02 juillet, 2012

Les ingénieurs et moi !


J'ai déjà longuement parlé des stéréotypes et des préjugés, deux notions de psychologie sociale importantes, aussi ne reviendrai-je pas sur le sujet. L'un des stéréotypes persistants concerne les ingénieurs, lesquels sont généralement considérés comme des gens étranges, vivant un peu en marge de la population normale. La caricature est un peu grosse, car si l'on peut considérer que nos amis ingénieurs sont généralement d'incorrigibles analysants, il serait toutefois erroné de les psychiatriser tous en leur accolant l'étiquette d'autiste. On peut être un peu enculeur de mouche sans se voir comparer à Forrest Gump.

D'ailleurs ce blog m'amène une clientèle considérable d'ingénieurs avec laquelle je m'entends très bien même si je me sois souvent obligé de batailler pied à pied pour leur faire comprendre des notions basiques destinées à développer des habiletés sociales.

Ce que j'ai pu constater c'est que chez l'ingénieur, ce qui n'est pas former n'est pas rationnel. Or, même si la psychologie tend à objectiver du subjectif, il est vrai qu'elle reste ce que l'on nomme une science molle qui n'a pas la rigueur de la physique ou des mathématiques. Avec la psychologie, on esquisse, on devine, on imagine, on échafaude des hypothèses mais on ne bâtira jamais un barrage sur l'Amazone.

D'ailleurs, moi qui m'imagine être un profileur hors pair, j'assortis toujours mes analyses d'une probabilité. Lorsque j'observe des comportements et que je dois envisager de bâtir une personnalité, c'est à dire de deviner comment fonctionne une personne, je ne peux imaginer que des tendances. Le concept que j'adopte est un peu celui développé par Vallerand et Thill dans leur ouvrage Introduction à la psychologie de la motivation qui imaginent que "le concept de motivation représente le construit hypothétique utilisé afin de décrire les forces internes et/ou externes produisant le déclenchement, la direction, l'intensité et la persistance du comportement".

Ainsi, les fameuses forces internes et/ou externes qui constituent l'environnement d'une personne sont tellement nombreuses en tant que paramètres et tellement fluctuantes parfois que dans mes moments de gloire, je ne peux jamais être sur à plus de 99,99%. Le film Chute libre, interprété par Kirk Douglas illustre parfaitement cette théorie puisque l'on voir un individu décompenser violemment simplement parce qu'il est pris dans un embouteillage monstrueux. Alors certes, on aurait pu décrypter la personnalité de William Foster et imaginer qu'il était au bout du rouleau compte tenu des contraintes internes qu'il endurant (chômage, divorce, etc.), prêt à péter les plombs mais bien malin celui qui aurait pu deviner quand dans la mesure où ce passage à l'acte n'intervient qu'en fonction de contraintes externes totalement imprévisibles. C'est d'ailleurs toute la difficulté de la prédiction de la dangerosité des individus.

Mes chers petits ingénieurs ont parfois du mal avec cela. Ils voudraient voir le monde comme on construit un pont ou alors, persuadés que seule les sciences dites dures ont du bon, ils négligeront totalement l'existence de règles concourant aux rapports sociaux. Issus de concours puis de formations qui les transforment en machines à traiter les données, ils internalisent souvent trop et prennent souvent trop en compte certains paramètres (ce qu'ils pensent) au détriment d'autres (ce que pensent les autres).

C'est la limite de la science de l'ingénieur, dont un des avatars en termes d'application à la psychologie sera la brillante organisation scientifique du travail due à Taylor. Lorsque ce dernier a échafaudé sa théorie, il en est resté à une vision totalement aberrante de l'être humain au travail. D'ailleurs, pour lui, l'ouvrier était une sorte de chimpanzé qu'il s'agirait de dresser afin de le rendre plus efficient. Les notions de plaisir au travail ou de reconnaissance n'ont pas été intégrées dans ses recherches, sans doute parce qu'il n'avait aucun moyen objectif de les mesurer à moins qu'il ne les ait délibérément mises de côté en se centrant uniquement sur sa mission consistant à organiser une production.

Il aura fallu attendre le courant de la psychosociologie des organisations pour que l'on admette que l'opérateur n'était pas un singe savant mais un individu complexe quelle que soit sa formation et que l'homme au travail réalisait une équation d'une très grande complexité prenant en compte des forces externes (coûts et objectifs chiffrés, nécessité d'un salaire)  mais aussi internes (reconnaissance, accomplissement, etc.).

Finalement les politiciens, ou du moins ceux qui les aident se sont révélés bien plus performants que les ingénieurs dans la mesure où ils sont parvenus à motiver des foules, les électeurs, en vue de la réalisation par d'autres, les élus, d'objectifs totalement fallacieux la plupart du temps. En ce sens, le vieux slogan gauchiste élections piège à cons s'est révélé totalement vrai sauf qu'il faut admettre que les individus ne sont pas cons mais simplement souvent mus par des forces apparemment irrationnelles que l'on qualifie d'émotions. Et pourtant, interrogés individuellement, la masse de ces cons l'est beaucoup moins que l'on ne l'imagine. Chaque électeur sait à peu près quoi penser d'un élu mais pourtant à chaque élection, ils se ruent en masse vers les urnes, prêts à se faire tondre.

Ce qui apparaît irrationnel est pourtant très rationnel. Et ce n'est pas parce que cela ne peut faire l'objet d'un cours de mathématiques que cela n'existe pas. J'ai ainsi souvent ce genre de problèmes avec mes chers ingénieurs. Pourtant, on a réussi à leur vendre des espaces à n dimensions alors qu'ils vivent comme tout un chacun dans un univers à trois dimensions. Mais cette approche a été faite dans le cadre d'un cours et ce qui parait irrationnel soit de ce fait devenir rationnel dans leurs cerveaux d'analysants. Hélas, on ne peut organiser la psychologie comme on le ferait d'un cours de mathématiques.

Et si des lois existent et des expériences ont été faites qui permettent à la psychologie de ne pas être de la magie, on doit aussi compter sur des notions abstraites telles que l'intuition ou la sensation, ces formes de capacité à percevoir de facto de qui n’apparaît pas immédiatement. Ce qu'enseigne la psychologie c'est justement la limite de l'intelligence artificielle, cette capacité étonnante d'un cerveau humain à traiter des données apparemment irrationnelles. Parfois, je ne dis pas que tous le fassent, mes chers ingénieurs voudraient que le monde entier (en termes de rapports humains) puisse obéir au test de Turing.

Voici quelques mois j'ai ainsi eu une controverse avec un de mes jeunes patients ingénieurs lequel me montrait le profil qu'il venait de rédiger pour illustrer un compte qu'il avait ouvert sur un site de rencontres. L'ayant lu, je lui expliquai alors que son profil n'était pas fameux et qu'il ouvrait la porte à des interprétations qui ne joueraient pas en sa faveur. Ecrit sous forme de vers, le texte était habile et travaillé mais n'avait rien à faire sur un site de rencontre où l'on ne juge pas la performance d'un individu à sa capacité de versifier mais uniquement au fait de susciter de l'intérêt.

Un peu lassé, je lui expliquai alors à peu près que toute jeune femme prenant connaissance de son profil le rangerait sans aucun doute dans la catégorie garçon malhabile un peu sale. Mon jeune ingénieur qui y avait mis tout son coeur avait du mal à concevoir comment je pouvais ainsi oser salir son entreprise. Evidemment je savais bien qu'il était sincère et comme je lui disait, en tant qu'élément extérieur j'étais mauvais juge puisque je le connaissais intimement. Mon analyse ne faisait que lui livrer ce qu'en penserait des femmes ne le connaissant pas et n'ayant que quelques lignes pour choisir ou non de lui répondre.

Afin de renforcer mon interprétation, je décidai avec son autorisation de recopier son texte et de le montrer à quelques patientes. J'organisais deux liste. Dans la première figurait des femmes plutôt douces et maternelles tandis que dans la seconde je ne mettais que des femmes que l'on pourrait qualifier de plus masculines dans leur manière d'envisager la vie, celles pour qui Jung aurait parlé d'animus positif important. Bien entendu, cette expérience n'avait pas de visée scientifique puisque mes échantillons n'ont pas été testés, je n'en attendais qu'une tendance. Laquelle tendance ne s'est pas faite attendre puisque le premier groupe de femme a jugé que son texte donnait de lui l'image d'un gentil garçon malhabile et touchant tandis que le second groupe s'est prononcé plus durement pour une étiquette de blaireau étrange.

En résumé mon cher patient, ne faisant qu'internaliser des données internes (ce qu'il sait intimement de lui et de ses motivations) avait oublié de traiter des données externes (ce qu'une femme peut penser de lui). Le résultat était qu'il venait de se faire un petit nid douillet dans la catégorie des nice guys ne comprenant rien aux rapports humains en général et aux femmes en particulier. Bref, dans l'espace à n dimensions que représente les rapports hommes/femmes, et pour lequel il n'y aura jamais véritablement de cours valables, mon patient venait de comprendre que les femmes ont un cerveau et des hormones et qu'elles sont autant des êtres humains que des femelles de l'espèce et qu'il faut tenter de contenter l'ensemble de leurs appétits. Nous sommes bien loin de la science de l'ingénieur et de la manière qu'elle aurait d'envisager le couple.

C'est d'ailleurs la limite de ces cours de séduction qui fleurissent sur le net et dans lequel on tente d'aider les hommes à devenir des pick-up artists (ou PUA). Bâtis à la manière de l'organisation scientifique du travail de ce cher, certains de ces programmes se targuent de transformer n'importe quel nice guy en tombeur avéré. La plupart du temps, il s'agit surtout de faire du chiffre, de baiser de la gonzesse au kilo, et de donner les recettes destinées à transformer un gentil garçon en gros con de mufle. C'est encore une fois et toujours la limite de la recette plaquée, de l'équation grossière ne reposant que sur des données brutes. Ces programmes en désirant faire sortir les nice guys d'eux-mêmes les coupent totalement de leur moi profond. De ce fait, ils réalisent uniquement l'antithèse de ce que l'on reprochait aux analysants. Vous étiez trop dans votre monde, on va vous en faire sortir !

Finalement, il faudrait savoir sortir de soi pour aller vers les autres tout en sachant que finalement on reste toujours soi-même. C'est compliqué à comprendre ? C'est normal. Certaines choses s'éprouvent et ne s'apprennent pas à la manière d'un cours de physique. C'est compliqué d'être heureux parce que les recettes sont trop simples.





2 Comments:

Blogger Maxime said...

Les fameux sites de PUA se ventent justement de faire de la "drague scientifique".

Cela dit, ça fait une bonne introduction aux sciences molles pour ceux qui ont bouffé trop de maths ; et pour beaucoup d'entre eux "jouer" au jerk leur permet justement de progresser un peu, sans le devenir pour autant. Sur les forums de PUA, j'ai un peu le sentiment que les participants découvrent le sujet, restent 12/18 mois, puis tendent à passer à autre chose, probablement qu'ils trouvent l'équilibre entre le nice guy qu'ils étaient, et le jerk qu'ils savent parfaitement mimer. Voici le site de l'un d'entre eux, un peu plus évolué : http://www.postseduction.fr/

Et il y a au moins un ingénieur qui a (beaucoup, voire beaucoup trop) appris de ces sites, sans se mettre à abbattre de la gonzesse au kilo. En l'occurence moi.

Enfin, je ne suis pas trop un exemple en fait. J'ai juste fini par me retrouvé coincé à jouer le sauveur de la fille la plus compliquée que je n'ai jamais rencontrée (enfant précoce, trouble bipolaire I, trouble borderline, parents absents, et je résume là très grossièrement et volontairement, en termes "scientifiques"). Alors pour ces posts sur les ingénieurs qui tombent à pic, merci !

17/9/12 10:23 PM  
Blogger El Gringo said...

Ah ben voilà! Juillet août et septembre à lire d'un coup, de la (bonne) lecture en perspective.

27/9/12 10:34 AM  

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