10 février, 2014

Sortir les chevaux !



Parfois, j'utilise des expressions imagées, des métaphores, pour expliquer quelque chose, pour décrire un fonctionnement complexe de manière simple. Pour ceux qui savent les saisir, je trouve que les images parlent parfois plus que les mots, ou en tout cas bien plus rapidement. C'est ainsi, qu'un de mes chers patients ayant écrit un très bon article, je lui ai dit que c'était parfait et que je trouvais que "les chevaux sortaient bien". Que n'avais-je pas dit là ? Parce que mon interlocuteur ayant près de vingt ans de moins que moi, n'a pas saisi toute la substantifique moelle de ma métaphore, ce que je voulais lui faire entendre exactement et que j'ai du m'adonner à une véritable explication de texte afin de lui expliquer ce que signifiait le fait qu'après avoir lu son article, j'en ai déduit que "les chevaux sortaient bien". Parce qu'il va sans dire que parfois, ils sortent mal.

Comme je lui ai expliqué, et cela ne lui avait sans doute pas échappé en tant qu'ingénieur en mécanique, la  puissance d'un moteur s'exprimait en chevaux-vapeur. Et d'ailleurs en kW aussi mais je n'ai jamais réussi à passer de la première unité à la seconde. Pour moi, un moteur balancera toujours des chevaux tandis qu'un mixer ou une perceuse enverront des kilowatts. Mais j'étais abonné à l'Auto-journal tandis que j'étais piètre bricoleur et tout aussi piètre cuisinier. J'ai donc possédé beaucoup de voitures mais ne me suis jamais servir d'un mixer et n'ai eu qu'une perceuse, une Peugeot (1050w) que je possède toujours depuis vingt ans parce que je ne suis pas du genre à l'user !

En outre, j'utilise cette expression du fait que j'aie vingt ans de plus que mon interlocuteur ce qui fait que la geekerie à mon époque se soit plus exprimée au travers des bidouilles approximatives d'un moteur à explosion que dans l'augmentation des capacités d'un PC. J'ai effectivement vu naitre l'informatique et bien qu'ayant possédé en mon jeune temps un Oric 48k, qui ne m'a pas passionné plus que cela, j'avoue que je préférais mon Zündapp à l'informatique. Les PC n'existant pas quand j'étais jeune, de toute manière ma geekerie toute relative, n'aurait pu s'y exprimer pleinement !

C'était l'époque bénie où nous possédions tous de petits 50cm3 que nous nous amusions à gonfler avec plus ou moins de bonheur. Car même un type comme moi, un pur intello passant son temps à lire, aurait rougi de honte à l'idée de chevaucher un engin respectant les limites imposées par la loi, soit 45km/h réglementaires ! C'eut été la honte de ma vie que de me trainer ainsi la bite sur un engin même pas trafiqué. C'eut été rejoindre la cohorte des sans grandes, des nazes, des proscrits qui respectaient la loi en circulant sur des mobs conformes à l'origine, conservant même les gros clignotants moches, le guidon d'origine et les pédales de cyclos, la plèbe des anonymes dont personne ne souviendra jamais du nom !

Et si j'avais déjà tout lu Proust avant l'âge de douze ans (chuis trop fort), il ne me serait pas venu à l'idée de me réfugier dans le seul monde des idées pour me transformer en une sorte de zombie neurasthénique promis aux classes préparatoires. De toute manière, je fréquentais bien trop de branleurs pour avoir la moindre chance de faire une grande école. D'ailleurs dès la classe de troisième, mon professeur de lettres s'inquiétait de mes fréquentations en se demandant pourquoi je me perdais à fréquenter ainsi tous les crétins possibles et inimaginables. 

J'aurais pu lui répondre que n'étant pas très bosseur, je préférais de loin user de mes facilités sans travailler et qu'il ne me déplaisait pas d'être borgne au royaume es aveugles, que c'était une position facile à tenir. J'aurais pu aussi lui dire que les crétins, comme il disait, avait l'avantage de faire des trucs intéressants avec notamment des filles et des motos et que les thèmes grecs et les versions latines n'étaient pas tout dans la vie et que partager mon temps avec ceux qui se passionnaient pour les échecs ou un herbier ne faisait pas partie de mes ambitions. Mais je n'ai rien dit parce que mon truc c'est d'être diplomate en toutes circonstances.

Ainsi puisque nous possédions ces petites "brêles, terme argotique signifiant à l'époque "cyclomoteurs de 50cm3", et que nous n'étions pas enclin à nous laisser dicter notre loi par l'état, nous les bricolions.  Nous étions en ce sens les dignes fils des blousons noirs issus des années 50/60, des ersatz de Brando dans L'équipée sauvage. Nous nous amusions à gonfler les moteurs avec plus ou moins de bonheur et, plus ou moins de ... fiabilité. C'était l'époque bénie où l'on démontait les culasses que l'on rabotait comme des gorets pour accroitre le taux de compression, ou nous changions les carburateurs pour en mettre de plus gros et où l'on s'attachait à mettre des pots de détente couteux pour que la puissance et la vitesse de nos "brêles" soient augmentée. Personne ne connaissait le maping que l'on fait aujourd'hui et qui consiste à justement améliorer le rendement d'un moteur sans en altérer la consommation ou la qualité d'utilisation. On bricolait, que ce soit chez Renault ou dans nos garages :) Enfin, je suppose qu'on bricolait plus mal dans nos garages que chez les grands constructeurs !

Et c'est ainsi que des chevaux, on en trouvait ! On lisait alors la presse spécialisée qui n'avait pas encore conclu un accord avec l'état pour en devenir de parfaits auxiliaires et faisait d'excellents articles totalement hors la loi pour nous expliquer comment rouler  plus vite sur nos petites machines. Bien sur afin de se dédouaner, ils précisaient  que c'était interdit par la loi et réservé à un usage privé ! Mais je suppose que les journalistes se rendant coupables de tels articles, se doutaient bien que leurs jeunes lecteurs s'ingénieraient à justement ne pas respecter la loi pour rouler plus vite, toujours plus vite.

J'ai eu ainsi un Zundapp KS50 qui frisait les 120km/h ! Mais tout cela s'effectuait bien sur au détriment de la fiabilité et de l'agrément de conduite. S'agissant de deux temps, il fallait aller dans les tours pour chercher les fameux chevaux. On passait la première, on ramait, ça broutait, l'énorme carburateur de 19mm, surdimensionné, envoyait trop d'air et d'essence, le moteur manquait de s'étouffer, puis comme par miracle, il prenait des tours et semblait ne plus s'arrêter ! Bref, si les chevaux sortaient, ils sortaient mal. C'était totalement inexploitable et il fallait toujours jouer de la boîte de vitesse pour rester dans les tours. 

On consommait beaucoup et comme cela fonctionnait au mélange, on frisait toujours le "serrage". C'est à dire que le film d'huile entre le piston et le cylindre se rompait du fait de la chaleur et alors, ce dernier se dilatait et se bloquait. Bien sur, nous avions un truc imparable pour repérer l'amorce de serrage. Et c'est ainsi que sur le bord de la route, munis d'une clé à bougie et d'une seringue pleine d'huile, on tentait de rétablir ce fameux film d'huile en en injectant pas le trou de la bougie. 

Bien sur, comme nous n'étions pas idiots, on roulait tous avec de l'huile de synthèse et non une huile minérale merdique. Ma préférée était la Motul 2300S. Elle laissait une odeur donc je me souviens encore et qui restera toujours ma petite madeleine de Proust ! Parfois, quand au hasard du passage d'un scotter conduit par un jeune fou, j'en sens l'odeur, je retrouve mes quinze ans ! Mais il me semble qu'elle ne soit plus commercialisée ou qu'elle ait changé de nom !

Voilà donc quelle était la geekerie des gens nés à mon époque. C'était la fin d'un monde né avec la révolution industrielle et que viendrait renouveler entièrement la révolution informatique. On ne parlait pas encore de cartes vidéos ni de micro-processeurs, on se passionnaient juste pour les kits de chez Malossi. Le terme de "gamer" n'avait pas été inventé. On faisait ce qu'on pouvait avec ce que l'on avait et on s'amusait bien, même si je dois admettre que je n'étais pas un très bon bricoleur. Mais j'en connaissais suffisamment pour que ma "brêle" soit au top niveau et je savais faire faire par d'autres ce que je ne savais pas réaliser.

Voilà donc pourquoi j'emploie encore aujourd'hui cette expression datée consistant à trouver que parfois chez les gens, les "chevaux sortent bien". Pour aller plus loin dans mon explication de texte, je dois d'abord dire que j'utilise cette métaphore dans deux sens :

  • Soit que je note que des gens possédant un fort pôle psychologique opposé à leur sexe biologique restent très cohérents dans leur manière de fonctionner. C'est ainsi qu'il existera des hommes extrêmement sensibles (pôles féminin ou anima jungienne pour résumer) qui ne se noient pas dans leur sensibilité pour en faire de la sensiblerie mais savent rester masculins malgré tout. A l'opposé, je peux aussi noter qu'il existe des femmes de tête chez qui ces valeurs masculines (pôle masculin ou animus jungien) n'entraînent pas le fait de se transformer en dragon, ou de développer un caractère hommasse, mais gardent intacte leur féminité tout en assumant leur facette femme de tête. Dans ces cas rares où je sens une vraie cohérence chez les gens, je trouve donc que les "chevaux sortent" bien !

  • Soit qu'il s'agisse de gens très intelligents, comme la plupart des patients venus de ce blog, chez qui je note par exemple que cette activité intellectuelle ne nuit jamais à l'efficacité. Parce que justement les gens très brillants, soient se noient dans un verre d'eau et ne parviennent pas à traduire leur analyses dans le réel (super analysants tout justes capables de scinder un problème en une infinité de sous-problèmes). Soit au contraire, ils produisent des jugements assez perchés sans pour autant les étayer ce qui rend leur pertinence aléatoire (modèle normale sup').

  • Bref, s'il s'agissait d'une courbe de puissance, soit les chevaux du moteur sortent tous à bas à régime soit uniquement à haut régime ! Et dans les deux cas ce n'est pas toujours génial, vous êtes soit dans le registre du tracteur agricole, puissant mais lent, soit dans celui de la F1, performante mais fragile.

    Alors que mon cher patient qui se lamentait de ne pas comprendre pourquoi j'avais trouvé que chez lui, les chevaux sortaient bien, soit rassuré, c'était un compliment. Certes un compliment un peu frustre et surtout très très daté puisque proféré par quelqu'un né en 1967. Quelqu'un pour qui un Dell'Orto de 19 et de l'huile Motul de synthèse auront toujours plus de sens que de la RAM, un socket ou que sais-je encore !

    On ne sent pas vieilliret doucement on dit des choses que les jeunes ne comprennent plus !


    6 Comments:

    Blogger chaton said...

    Un cheval vapeur = 736 watts. Ou 0.736 kilowatts, si tu préfères. Nous les jeunes, on a peut-être pas d'avenir, mais on a internet!

    10/2/14 11:46 PM  
    Blogger chaton said...

    En fait, c'est une forme d'entéléchie quoi, la transformation de potentiel en acte. Avec des mots simples, c'est plus compréhensible d'un coup

    11/2/14 11:40 AM  
    Blogger Christine B said...

    délectable lecture.... d'autant plus délectable, qu'en cherchant sur internet : "bidon d'huile motul 2300s", histoire de rechercher une photo de cette antiquité... on obtient, après toutes sortes de bidons actuels, une photo de marcassin!!!!!

    11/2/14 1:34 PM  
    Blogger philippe psy said...

    Je connaissais les kw mais bon pfff, pas pour un moteur !

    12/2/14 10:27 AM  
    Blogger philippe psy said...

    @Christine B : oui l'huile a changé de nom, j'ai regardé aussi et je crois qu'elle s'appelle 300. C'est dramatique, les pétroliers s'ingénient à détruire ma jeunesse et mes souvenirs !

    13/2/14 10:07 AM  
    Blogger Olivier said...

    La zundapp, la moto de mes rêves lorsque j'étais gamin, mais trop cher pour moi :-( Bon, je me suis rattrapé, je roule en rocket 3 maintenant et là, pas de problème pour les chevaux, ils sortent très bien...
    Petit hs en passant, je suis étonné de ne pas trouver de billet sur la théorie du genre, je serai curieux d'avoir ta petite analyse dessus. En tous cas, voici celle d'un de tes confrères : http://youtu.be/uJbAmJyihnA

    13/2/14 11:26 AM  

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