09 mai, 2012

Normal et pathologique !

Photo de gens normaux s'éclatant en tapotant sur un portable et en lisant des comptes.

A me lire, on doit avoir l'impression que je ne fréquente que des gens curieux et plus ou moins bien insérés socialement, des quasi-phénomènes de foire qui ne dépareraient pas dans Freaks. C'est ainsi que le Gringeot, culturiste débonnaire qui peut autant vous vanter les mérites des prostituées sud-américaines que vous faire un cours de physique, voisine avec GCM, l'échassier taciturne qui ne s'anime que pour affirmer que Apple c'est mal, Chico, le notaire au physique de Gypsy king, ou encore Lapinou, le petit socialiste riche, Phil l'ancien pilote de chasse au comportement un peu autistique, Bruno l'archi qui juge que tout ce qui n'est ni cubique ni grisâtre est laid, et bien sur la petite Laurence étrange petite femme discrète qui observe tout cela de ses grand yeux gris. Et encore je ne vous fais pas la liste complète parce que je pourrais en écrire des pages tellement mes fréquentations sont étranges. 

Je n'ai pas un ami qui soit normal, qui soit par exemple capable de devenir militant UMP ou PS, ou bien qui ait la tête d'un parent d'élève, de ceux que l'on croise quand on va chercher ses mômes à l'école, tout propres sur eux au volant des Renault Scénic mais à qui on ne trouve rien à dire tellement ils semblent chiants.  D'ailleurs lorsque j'organise des soirées, les gens trop normaux, trop insérés, trop tièdes, répondant à tous les critères de la bienséance la plus parfaite, ne reviennent jamais. Les gens normaux ne se plaisent pas.

Et comme j'ai une profession un peu hors-normes qui m'amène à fréquenter des gens un peu hors-normes toute la journée, je finis par me trouver complètement désocialisé, à un tel point que sitôt sorti du milieu étrange que je fréquente, je deviens moi-même une sorte de freak. Ma normalité n'est plus la leur. Si je voulais me la péter vraiment, je dirais que j'ai un peu la même impression lorsque je suis reçu chez des gens désespérément normaux d'être comme un poilu de 14-18 ou un vétéran du Vietnam qui reprend des habitudes de civils après avoir pataugé dans la tripaille et avoir eu le son des explosion comme musique quotidienne.

A tel point que voici quelques mois, mon épouse et moi fument invités chez un couple de gens tout à fait bien exerçant une profession réglementée et prestigieuse, qui voyaient en nous, des gens bien et de leur niveau, totalement fréquentables et capables de s'assimiler à leurs amis. Comme j'adore "profiler" les gens, j'ai su au bout de dix minutes qui était qui et je ne les ai pas trouvés très intéressants. Bâtis en lignes droite, plein d'idées préconçues sur tout, faussement cultivés, dotés d'un humour convenu et pénible, je les ai trouvé très cuistres et je me demandais déjà comment j'allais occuper les quelques heures que je devrais passer là.

Un grand m'a semblé très "têtes-à-claques" et nous avons eu une demie heure à peine après avoir été présentés une petite passe d'arme. D'abord c'est lui qui a commencé parce que moi je n'attaque jamais, je suis bien meilleur en défense. Il avait du me prendre pour un gros boeuf inoffensif et mal lui en a pris. Ce crétin a osé parler de poules et croyez-moi, à moins d'être velu sur le sujet, mieux vaut ne pas venir me chercher sur l'aviculture. Je crois que cela l'a étonné que je sois aussi combatif sur un sujet qui n'en valait pas la peine. Mais bon, entendre dire que les pattes de poules ont toujours quatre doigts, trois devant et un ergot, cela me fait bondir. C'est une manière de mépriser la Houdan et la Faverolles qui sont des poules ayant cinq doigts, quatre devant et un ergot. 

Alors le mec a pris tarif comme dirait Lapinou. Il voulait jouer le beau et pérorer comme s'il était face à un aréopage de béotiens mais que dalle, j'étais là, embusqué avec mon FRF2 et il est passé dans ma ligne de mire. Paf, mon index a appuyer sur la queue de détente et il s'est pris une 7,62 OTAN dans sa grosse face. Si je mets ces précisions guerrières c'est pour intéresser mon patient ex-geek devenu chien de guerre dont je parlais ici. Bref, je ne suis pas toujours super socialisé mais il ne faut pas me prendre pour un con, je peux parfois suprendre les gens. Je connais même le système circulatoire d'une abeille, c'est vous dire si j'en connais des tas de trucs. De toute manière ce mec roulait dans une voiture hybride alors je ne l'aimais pas dès le départ.

Bon, le gros con ayant été calmé la soirée s'est continuée. De temps à autre, mon épouse et moi nous jetions des coups d'oeil en rigolant l'air de nous demander ce que nous faisons dans cette galère. Mais bon, contre mauvaise fortune bon coeur, comme on dit, alors on a été bien gentils et polis et on a honoré du mieux possible cette obligation quasi-diplomatique. Ainsi, à chaque chaque vanne nulle, je faisais le sourire entendu de celui qui la trouve bien bonne celle-là. A chaque pensée tiède et convenue, j'opinais vigoureusement du chef pour montrer mon adhésion totale à ce qui se disait. Bref comme diraient les djeuns, si cela se dit encore, j'étais dans le mouv'

Et puis, ma voisine de table qui était aussi la maîtresse de maison, se souvenant de ses obligations, à mois qu'elle n'ait voulu me mettre en valeur, décida de me demander ce que j'aimais faire dans la vie quand je ne travaillais pas. Et là, voici que malgré tous les efforts pour me montrer inséré se sont écroulés. Ma freakitude est revenue en force parce que voilà bien une question à la con à laquelle je ne saurais pas répondre. Parce qu'à vrai dire, je fais des tas de trucs sans faire un truc en particulier et que dans ce bas monde, il semblerait qu'il faille avoir une passion ou deux à la rigueur. Et que de toute manière, je suis complètement dépourvu de rigueur.

Alors comme on aiderait le moins doué de la classe, l'élève laborieux à réciter sa poésie en mimant les mots, la maîtresse de maison m'a demandé si par exemple j'allais au cinéma. Ben non, je déteste le cinéma en fait. C'est sympa de regarder un film mais je vais au cinéma tous les trois ans environ, pas plus. Et puis, ça ne me viendrait pas l'idée de payer pour un film français que j'ai déjà financé via le CNC. En plus, je ne regarde que des conneries de toute manière. Ceci dit, je suppose que tout le monde regarde les mêmes que moi, sauf que dans certaines soirées il restera toujours de bon ton de dire que l'on a assisté avec ravissement à une rétrospective du cinéma Ouzbek. 

Cherchant vraiment à me mettre en valeur en voulait à tout prix prouver à ses amis que je n'étais pas qu'un spécialiste en aviculture et donc un gros plouc, la maîtresse de maison a alors continué en me parlant de théâtre. Or manque de pot, je déteste le théâtre. Et s'il ne me déplaît pas de lire une pièce, j'ai toujours souffert en regardant des cabots s’époumoner sur une scène. Je pense que le théâtre est une goinfrerie pour croquants, une survivance de temps anciens où les gens étaient moins exigeants en termes de passe-temps. 

Ensuite, j'ai eu le droit au sport ! Le sport ? Le dernier qui m'en a vu faire doit être mon prof d'EPS en terminale. D'ailleurs quand j'ai appris que Laurence était devenue juge de gym, c'est tout juste si je ne lui ai pas jetée de l'eau bénite à la figure. quel sadisme de noter des enfants qui torturent leur corps au delà du raisonnable en négligeant leurs études. Si encore ils gagnaient du blé comme les footeux, mais que dalle, en gym on ne gagne rien sauf peut-être un peu de fric pour du sponsoring pour des marques inconnues du grand public et encore je ne pourrais l'affirmer. Heureusement qu'elle renonce pour l'an prochain, sinon j'étais capable d'appeler un exorciste ou de l'emmener à Lourdes.

Et la litanie a continué, j'ai eu le droit aux randonnées à pieds ou en VTT en montagne. Franchement me peler le jonc à cent sous de l'heure pour aller mater des marmottes que je peux voir sur Youtube sans suer sang et eau, quel intérêt ? L'air pur ? Si c'était aussi bien que ça, tous les provinciaux ne délaisseraient pas leurs verts pâturages ou leurs sommets enneigés pour rappliquer à Paris.

J'ai bien un peu tenté la musique parce que je me défends en piano mais là aussi j'ai été pris d'une sourde angoisse en pensant à la basse. J'ai cinq basses électriques et je ne sais pas jouer correctement une ligne de basse tout simplement parce je que renâcle devant l'effort ; je m'imaginais devenir Entwistle tout de suite et  j'ai compris que sortir des sons étaient plus difficile que prévus. Depuis je ne lâche pas l'affaire dans ma tête mais les basses prennent la poussière. En revanche, je suis imbattable sur les marques et les micros, un peu comme un turfiste qui connaîtrait tous les canassons sans même avoir fait un tour de manège sur une rosse de sa vie.

Dans ma tête tournait la chanson Bidon de Souchon qui passait quand j'étais petit. Si je n'avais pas eu un bon narcissisme, je crois qu'à ce moment là, constatant le fossé qui me séparait d'eux, l'incroyable anormalité dont je faisais l'éclatante démonstration, je me serais écroulé à genoux devant cette femme en la suppliant de me pardonner et en lui promettant à l'avenir d'être sérieux, de m'inscrire à un sport, de ne plus être un gros dilettante, de vendre ma Visa pour m'acheter une voiture normale et de cesser illico de me soumettre à mes lubies grotesques dont je ne peux même pas parler en société.

Je ne suis évidemment pas tombé à genoux, j'ai juste enduré le regard curieux que posait la maîtresse de maison sur moi, une sorte d'interrogation signifiant que dans sa tête elle ne savait pas où me classer, soit dans la catégorie des gros connards soit dans celle des originaux. Que vouliez-vous que je dise de toute manière ? Grillé comme je l'étais, c'était mort pour moi, je sortais du jeu comme un concurrent chassé de Koh Lantah à qui l'on éteint sa torche. 

J'aurais pu défendre ma cause en expliquant que si j'avais peut-être l'air d'un crétin je n'en étais pas un parce qu'en fait je m'intéressais à des tas de trucs par ailleurs, cela n'aurait pas suffit. Parce que pour les gens, un mec bien (ou une femme bien), ça possède une ou deux passions que ça approfondit, ça ne va pas de droite et de gauche en amassant des connaissances aussi hétéroclites qu'inutiles. Et puis si vous ne faites ni sport, ni activité culturelle reconnue, vous êtes de toute manière mort. Parce qu'il est de bon ton de tâter encore d'un sport à quarante balais passés et de se faire chier dans un théâtre pour être dans la norme. 

Pourtant, au cours de la soirée, pas mal de sujets échangés m'auraient permis de tirer mon épingle du jeu et de m'assurer un vrai succès mais à quel prix ! Le prix à payer aurait été de passer pour l'emmerdeur, l'empêcheur de tourner en rond, le sale con qui ne comprend pas que dans une soirée de ce type, il faut avant tout ne rien dire d'important mais se contenter d'être d'accord, d'être mainstream. Et pourtant, je les ai écoutés sortir des lieux communs, des conneries énormes, des contrevérités et j'en passe, mais ils étaient tellement contents d'eux-mêmes que c'eut été monstrueux d'apporter le débat. Alors je me suis tu, passant malgré moi pour une sorte de plouc qui n'avait pas sa place.

Tout cela pour en arriver ou me direz-vous ? Tout simplement au fait que ce que j'ai vécu, bon nombre de mes chers patients l'ont vécu. J'ai ressenti les émotions négatives autour de moi et je m'en suis foutu. C'était comme ça. Je savais que compte-tenu de ce que je suis, accepter ce genre de soirée c'était courir à la catastrophe. Qu'au mieux, je serais aimable, poli, courtois et gentil mais qu'une fois parti, on se demanderait encore qui j'étais et surtout si j'étais vraiment normal. Et alors ? je jouis suffisamment de la vie quand je suis perdu dans mes lubies pour endurer l'espace d'une soirée l'inconfort provoqué par des cuistres pour qui j'étais sans doute moi-même un autre cuistre. Affaire de normalité et rien d'autre.

Cette notion de « normalité » est prééminente en psychopathologie mais peut devenir dangereuse dans certaines circonstances ou époques. L’histoire internationale est riche de crimes commis au nom d'une pseudo-normalité. La notion de normalité n’est pas neutre mais il n'en existe pas de notion simple. La question de la norme et du normal renvoie soit à des statistiques, soit à des règles, soit à des normes ou encore à un idéal.

La normalité statistique décrit comme normales les conduites de la majorité des individus ; c'est une sorte de moyenne observée dans une population donnée présentant nécessairement des conduites hétérogènes. La  normalité concerne donc la majorité d'une population donnée tandis que le pathologique renverrait aux extrémités. Cette définition n'est pas sans danger car on a pu voir au fil des siècles des comportement anormaux statistiquement être admis comme étant une variable de la normale.

La normalité idéale serait la perfection à laquelle l’idéal collectif adhère. La normalité est donc alors une sorte d'absolu inatteignable qui fait que plus l'on s'en rapproche, plus on serait normal. C'est aussi mélanger normalité et conformisme social. On peut donc, selon cette définition de la normalité être un parfait crétin soumis au conformisme social et normal.

La normalité fonctionnelle serait plus intéressante puisqu'elle ne compare pas l'individu aux autres mais à lui-même. Le normal est alors le fonctionnement optimum pour l'individu au regard de ses caractéristiques psychologiques propres.  C'est ainsi que l'on n'aura plus idée par exemple de soumettre un trisomique à un entrainement destiné à le rendre normal mais simplement à développer ses capacités au regard de son handicap. La normalité est donc posée par rapport à ce qu'un individu peut exploiter en lui en dépit de contraintes inhérentes à sa nature humaine.

Ainsi, Bergeret considère que l’individu « bien portant », n’est ni l’individu qui se proclame bien portant ni le malade qui s’ignore. Le « bien portant » est :
– un individu qui n’a pas rencontré de difficultés supérieures à ses facultés
affectives, adaptatives et défensives,
– un individu conservant des fixations conflictuelles comme tant d’autres,
– un individu qui se permet un espace de jeu psychologique.

Bref si au cours de cette soirée mémorable, je fus anormal au regard de la norme statistique issue de l'observation des comportements des autres convives, je suis heureux de savoir et d'être sur, qu'au regard de ce qu'en dit Bergeret, je fus à mes yeux parfaitement normal.

Les poules de race Houdan et Faverolles ont cinq doigts aux pattes ce qui les rendent anormales au regard de l'échantillon "poules" mais totalement normales au regard des caractéristiques de leurs races respectives. Pour ma part, j'ai parfois un petit vélo dans la tête, ce qui me rend anormal au regard d'une majorité d'individus mais totalement apte à fonctionner avec les gens qui comme moi ont ce petit vélo dans la tête. Et puis je suis poli et gentil avec les gens ce qui me rend socialement acceptable.

Peut-être que la normalité c'est s'accepter en refusant qu'on nous impose certaines idées tout en acceptant de ne pas imposer nos propres idées. Je suis donc peut-être un peu con, mais assurément un brave con qui n'emmerde personne. 

4 Comments:

Blogger Io Froufrou said...

J'ai bien aimé ton analyse. Je n'avais jamais réalisé qu'il était de bon ton de cultiver une ou deux passions bien lustrées. C'est vrai. J'ai aussi sec pensé à des gens très gentils auprès de qui invariablement, je finis crispée comme un bouton de coquelicot.

C'est que, dans le fond, il faut être sacrément bien dans sa peau pour ne pas avoir besoin de se réfugier derrière ce salmigondis tiédasse. C'est pas donné à tout le monde.

On est toujours le con de quelqu'un de toute façon.

9/5/12 12:17 PM  
Blogger El Gringo said...

Si tu t’intéressais un peu plus à Word, t'aurais pu parler tabulations...

20/5/12 1:22 AM  
Blogger Unknown said...

Bravo pour ce post et pour votre blog en général que je découvre par une recherche sur la pathonomie.
C'est poilant, parfois cruel et, comme beaucoup, j'adooore ca.

Pour revenir sur ce diner de cons, j'espère pour vous que vos amis d'un soir ne tomberont pas par hasard sur ce tableau bien coloré, vous risqueriez d'aggraver votre sociopathie :)

30/5/12 12:56 AM  
Blogger 100hp said...

Bonjour,

Je rajouterais que si vous mettez 100 personnes dans une cage en présence d'une lionne affamée, seul Tarzan s'en sortira vivant. L'anormalité peut être aussi celui du super-héro. D'ailleurs, l'étude et la spécialisation des compétences ne sont t-ils pas des facteurs d'anormalité ? Notre société n'est t-elle pas à la fois obsédée par la normalité et grande demandeuse d'anormalité ?

17/6/12 10:42 AM  

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