10 janvier, 2014

Stratégie !



Voici bien des années, quand j'ai changé de vie, pour passer de juriste à psy, j'ai connu quelques années sombres. Il fallait bien que je remplisse le cabinet et en attendant, je piochais dans mes économies, espérant que les patients ne tarderaient pas à arriver. Et puis, je me disais qu'au pire, si je végétais, je retournerais à mes anciennes amours.

Autant vous dire qu'à cette époque, je n'avais pas la possibilité de jeter l'argent par les fenêtres. Il y avait pourtant une formation du CNAM qui m'aurait intéressée à l'époque et qui traitait de la gestion des crises. Car aussi curieux que cela puisse paraître, autant je peux être anxieux au point d'avoir peur d'un recommandé dans la boîte aux lettres, autant je garde toujours mon sang froid dans des situations extrêmes. 

Dans ces cas là, je sais raisonner froidement, prendre les bonnes décisions et rassurer. Dédramatiser est un de mes points forts d'ailleurs. Et si je suis un piètre tacticien, incapable de me débrouiller pour de menues choses dans la vie, je suis un bon stratège. Et aussi odieux et orgueilleux que cela vous paraisse, je peut vous assurer qu'il est très rare que lorsque j'analyse un problème qui débute, cela ne se termine pas tel que je l'avais annoncé.

Hélas, cette formation était dispensée sous une forme qui ne permettait pas de la payer UV par UV et je n'avais aucunement les moyens de dépenser les quarante-cinq mille francs qu'elle coutait à l'époque. L'idée de recourir à l'emprunt était aussi hors de question parce que je n'imaginais pas la Société Générale consentir un prêt au clodo que j'étais à l'époque. Je m'étais donc résolu à me l'offrir ... un jour peut-être. Mais les patients ayant fini par arriver, lassé des études, j'ai abandonné ce projet. J'ai renoncé pour finalement ne plus y penser.

Ce n'est qu'à l'occasion de crises comme celles récentes ayant touché l'usine Good Year d'Amiens ou encore dans l'affaire Valls vs Dieudonné, que je me dis que j'aurais pu être bon, que j'aurais du perdurer dans mon idée et suivre cette formation. Peut-être qu'aujourd'hui, on m’appellerai tel un pompier pour éteindre des incendies. Je crois que ça me plairait parce que je me trouve plutôt bon pour apaiser les conflits, trouver des issues favorables. Sans doute que tout au fond de moi sommeille un baba cool qui préfère l'amour à la guerre.

Bien sur, parfois au cours de thérapie, j'apaise des crises. Par exemple, face aux patients qui doivent affronter des événements difficiles, je formule des conseils, je leurs recommande d'être adroits, de laisser tomber la colère, mauvaise conseillère, pour adopter une attitude plus fine. Il y a quelques années j'avais même expliqué à un jeune patient dont je savais qu'il finirait tôt pu tard en garde à vue, comment s'en sortir, non d'un point de vue légal car c'est le métier d'avocat,  mais d'un point de vue psychologique pour déjouer les entourloupes classiques des pandores, leurs fausses promesses (la justice en tiendra compte), leurs coups de pression (arrête de nous prendre pour des cons, on sait que c'est toi !).

Récemment encore, j'aurais pu par exemple conseiller Maurice Taylor, le PDG texan de Titan, qui souhaitait acheter Good Year Amiens. Je lui aurais par exemple conseillé de ne jamais humilier son adversaire, parce que ce n'est pas une bonne chose et que les blessures d'amour propres mettent longtemps à guérir et génèrent souvent des conflits terribles. Je lui aurait rappelé que quelque soit le nombre de milliards de dollars qu'il possédait, il venait en France, un pays bimillénaire où qu'il serait toujours considéré comme un plouc texan, c'st à dire venu d'un état semi désertique où l'on élève des vaches, on extrait du pétrole et où l'on condamne à mort des adolescents et des handicapés mentaux. Qu'il ne fallait surtout pas donner du crédit à la caricature mais au contraire la jouer en finesse, parce qu'un type qui vous déteste et s'aperçoit que vous êtes finalement plus sympathique qu'il n'imaginait abaisse aussitôt ses défenses ! Je suis sur que je n'aurais pas volé mes honoraires avec lui.

Et puis, il y a mon ami Manuel Valls que je vois depuis un mois enferré dans un combat contre l'humoriste Dieudonné. Je lui aurais rappelé qu'il n'était pas dans un duel à fleuret moucheté contre un autre politicien mais dans un duel à mort avec un "comique" dont le métier consiste justement à détourner le sens premiers des événements, fussent-ils dramatiques, pour les rendre drôles. Et comme le soulignait mon confrère H16, le propre du comique, de l'humour, et ce d'autant plus qu'il est acide et sans limite, c'est justement de salir tout ce qu'il touche, de désacraliser absolument tout !

Tout un chacun a déjà vu les dégâts qu'un humoriste comme Laurent Baffie peut asséner sur un plateau et nul ne se risquerait à jouer la vierge outragée sous peine d'en prendre deux fois plus dans la figure. Alors quelle idée baroque d'affronter aussi frontalement quelqu'un du calibre de Dieudonné. Parce que Dieudonné est à Baffie ce que la bonne droite dévastatrice assénée par un poids lourd l'est à la gifle humiliante. Quoique l'on en pense, et je ne suis pas là pour traiter le fond, ce type remplit les salles et ses vidéos sont vues par trois millions de personnes. Alors j'aurais expliqué à Manuel Valls que commencer ses "charges républicaines" par "Dieudonné cet humoriste qui ne fait plus rire personne" n'était pas la bonne stratégie. Parce que la réalité c'est que manifestement il ne fait pas rire tout le monde mais qu'il fait rire beaucoup de monde, à un tel point que ses tournées semblent être de réels succès populaires, au point de remplir des Zéniths.

Il faut faire attention non seulement aux comiques, à ceux qui ont l'esprit leste et la langue agile parce que cela peut être un poison bien plus mortel qu'une imprécation de ministre en appelant aux valeurs républicaines d'une République à laquelle peu de gens croient encore malheureusement. Mais il faut encore faire plus attention quand le comique est en passe de devenir une icône, parce que justement, il peut parvenir à cristalliser sur sa personne, absolument toutes les souffrances et les rancoeurs d'une population. Et dans une France qui compte autant de chômeurs et de pauvres, il y en a des rancoeurs. J'aurais conseillé à Manuel, de faire attention de ne pas faire de Dieudonné celui qui incarne l'opposition entre le pays réel qui souffre et paye et le pays légal qui administre et se goinfre de petits fours en s'autoamnistiant. Parce que l'explosion est si facile quand il y a tant de gens qui n'ont rien et  subissent jour après jour les vexations d'une dictature administrative aux mains d'élus qui sont vomis.

Je lui aurais dit de la jouer à l'envers avec intelligence, de ne pas en faire une affaire de prestige ni une affaire d'honneur pour tenter d'asseoir sa réputation politique ou de se concilier les grâces et l'admiration de sa femme. Que parfois, la stature d'homme d'état exige que l'on joue ses coups en douce comme le faisait feu François Mitterrand, habile manœuvrier, et non sabre au clair comme un crétin sanguin qui tombe dans le piège qu'on lui tend. Je lui aurais expliqué qu'un comique c'était généralement quelqu'un de très intelligent qui n'a pas d'autres moyens que le ressort humoristique pour analyser les données par manque de formation et qu'au fond d'eux, tous les comiques aspirent à être pris au sérieux. Voyez Coluche qui a fini dans l'humanitaire ou Bedos père qui se prétend sans doute analyste politique.

Partant de là, je lui aurais dit de jouer la partie de manière plus intelligente. Soit de laisser les tribunaux agir même si c'est moins glorieux, soit de composer avec Dieudonné en lui donnant des gages, quitte bien sur à l'étrangler après. De toute manière un comique qui est trop près du pouvoir, quel qu'il soit, ne dure jamais bien longtemps. La force d'un bon comique, qui veut peser sur le débat politique, c'est justement de garder une marge de manœuvre et de ne jamais trop s'acoquiner avec les élus. Alors je sais que Manuel est un fier natif du signe du lion et qu'il se serait rebellé, et je lui aurais patiemment dit de m'écouter, de suivre mes conseils.

Hélas, il n'en fut rien car Manuel ne me connait pas et n'a jamais sollicité le moindre conseil ! Et le voici embourbé dans une affaire qui le dépasse. Et tandis qu'il croit avoir gagné au Conseil d'état moi, simple citoyen, j'entends des gens dire que les Femens ne sont pas poursuivies pour avoir profané ue église, ou que l'on n'entend plus parler de Cahuzac, ni du fils Fabius et de tant d'autres affaires. Il voudrait jeter de l'huile sur le feu qu'il ne s'y prendrait pas mieux. Et puis, il y a ceux qui s'alarment des restrictions de liberté de paroles, et ils sont nombreux et notamment à gauche. Et puis aussi, tous ceux qui ne connaissaient pas Dieudonné, qui maintenant le connaissent et reconnaissent son antisémitisme, mais qui s'en fichent parce qu'ils sont trop contents de voir un type se lever face à un ministre de l'intérieur pour l'humilier alors qu'ils sont eux trop souvent obligés de ramper devant le moindre flicard qui les contrôle sur la route.

Il y en a d'autres plus raisonnables qui sans entrer dans le fond du débat commencent à parer d'hystérie et de paranoïa. Et puis il y en a de plus raisonnables encore, tu sais les juristes, qui se demandent encore comment on obtient un recours au Conseil d'Etat en deux heures au lieu des quarante-huit heures. Alors, tu sais Manuel, on ne pourra pas empêcher les gens de parler de justice d'exception, de chasse à l'homme, etc. Les gens ne comprennent pas forcément nos actions à leur juste mesure.

Il y a la loi, les normes et puis il y a les gens. Ainsi, l'organisation du travail précise ce que le salarié devrait faire et la psychologie du travail explique pourquoi justement il ne le fait pas. Il y a les lois et leur interprétation. 

Manuel, mon ami, toi qui te vante aujourd'hui d'avoir fait gagner la république, je redoute que ce soit une victoire à la Pyrrhus dans laquelle tu risques de ruiner ta carrière. Tu es ministre d'état, tu assures une mission régalienne et tu règnes sur des milliers de policiers, tu es l'artillerie dans la bataille. En face, tu n'as qu'un humoriste suivi par des millions de personnes, des millions de fantassins.

Et si l'on sait que l'artillerie conquiert le terrain c'est toujours l'infanterie qui l'occupe parce que l'infanterie c'est la reine des batailles. A Verdun en 1916, les canons allemands n'ont pas fait reculer les polus français et leurs simples fusils Lebel. Bush a beau eu bombarder l'Irak et l'Afghanistan, les USA sont repartis la queue entre les jambes. Eussè-je été diplômé de l’École de guerre, au képi galonné, plutôt que modeste psy parisien, que je t'aurais dit qu'à mon sens ta division blindée n'était pas faite pour manœuvrer dans le bocage où les partisans de Dieudonné t'attendront comme autant de partisans impossibles à combattre, que des aventures commencées au printemps se sont parfois achevées dramatiquement dans les neiges de Stalingrad.

Dans tous les cas Manuel si tu as besoin de mes conseils, n'hésite pas à me contacter. Les amis sont faits pour cela. Il y a parfois des guerres qu'il ne faut pas mener ou alors qu'il faut mener au bon moment ou encore des guerres qu'il faut mener autrement.

Comme tous les français, je continue à suivre le feuilleton !

7 Comments:

Blogger El Gringo said...

Excellent article!
Tu connais mes idées, tu sais que je ne suis pas antisémite mais il me vient des envies de quenelles, n'importe quoi qui puisse emmerder cette clique de salopards à laquelle appartient Manuel Valls et si possible la chasser du pouvoir.

10/1/14 7:06 PM  
Blogger chantal said...

ET oui Manu s'y prend comme un manche...je partage bien ton avis sur ce sujet. 2017 est pourtant loin...

10/1/14 9:44 PM  
Blogger Ordalie said...

C'est un plaisir de lire une analyse aussi intéressante!

11/1/14 3:16 AM  
Blogger Orage said...

Ce billet est un pur bonheur de lecture!

11/1/14 3:29 AM  
Blogger Orage said...

Ce billet est un pur bonheur de lecture.

11/1/14 3:30 AM  
Blogger laurett said...

Perso, les quenelles, j'ai plutôt envie de lui en balancer des vraies, en sauce et qui puent le poisson... et si certaines pouvaient encore être dans leur boite de conserve au moment du lancer, ça m'irait bien.

Le fascisme ressurgit sous les oripeaux de l'antifascisme, et aucune voix pour le dénoncer sur la place publique, ce qui ne m'étonne même pas.
On savait qu'il n'y avait plus de contrepouvoir en France, mais là on ne peut plus l'ignorer, et c'est flippant.

Les idiots qui pensent qu'ils auraient été résistants en 40 sont ceux qui dénoncent les mal pensants, sans aucun recul.
Ceux qui défendent la liberté d'expression se croient obligés de dénigrer la mauvaise pensée par la même occasion, exactement comme les publicités pour la nourriture sont tenues de nous rappeler qu'il faut manger ni trop gras, ni trop salé, ni trop sucré.
Et les autres se taisent. J'ai moi même peur d'écrire à un pote pour lui parler de tout ça de peur que la DCRI n'espionne les mails, et les utilise pour me nuire (et je ne pense pas être parano, pourtant)
On vit dans un régime de terreur.

11/1/14 11:13 AM  
Blogger Valérie said...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

13/1/14 3:21 PM  

Enregistrer un commentaire

<< Home