et il avait en lui autant de Georges Darien que de Barbey d'Aurévilly. Malgré une vie mouvementée, Michel n'était certainement pas de gauche et de plus il craignait Dieu. Il faisait partie de ces rares personnes qui ne croient pas mais savent. Il faisait partie de ces gens sur qui la psychopathologie, cette manière de classer les gens moyens buttent sans jamais pouvoir les mettre dans une petite boîte. La science politique qui classe aussi les gens, regroupe les gens comme Michel dans une famille disparate dénommée aristocratisme libertaire.

Demain, nous serons trois à ses obsèques. Sa fille avec qui il s'est réconciliée quelques mois avant sa mort et notre ex à tous les deux. En le voyant disparaitre dans l'incinérateur, je me demande à quoi je penserai. Je voudrais que tout ceci ne soit pas vain et qu'il n'ait pas vécu pour rien.

J'essaierai de discuter avec sa fille que je ne connais pas. Simplement pour la convaincre qu'on peut sans doute être un père absent et indigne tout en étant un homme bien, un braqueur fiché au grand banditisme et un homme intègre.

6 Comments:

Blogger Psignotus said...

Condoléances. Sincèrement.

25/3/10 11:46 AM  
Blogger ombre said...

Joliment dit mon cher Philippe ! Merci pour ce texte. Puissiez-vous questionner l'existence pour encore de très longues années :)

25/3/10 11:48 AM  
Blogger emmanuel said...

Les rencontres sont le sel de la vie

25/3/10 8:41 PM  
Blogger tal said...

Bel hommage. Eh oui la vie nous échappe toujours plus ou moins et ne se satisfait pas des catégories.

25/3/10 9:01 PM  
Blogger Robert Marchenoir said...

Je salue sa mémoire. Toutes mes condoléances. Très beau texte.

26/3/10 12:37 AM  
Blogger philippe said...

magnifique. bel hommage et courage.

26/3/10 7:24 AM  

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