12 septembre, 2012

Prédiction autoréalisatrice et injonction paradoxale !


J'ai reçu de nouveau mon pseudo-schizophrène qui s'avère être un jeune homme charmant et tout à fait intelligent et capable à priori de mener une vie normale. C'est marrant parce que parfois j'ai l'impression de rencontrer quelqu'un qui sortirait d'une longue peine de prison à laquelle il aurait été condamné à tort. Non, qu'il n'y ait aucun problèmes mais que ceux-ci aient été soit mal évalués ou alors au contraire non traités par la suite. 

Un diagnostic aussi grave engage une vie entière. Même en étant normal, personne ne peut sortir indemne d'une telle épreuve. Durant quinze ans, il a vécu avec un diagnostic terrible, avec une étiquette sur laquelle on aurait inscrit fou planté sur le crâne. Alors sans le vouloir, on l'a traité en fou, en être irresponsable, en éternel adolescent qui ne saurait pas très bien ce qu'il fait et qui serait incapable d'envisager les conséquences de ses actes. Cela me rappelle le rôle que tenait Morgan Freeman dans Les évadés.

J'ai bon espoir d'en faire quelque chose, de la renvoyer vers une que je souhaite vie normale que je le crois capable de mener sans trop de problèmes pourvu qu'il fasse certaines prises de conscience. Lui et moi nous entendons bien, on semble progresser correctement. Il est à l'heure, il comprend vite et bien et je n'ai vraiment aucun problème ou du moins pas plus que je n'en ai eus avec d'autres patients. L'important, c'est de le remettre rapidement au travail, en commençant par quelque chose qui sera en deçà de ses capacités mais qui le remettra doucement dans le bain. Comme au bout de tant d'années de pratique, je connais beaucoup de monde, j'ai quelques pistes. 

Finalement tout irait bien si j'étais soutenu par les parents que j'ai demandé à rencontrer. C'est pour moi nécessaire. Tandis que je traite ce patient en adulte, eux le traitent en éternel enfant. D'ailleurs, ce qu'ils font rendrait fou n'importe qui dans la mesure où ils le bombardent d'injonctions paradoxales. Tout en ayant le désir qu'il soit normal et adulte, ils l'enferment dans un rôle d'enfant. 

C'est une situation intenable puisque si mon patient se comporte en adulte, on le ramène à ses errements passés et on lui rappelle qu'il n'est qu'un enfant. Et si lassé de tout cela, il renonce et adopte des comportements un peu irresponsables, on le rappelle alors à l'ordre en l'intimant de se comporter en adulte. Finalement, compte-tenu de la pression extrême qu'exerce ses parents sur lui sans s'en rendre compte, je trouve qu'il tient bien le choc. N'importe quel vrai schizophrène aurait déjà décompensé face à un tel déluge d'ordres contradictoires.

Et puis, à force de le traiter ainsi, on sombre aussi dans la prédiction autoréalisatrice. A force de traiter quelqu'un comme cela, on finit forcément sinon par le rendre fou, du moins par altérer toutes ses capacités cognitives pour en faire un incapable.

C'est drôle avec ce patient j'ai l'impression de faire Verdun, et ce qui serait sympa c'est que ses parents nous soutiennent, qu'ils règlent mieux leur artillerie. Parce que pour le moment, j'ai la nette impression qu'ils arrosent nos lignes sans vraiment s'en rendre compte.

Je sais que ce n'est pas facile pour les parents et que j'ai le beau rôle. C'est quelque chose que je n'ignore pas. C'est un petit peu pareil que lorsque vous complimentez des parents sur la bonne éducation de leur enfant. Ils sourient, vous remercient mais savent bien, eux qui l'ont à demeure, que leur enfant n'est pas aussi parfait qu'on l'imagine.

Mais bon, le soutien social commence par les parents et le soutien social dans ce que lui et moi entreprenons, c'est capital.