20 septembre, 2012

Gauche, droite, centre et au-dessus !


Dans mon dernier article, j'abordais le fait que parfois les patients me parlent de politique. Comme je l'évoquais, je n'initie jamais ce genre de conversation. Mon cabinet n'est à priori pas l'endroit dans lequel il soit le plus judicieux d'aborder les problèmes politiques. Car soit on a les mêmes idées et tout se passe bien, soit le patient comprend que je ne partage pas tous ses points de vue auquel cas, quelle que soit la réussite de la thérapie en cours, il me verra ensuite en ennemi ce qui aura tendance à nimber de méfiance la bonne relation thérapeutique que nous avions initiée.

Pourtant régulièrement, même si je ne pourrais pas en mesurer la fréquence, certains patients me demandent si je suis de droite ou de gauche. Généralement, ce sont ceux qui me trouvent sympa et qui sont avides de savoir si je partage leurs idées ce qui me rendraient encore plus sympa à leurs yeux. Je réponds toujours que c'est à eux de deviner. Et là, c'est toujours la même chose. Ceux qui sont de droite sont persuadés que je suis de droite car ils me jugent carré dans ma démarche tandis que ceux qui sont de gauche, sont convaincus que je suis de gauche car ils m'estiment sympathique. 

On retiendra donc le fait qu'il existe une sorte d'abstraction sélective en fonction du vote des patients. Ceux de droite apprécient le fait que je ne jargonne pas et que je pose les faits de manière prosaïque, ce qui doit me donner une aura d'entrepreneur qu'ils estiment être typiquement de droite. En revanche, ceux qui votent à gauche, apprécient beaucoup mon accueil, le fait que jamais je ne joue d'un quelconque statut pour les dominer ou les tenir à distance, que j'offre le café ou le thé, que je permette de fumer, et là, irrémédiablement, ils imaginent que que je vote évidemment à gauche parce que ma simplicité est totalement en accord avec les valeurs de gauche !

On peut évidemment s'interroger sur ce clivage qui rendrait les gens de droite carrés mais pas sympas tandis que ceux de gauche seraient cools mais moins carrés. Et pourtant, je connais des polytechniciens de gauche et des artistes de droite, ce qui semble indiquer que ce clivage qu'on me renvoie à chaque fois dans la figure n'est pas aussi opérant qu'il en a l'air. Et pourtant il fonctionne ! Parce qu'en psychologie sociale, contrairement à ce que dit la sagesse populaire, l'habit fait le moine ! De plus, constatant que je m'entends bien tant avec les gens de droite que de gauche, je suis obligé de constater, que n'étant pas schizophrène, il doit donc y avoir une sorte de synthèse, d'équation qui permet de fédérer ces deux clans qui se détestent. 

Effectivement, j'apprécie certains gauchos parce qu'ils sont ouverts et amusants tout en étant capables de se montrer carrés. Je crois que mes quinze années de pratique m'ont changé. Le temps est loin ou à l'instar du célèbre Vicomte j'aurais pensé que le cannabis était la voie qui menait obligatoirement à l'héroïne. Et même aujourd'hui, si je n'encouragerai personne à consommer de le came, force est de constater que je me suis toujours bien entendu avec les héroïnomanes que j'ai reçus qui n'ont qu'un très lointain rapport avec les junkies que l'on nous montre habituellement.

Je crois que je m'entends toujours aussi bien avec mes petits camarades de droite parce que j'aime bien les gens responsables, les gens qui entreprennent et ne jalousent pas les autres et que je serai un individualiste farouche qui pense que même si on a besoin des autres, en définitive on est toujours seul.

Alors comme entre Nicolas Sarkozy et François Hollande je n'avais pas un avis très tranché si ce n'est pour me dire que les deux ne me convenaient pas, on a pu songer que j'étais centriste. Bien sur que non, parce que pour moi le centre est une illusion et que si l'on met quelque chose au centre, il penchera toujours d'un côté ou de l'autre. Le centre est une fiction qui ne rassemble que des médiocres qui se targuent justement de ne pas vouloir pencher d'un côté comme de l'autre parce que cela leur donne l'illusion d'être plus fins et plus habiles que les autres ou des politiciens rusés qui pensent ainsi ratisser plus large.  

Bref, ne me retrouvant pas plus à droite, à gauche ou au centre, on aurait pu me prendre pour autre chose, et moi je ne voulais pas qu'on prenne le soin de me classer ailleur. Parce qu'il s'agisse de psychopathologie ou de politique, l'angoisse des gens est de ne pas vous trouver une boîte dans laquelle ils puissent vous épingler. Ainsi en psychopathologie, si vous êtes un peu barré mais que qu'on ne vous retrouve pas pleinement dans la personnalité du schizophrène ou de l'autiste, ce n'est pas grave, on vous trouvera une place douillette dans la sphère schizophrénique ou dans la sphère autistique. Peu importe que le concept soit suffisamment flou pour ne pas dire grand chose, le psy aura fait son boulot en vous rangeant proprement au regard de votre écart à la norme couramment admise.

En politique, c'est un peu la même chose. Pourvu que vous ne soyiez pas militant UMP ou PS, on tentera de voir en vois un MODEM et si hélas, vous n'en êtes pas, alors on s'interrogera pour savoir si vous ne seriez pas par hasard une sorte d'anarchiste à la Ravachol ou bien un poujadiste ex-membre de l'OAS. On vous verra donc soit prêt à mettre des bombes ou à faire des ratonnades. 

C'est pour cela que l'étiquette libérale m'a bien aidée. Quand on est libéral, on se sent non pas au milieu, mais au-dessus de la mêlée. On regarde les autres agir et on parvient à prendre les choses avec humour. C'est confortable bien que cela ne soit pas aisé à expliquer. Parce que si l'on dit à quelqu'un qu'on est libéral, encore une fois on vous demandera si vous êtes un salaud de capitaliste prêt à exploiter les petits enfants ou bien un sombre crétin irresponsable prêt à admettre que se droguer c'est bien. On n'a jamais de répit finalement !

Et puis, je ne m'entends pas si bien que cela avec les libéraux ou du moins ceux qui s'en réclament. C'est vrai que la plupart du temps, je n'ai croisé que des ingénieurs abscons prêts à envisager la gestion du monde avec la certitude qu'ils mettraient à étudier la création d'un moteur. Je trouve que leurs arguments sont souvent faibles et surtout le produit d'une caste qui a la chance d'être du côté du manche ! Quand on est diplômé, bien éduqué et qu'on gagne confortablement sa vie, c'est plus simple d'être libéral que lorsque l'on est un prolo. 

Moi j'aime la liberté mais j'ai un putain de côté moral qui me fait dire que si je veux bien admettre qu'on soit libre de vendre un rein, cette action n'est pas aussi neutre que de vendre un vélo. Disons que l'égoïsme érigé en dogme m'ennuie un peu, que je me vois mal dire à un type qui crève de faim qu'il n'a qu'à vendre une de ses cornées au motif qu'on peut très bien vivre avec un seul oeil. Ce doit être mon côté gauchiste au grand coeur. Pourtant, si le même type vient vers moi en tendant la main, je suis plutôt du genre à lui répondre que puisqu'il a une tête, deux bras et deux jambes en bon état, il n'a qu'à bosser. Et ça c'est mon côté droitard un peu réactionnaire. J'ai bien du mal à échapper à mon côté occidental et catho. 

Bref, j'essaie de naviguer entre la morale et la responsabilité. Tant et si bien que je ne parviens pas à me classer. Alors cela m'ennuie quand un patient me demande vers quel bord je penche. J'ai maintenant tendance à dire que je suis comme lui, tout pareil ; ça clôt le débat. Parce que si je voulais lui expliquer tout cela en détails, il faudrait qu'on échange nos places et que je lui raconte mes errements, mes doutes, mes certitudes, mes renoncements (à tout comprendre) et finalement, je crois qu'on passerait l'heure à parler de moi et non de lui. Il finirait peut-être par me faire "hmm hmm je comprends" en me demandant de poursuivre. 

Finalement les psys peuvent être des patients comme les autres. Ou alors peut-être que la place de psy est réservée à ceux qui ont admis qu'il est des questions sans réponses. Parce qu'en politique comme en bien d'autres domaines, voici bien longtemps que j'ai cessé de me poser des questions.






3 Comments:

Blogger olaf said...

Toujours intéressants vos billets.

Je suis d'ailleurs un ingé, mais un ingé manipulateur, au sens que j'utilise avec mes mains les produits que je conçois. Il y a une part d'abstraction au départ, mais à la fin c'est toujours des résultats matériels concrets. Inutile de vous dire que je ne suis plus en France. Seuls les américains ou allemands accordent de la valeur à ce que je fais et me payent en conséquence.

21/9/12 9:29 PM  
Blogger philippe psy said...

Rassurez-vous j'apprécie les ingés ;) Merci de vous compter parmi mes lecteurs.

22/9/12 2:16 AM  
Blogger El Gringo said...

En France, si tu dis ne pas être de gauche, on te classe immédiatement à l'UMP et si tu poursuis en disant qu'il n'y a que peu de différences entre ce parti et le PS, te voilà "fascisé" au FN. Le spectre politique est bien verrouillé.

27/9/12 12:25 PM  

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