26 mars, 2010

Syndrome de Diogène !


J'ai déjà du écrire un article sur ce sujet. Les obsèques de Michel, et le fait d'avoir parlé de lui, m'ont rappelé ce curieux comportement. Le syndrome de Diogène est un syndrome décrit par Clark en 1975 pour caractériser un trouble du comportement de la personne âgée conduisant à des conditions de vie négligées, voire insalubres.

Ce syndrome associe entre autres :

  • Une négligence parfois extrême de l'hygiène corporelle et domestique ;
  • Une accumulation d'objets hétéroclites nommée également syllogomanie ;
  • Un déni de son état, associé en conséquence à une absence de toute honte ;
  • Un isolement social selon les critères habituellement admis dans sa culture ;
  • Un refus d'aide concernant cet état, celle-ci étant vécue comme intrusive ;
  • Une personnalité pré-morbide : soupçonneuse, astucieuse, distante, tendant à déformer la réalité (là encore selon les critères culturels en cours).
La personne présentant ce syndrome choisit un isolement social aussi grand qu'il lui est possible ; elle en arrive à vivre presque recluse chez elle, n'ayant dès lors plus autant de raisons d'entretenir son logement et se désintéressant en même temps, à un degré plus ou moins grand, de son hygiène personnelle. On trouve souvent un tel comportement chez des personnes d'âge avancé souffrant de solitude après la mort d'un conjoint ou d'un parent très proche. La solitude, subie ou voulue, semble être le facteur de déclenchement principal.

Voilà l'exemple même de la psychiatrisation d'un comportement qui, bien qu'il ne soit pas pathologique, est pris en compte et poursuivi simplement parce qu'il diffère trop de la norme statistique. Si l'on peut comprendre que le syndrome de Diogène soit une nuisance pour les voisins proches (odeurs, risques sanitaires) et qu'il soit jugulé, j'ai du mal à comprendre en quoi il relève de la psychiatrie.

En revanche, je comprends mieux pourquoi aux Etats-Unis les psychiatres sont parfois surnommés des shrinks (rétrécis) car ils sont surtout passionnés par le fait de réduire les comportements humains à une norme plutôt que de tenter de les comprendre. Le lien suivant décrit un cas clinique assez révélateur, dans lequel une femme âgée de 82 ans ne présentant aucun trouble psychique est tout de même internée et mise sous tutelle du fait de son syndrome de Diogène. Dans les faits, elle n'a rien fait d'autre que de ne plus entretenir son logement et vivre en compagnie de vingt chats. Si ce comportement n'est pas commun, il ne révèle pas forcément de la démence mais un choix personnel.

J'ai bien connu deux personnes souffrant de ce syndrome, la seconde étant encore en vie. Les deux ont des points communs : père absent, niveau d'études bas et sans commune mesure avec le niveau social d'origine élevé, culture encyclopédique, intelligence très supérieure, susceptibilité importante à la limite de la personnalité sensitive de Kretschmer, immaturité psycho-affective se présentant sous la forme d'un attachement/rejet portant sur la même personne et bien sur fond dépressif important. L'ensemble des traits de caractères que j'ai pu observer donnent à penser que ces personnes appartenaient plus à la catégorie des surdoués que des cas pathologiques. Aussi prodigieusement doués que sensibles, il aurait fallu dans les deux cas une approche éducative spécialisée tendant à canaliser leurs dons.

Ces deux personnes m'ont toujours donné l'impression d'avoir cherché durant les quarante et quelques premières années de leur vie, la reconnaissance de leur père. Cette quête obstinée est une forme de revanche sur la société. Dans les deux cas, quelque soit le talent réel, cette quête n'a pu aboutir du fait d'une grande immaturité psycho-affective qui semblait les avoir maintenu dans une sorte d'attitude oppositionnelle les obligeant à affronter la société plutôt qu'à tenter de coopérer. Dans les deux cas, malgré des débuts prometteurs, il semblerait que ces personnes se sont sabordées comme si elles avaient eu à cœur de réaliser une prophétie autoréalisatrice du type "tu es nul mon fils tu ne feras rien dans la vie". La peur de l'échec m'a toujours semblé telle que dans les deux cas, j'ai pu constater qu'ils se mettaient eux mêmes en échec en accroissant la difficulté notamment par leur refus du compromis.

Dans les deux cas, j'ai pu constater que le syndrome de Diogène s'était installé aux alentours de la quarantaine. Il semblerait que ce soit un cap symbolique après lequel, ces deux personnes ont considéré que plus rien ne serait possible. Dans les deux cas, j'ai pu constater que les symptômes décrits plus hauts étaient une forme curieuse de suicide. Réduisant leurs échanges sociaux au minimum, n'entretenant plus avec la société que des rapports lointains, j'ai eu l'impression de voir deux navires moteurs coupés continuant sur leur erre jusqu'à ce que mort s'ensuive. Pourtant, hormis lors de phases de découragement où ils m'ont fait part de leur souffrance morale, les deux se sont révélés d'agréables compagnons.

Lorsque l'on décrète que vivre ne sert plus à rien, le suicide n'est pas la solution adoptée par tous. Sans doute que chez certains, subsistent une petite étincelle les empêchant de passer à l'acte, une sorte d'espoir infime les poussant à continuer au ralenti pour le meilleur ou pour le pire.

C'est ce que j'avais souvent constaté lorsque voici bien des années, je retrouvais Michel dans la queue des Restaus du Coeur, place de l'Ile de Sein dans le quatorzième. Lorsque je l'apercevais, il me donnait l'impression, grand et vouté, d'avoir cent ans. Puis, une fois qu'il avait accepté d'être mon invité, il était capable de se conduire comme un prince dans le petit restaurant où je l'invitais.

J'ai toujours imaginé que les deux attendaient un sauveur, quelqu'un capable de réparer subitement l'injustice que la vie leur avait faite en les créant aussi intelligents pour en définitive n'être rien.

11 Comments:

Blogger Dorothée said...

très bien écrit une fois de plus, avec toute l'humilité nécessaire pour comprendre vraiment le syndrôme... Merci

26/3/10 7:39 PM  
Blogger Lucky said...

O grand Gourou,j'aurais juste une question (surement stupide,mais je me lance quand même): Est-ce qu'il existe une "variante" de ce syndrome de Diogène?
En lisant le descriptif j'ai tout de suite reconnu mon père,mais ce qui m'interpelle c'est qu'on l'on parle de personnes agées principalement. En tout cas a priori cela commence assez tard...
Pour ce qui est de mon padre,il a commencé à être comme ça vers l'âge de 25 ans (à la mort de son père en fait). Donc je me demandais juste si cela pouvait aussi être juste autre chose...

26/3/10 9:49 PM  
Blogger Dorothée said...

Par rapport à ce qu'a dit Lucky, j'ai moi aussi connu un jeune homme vivant de cette façon, il a 27 ans mais ça fait déjà quelques années qu'il est comme ça, dans un état de "semi clochardisation", il a pourtant un logement, mais ça lui arrive de passer des nuits dehors, ivre mort. Ces conditions de vie ressemblent très fortement à ce que vous décrivez.

27/3/10 1:34 PM  
Blogger philippe psy said...

Je ne me pose pas en spécialiste du syndrome de Diogène, n'ayant fait qu'aborder deux "cas" que j'ai bien connus et chez qui il n'y avait rien de pathologique.

Chez des gens plus jeunes, l'incurie peut être le signe d'une pathologie plus ou moins grave.

Je ne suis pas ici pour consulter pour écrire et je ne peux évidemment pas répondre au cas par cas.

Comme on dit "si les symptômes persistent, consulter votre médecin".

27/3/10 7:57 PM  
Blogger tal said...

Le Russe qui refuse 1 millions de dollars et les honneurs :
http://www.agitateur-idees.fr/Site/suite.php?art=527

Est ce grave docteur ?

28/3/10 1:59 PM  
Blogger Boudeuse99 said...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

5/4/10 6:09 PM  
Blogger Caro said...

Bonjour, ma mère souffre du syndrome de Diogène, mais en fait la formule est inexacte car c'est surtout l'entourage qui en souffre;son lent suicide social, nous le subissons depuis tant d'années : à quand la délivrance?!!! Quelles sont les conséquences sur l'entourage? Comment grandit-on quand on a du vivre avec une personne malade de ce syndrôme? Quelles sont les répercussions sur sa vie d'adulte? Croyez moi c'est difficile, et pourtant je sais que je m'en sors bien, pour l'instant. Après toutes ces années, je suis passée par tous les stades pourtant j'ai vraiment essayé d'accepter ma mère telle qu'elle était, j'ai même essayé d'en rire, de prendre cela comme un avantage : avoir une mère extra-ordinaire nous rend un peu extra-ordinaire. Mais je me rends compte que c'est faux, je n'ai pas du tout accepté cette maladie (qui le pourrait?) et je lui en veux terriblement.

21/4/12 11:19 PM  
Blogger Caro said...

Bonjour, ma mère souffre du syndrome de Diogène, mais en fait la formule est inexacte car c'est surtout l'entourage qui en souffre;son lent suicide social, nous le subissons depuis tant d'années : à quand la délivrance?!!! Quelles sont les conséquences sur l'entourage? Comment grandit-on quand on a du vivre avec une personne malade de ce syndrôme? Quelles sont les répercussions sur sa vie d'adulte? Croyez moi c'est difficile, et pourtant je sais que je m'en sors bien, pour l'instant. Après toutes ces années, je suis passée par tous les stades pourtant j'ai vraiment essayé d'accepter ma mère telle qu'elle était, j'ai même essayé d'en rire, de prendre cela comme un avantage : avoir une mère extra-ordinaire nous rend un peu extra-ordinaire. Mais je me rends compte que c'est faux, je n'ai pas du tout accepté cette maladie (qui le pourrait?) et je lui en veux terriblement.

21/4/12 11:20 PM  
Blogger Alexis Merlin said...

Jai entendu dire ossi ke certain patien plu jeune etai attein de ce syndrome mai cela etai du a une tro grande pression dite frontal donk plus une patologie phisik ke mentale tou du moin a la baze

20/11/12 10:27 PM  
Blogger André said...

Merci.
Merci de m'avoir permis de mettre un nom sur ce dont je souffre et d'avoir également fourni quelques causes. Je dois dire que les thérapeutes que j'ai vus jusqu'ici pour des états dépressifs n'ont jamais rien fait quand je leur ai décrit l'état de ma demeure. Il faut croire que ce n'est pas connu comme pathologie ou les spécialistes ne savent pas quoi en faire.

23/7/13 4:15 PM  
Blogger sté said...

Un très bel article encore de votre part, mais la fin m'a donné les larmes au yeux .

C'est vraiment triste .

12/2/14 5:51 AM  

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