17 mai, 2012

Les choupinets !

Parfois à l'intérieur d'eux-mêmes mes chers patients ressemblent un peu à cela !

Auparavant, j'avais environ deux tiers de patients pour un tiers de patients. Avec l'arrivée de personnes venues du blog, cela s'est équilibré. Me voici avec une patientèle masculine importante. Et croyez-moi, c'est la plus difficile, la plus compliquée à traiter. Et parmi les hommes, les pires sont sans conteste les "hommes sensibles", ces petits surdoués pour qui la thérapie va consister à leur apprendre à canaliser leur sensibilité et rien d'autre. 

Comme chacun le sait, l'homme peut tout, tout le temps, tout seul, alors lorsqu'il arrive dans mon cabinet, le patient est souvent une loque ; je suis un peu la dernière étape avant la case suicide. Certains ont même essayé le suicide sous une forme sociale au moyen d’addictions diverses, pensant tenir à distance leur problèmes.

Et généralement leurs problèmes, que sont-ils ? Souvent rien d'autre que de ne pas être ce qu'ils auraient rêvé d'être. Dotés d'une sensibilité hors du commun, plutôt que de la canaliser et d'en faire un atout, ils n'ont de cesse que soit de la mettre à distance en rêvant ainsi camper l'idéal masculin de la brute ou du justicier solitaire, soit au contraire de se noyer dedans au risque de devenir des petites filles assez agaçantes.

Et comme chaque fois que l'immaturité psycho-affective se manifeste, ils sont en plus orgueilleux, vaniteux et toujours prompts à jeter aux autres des défis qu'ils n'oseraient jamais relever eux-mêmes. Alors ils se pointent chez moi, m'exposent leurs soucis, leurs menus tracas et hop, à moi de me démerder. Un peu comme si j'avais une baguette magique et que d'un coup, d'un seul, je puisse changer leur vie sans qu'ils n'aient ne serait-ce qu'une simple prise de conscience à faire.

Leur idée de la thérapie, ce serait de se dire que puisque le monde ne leur convient pas, il suffit soit de changer le monde, soit de les changer eux-mêmes, comme si c'était la chose la plus simple du monde. Alors certes ils se pointent à l'heure, font acte de présence mais ne s'engagent pas, se contentant de rester un peu à distance de manière à ce qu'aucune alliance thérapeutique ne soit possible. Et ils reviennent, séance après séance et quand je leur demande comment ça va, on croirait presque que c'est avec un malin plaisir qu'ils me disent que cela ne va pas, un peu comme s'ils se refusaient de se rendre à l'évidence que c'est aussi à eux de faire la moitié du chemin, se contentant de tout attendre de moi.

Dans ces cas là, je reste calme parce que c'est mon métier mais je brûle parfois de leur gueuler dessus. Bon, comme c'est mon caractère, je dis un peu ma manière de penser mais je le laisse dans leur attitude adolescente de défi, en me disant que lorsqu'ils en auront plein le cul de souffrir, ils changeront d'eux-même. Le geôlier qui les condamne à rester isolés du monde, c'est eux-mêmes et non leur environnement. Ils sont intelligents et capables et bien souvent dotés de très fortes facilités, ils n'ont qu'à se bouger un peu; Il n'y a aucun contrat passé entre la vie et eux qui leur garantirait le succès. 

Et puis cette résistance dont il font preuve, leur épargne aussi une forme de vexation psychologique comme aurait dit le père Sigmund même si je ne donne pas à ce terme l'acception qu'il lui donnait. Mais c'est vrai que collaborer avec moi, ce serait sortir d'eux-même et admettre qu'ils ne sont pas les souverains absolus en eux-mêmes et qu'il leur faudra composer avec autrui et le réel. Et comme je me dois aussi de m'interroger sur ma propre démarche, je me remets en cause, je me dis qu'il faut encore essayer de telle ou telle autre manière jusqu'à ce que j'y arrive à nouer cette putain de relation thérapeutique. C'est d'autant plus rageant que ce sont plutôt des cas faciles, même si finalement l'orgueil infantile rend démesurément difficile une tâche apparemment simple.

D'ailleurs pour les deux auxquels je pense, il y a eu depuis quelques mois des modifications très substantielles de leurs vies, c'est indéniable et quantifiable. Mais manifestement ce n'est pas assez. Le facteur temps les emmerde prodigieusement, ils voudraient que ça aille vite, très vite comme si ma mission était de les rendre opérationnels rapidement, en quelques semaines, alors qu'ils échouent chez moi après pas mal d'années d'errance. 

Le pire, c'est que malgré leurs plaintes répétées, ils n'ont rien, du moins rien de vraiment grave mais plutôt quelque chose de bénin qui prend des proportions délirantes. Il s'agit tout au plus d'une sorte de réglage à faire entre leurs espérances et la réalité. D'ailleurs, comme je les connais bien, cela m'arrive de prendre un café avec eux en terrasse et là j'observe toujours un changement. Ils sont plus gais, plus légers et ils rigolent; Mais si j'ai le malheur de leur faire remarquer que manifestement ils se réservent uniquement le droit de faire la gueule dans mon cabinet, alors là pris sur le fait, ils m'expliquent qu'en fait ils font exprès à l'extérieur de se sentir légers pour ne pas accabler les autres avec leurs tourments. 

Et bien justement c'est cela la clé du succès, parvenir à se mentir à soi-même pour se dire que la vie est belle et qu'elle vaut la peine d'être vécue. Seuls ceux qui sont capables de se faire du cinéma et d'y croire sont heureux, la lucidité tue. C'est un patient venu de Lyon qui me disait cela voici quelques mois, qu'il n'arrivait pas à être heureux parce qu'il n'arrivait pas à se mentir à lui-même et à trouver des sources de félicité là où d'après lui il n'y avait aucune raison de se réjouir. J'avais bien aimé cette idée de cinéma mental que l'on se ferait et dans lequel on serait son propre petit héros.

On aurait tellement de raisons de se plaindre dans la vie, qu'il faut parfois être un peu ferme et se dire "ta gueule ça suffit de "chouiner". Ce qui flingue c'est d'avancer dans la vie avec un style dichotomique qui consiste à voir la vie en blanc et noir, comme s'il n'y avait que deux possibilités : parfait et nul. C'est le meilleur moyen de se vautrer dans la dépression au long cours. Perpétuellement déçus d'eux-mêmes, des autres et de la vie en général, mes chers petits patients montent et descendent au gré des flots, une fois en haut puis une fois en bas, un jour plein d'espoir et le lendemain remplis d'amertumes.

C'est ce que Albert Ellis avait répondu quand on lui avait demandé pourquoi les gens allaient mal : parce qu'ils sont trop exigeants vis à vis d'eux-mêmes et/ou trop exigeants vis à vis des autres et/ou trop exigeants vis à vis des circonstances. Les causes sont simples et les remèdes aussi; Le remède est d'ailleurs tellement simple que les gens cherchent toujours midi à quatorze heures en imaginant une sorte de remède miracle qui le sauvera. La première étape serait de cesser de se regarder le nombril, ensuite d'apprendre à se dire "ta gueule tu verras bien" puis enfin de constater après coup les changements opérés pour voir que la vie n'est pas si moche et que l'on a rarement de vraies raisons de se plaindre. C'est un truc qui marche.

Et finalement, ce que moi j'ai à leur vendre tient en peu de choses. Les TCC sont issues pour leur soubassement philosophique de la philosophie stoïcienne. C'est simple finalement de se dire à chaque fois qu'il y a ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas pour faire attention à ne jamais faire dépendre de soi ce qui n'en dépend pas au risque de devenir fou ou frustré à en mourir. Moi aussi, il m'arrive de ne pas y faire attention, de me foutre en colère alors que je ne devrais pas, ou de me sentir frustré et aigri parce que les choses ne se passent pas comme je le voudrais. 

Cela m'est arrivé ce weekend envers une amie, pour des broutilles sans aucune importance, sans doute parce que ma terrible volonté devait plier devant la réalité et que c'était une atteinte intolérable à mon immense orgueil. Je m'en suis voulu, non que  j'aie eu tort dans le fond, mais simplement parce que je me suis trouvé ridicule de devenir l'esclave de mes émotions alors que la voie à suivre est toute autre, comme je l'aurais conseillé à un patient. Parce que comme disait Sénèque, la colère est une avalanche qui se brise sur ce qu'elle brise et qu'elle n'amène rien. Faut-il être con pour être né sous le signe du temps et donner dans la colère stérile et puérile. Bref, le changement chez moi c'est que ces états ne durent jamais. Non que je sois un saint ou un surhomme, loin de là, mais simplement que je fasse mes petits exercices cognitifs pour canaliser ma putain de sensibilité et ne pas me muer en petite fille hystérique. Je crois que je n'atteindrai jamais le stade du sage qui accepte tout sans s'émouvoir, l'ataraxie sera un voeu pieux pour moi, un horizon insurpassable. Je serai toujours sujet aux sorties de route mais je sais que je saurai toujours éviter de me planter dans le bas côté ; question de caractère car on ne change jamais.

D'abord, il s'agit de repérer ces émotions négatives qui vous envahissent, puis de les bloquer en se disant "stop ça suffit" et enfin de trouver des pensées alternatives. Parfois, les pensées alternatives ne sont pas fameuses, elles consistent juste à se dire que c'est peut-être pas terrible mais que cela aurait pu être encore pire. Bref, loin de moi l'idée de jouer les apprentis philosophes mais la vie c'est aussi cela, des moments pas terribles qu'on s'avale parce qu'on ne peut pas faire autrement; Alors on fait contre mauvaise fortune bon coeur en se disant "après la pluie le beau temps".

Je n'ai absolument aucun secret si ce n'est celui de perdre l'illusion que l'on est maître chez soi alors que son humeur dépend de tant de causes variables dues à l'environnement. On peut tout au plus être assez maître de ses émotions en tâchant de tisser un bon dialogue avec soi-même, en rentrant en soi, en se parlant et en agissant comme notre propre thérapeute. On se répète les choses, comme des mantras, comme Marc-Aurèle le faisait le soir dans sa tente en écrivant ses pensées pour lui-même. C'est le prix à payer pour se constituer une citadelle intérieure et encore parfois les murailles en sont peu épaisses.

Bref, savoir dire stop, se remettre en cause même violemment, cesser de voir la vie en blanc ou en noire et prendre patience, voilà les secrets de la TCC et c'est bien mince. C'est vrai que la bonne vieille psychanalyse offrait aux patients des explications plus complexes et séduisantes avec tout un tas de possibilités de se trouver de bonnes excuses. Mais bon, je ne suis pas vendeur de faux espoirs et je crois qu'aller bien est une chose facile finalement.

« Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles.  »


Seneque

2 Comments:

Blogger Jonathan said...

Je suis arrivé sur ton blog grâce à un lien de wikiberal menant vers l'article du renard libre dans le poulailler libre.

J’apprécie ton point de vue. En même temps c'est normal, il conforte le mien et par voie de conséquence, flatte mon égo démesuré. Mais, je vais arrêter de jouer les psychologues, car tu risquerais de me contredire étant donné que tu dois être beaucoup mieux informé que moi sur le sujet. ^^

Bref ! Je repasserai lire d'autres articles à l'occasion, les deux que j'ai lu m'ayant plu.

21/5/12 11:15 PM  
Blogger gurb said...

Ce billet me fait furieusement penser à l'excellent livre de Philippe Presles : "Tout ce qui n'intéressait pas Freud"
http://www.amazon.fr/Tout-qui-ninteressait-pas-Freud/dp/2221124138/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1337631211&sr=8-1

Bon cinéma à tous.

22/5/12 9:30 AM  

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