29 janvier, 2018

A mon vieux maître et ami !



Je voulais préparer cet éloge funèbre et puis je me suis souvenu que j'étais bien meilleur dans l’improvisation que dans le travail préparé. C'est d'ailleurs tout mon drame. Sinon, j'en aurais passé et réussi des concours, et des difficiles. Et ce n'est pas un modeste psychothérapeute qui écrirait mais un PUPH (chef de service) en psychiatrie avec son nom sur sa place de parking. Sauf que je n'aurais pas eu le temps, ni sans doute eu envie d'écrire. Bref ce chef de service, bardé de diplômes et de prestige aurait été un autre moi auquel je ne veux pas ressembler. Je m'aime assez tel que je suis, plein de promesses non tenue, de talents inexploités, de départs fulgurants jamais suivis d'arrivées en triomphe. Depuis très jeune, j'ai choisi mon épitaphe : il aurait pu si bien faire. Cela me permet de regarder ceux qui ont bien mieux réussi que moi du haut de ma tour d’ivoire en pensant : les pauvres heureusement que je n'ai pas donné toute ma mesure sinon je les aurais enterrés vivants ! Ma glandouille perpétuelle et mon incapacité à entreprendre sont des présents que Dieu a offert aux médiocres pour qu'ils aient une petite chance de briller. Mais assez parlé de moi !

Mon cher Pierre, mon vieux maitre et ami, nous a quitté le vingt-deux décembre dernier. J'en ai été très attristé. Il était né en 1931, soit deux ans après mon père. N'allez pas imaginer qu'il fut pour moi un autre père. Je ne mange pas de ce pain là. Je peux reconnaitre le talent et l’importance de quelqu'un dans ma vie sans avoir le besoin de le prendre pour mon père ou mon grand frère. C'est sans doute pour cela que j'ai toujours été rétif à l'analyse. Il était cependant le dernier de ceux nés avant-guerre dont j'étais proche. C'est une génération qui s'éteint. Petit, j'ai connu des héros de 14-18 puis ceux qui avaient connu l'occupation allemande. Aujourd'hui, c'est juste un monde disparu.

Pierre avait été mon psychanalyste à une époque où je me cherchais. Je ne savais que faire de ma vie et pour paraphraser Verlaine, "Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille au brick perdu jouet du flux et du reflux, mon âme pour d'affreux naufrages appareillait". Je ne connaissais rien à la psychologie et encore moins à la psychanalyse et c'est dans son cabinet que j'échouais un beau jour de 1993.

J'y échouai par hasard, après avoir vu cinq ou six confrères dont aucun ne m'avait emballé. Je ne savais rien de Pierre. J'avais juste son adresse. Je restai juste parce qu'il y avait un Figaro sur sa méridienne et que l'ordre qui régnait dans les lieux rendait en comparaison mon bureau digne d'un comptable obsessionnel. Depuis j'ai appris qu'il fallait se méfier des bureaux trop bien rangés et qu'à contrario, un endroit bordélique laisse augurer un esprit qui fonctionne bien. A cette époque je ne faisais que l'intuiter.

L'analyse jungienne que l'on était sensé faire ensemble dura cinq ans qui passèrent très rapidement. Bien sur au bout de deux ans j'avais déjà rué dans les brancards, estimant que Jung avait dit des tas de choses intéressantes mais d'une médiocre utilité en ce qui concernait mes tourments. Loin de s'alarmer, Pierre s'adapta à moi et nous eûmes des discussions à bâtons rompus. J'avais beau savoir, parce qu'il ne le cachait pas, quels étaient ses points faibles, Pierre me fascinait. Il me fascinait non par ses qualités de psy, parce que dans les faits il était plutôt médiocre, mais par ses qualités humaines. Moi qui étais sans cesse au bord de l'orgueil, prêt à y céder au moindre prétexte, j'avais en face de moi un vieux psychiatre érudit, bardé de reconnaissance et d'une simplicité etonnante. C'est je crois l'immense qualité qu'avait Pierre. Quelle que soit son interlocuteur, il savait le mettre en valeur et lui donner à penser qu'il était unique.Et ce n'était pas un truc de psy, c'était sincère. Pierre était un homme profondément bon comme j'ai eu peu l'occasion d'en rencontrer, une sorte de saint ordinaire, n'ignorant rien de ses péchés mais tentant chaque jour de s'améliorer.

Autant vous dire que le grand Philippe, le roi des succès faciles et des admissions parallèles au concours en a pris plein la figure. Je me savais bon et doué sur des tas de choses mais Pierre m'a donné une grande leçon d'humanité et d'humilité. 

Lorsque j'ai ouvert mon cabinet, je l'ai gardé en référent. Référent est un bien grand mot puisque je me suis toujours fichu de la psychanalyse, quelle qu'elle soit, comme de mon premier slip. Pierre était juste pour moi un amer remarquable comme on dit en marine, un point de référence précieux. Car s'il était psychanalyste médiocre, c'était en revanche un excellent médecin au diagnostic juste et aux ordonnances mesurées. Avec Pierre, jamais vous n'aviez de diagnostic à l'emporte pièce et de prescriptions outrées. Pierre avait à la fois l'esprit de logique mais aussi cet esprit de finesse devenu si rare.

Et si j'ai l'habitude de me faire confiance, j'aimais en cas de doute infime l'inviter à déjeuner et lui présenter mon cas. Je le voyais alors en face de moi, plisser les yeux, je l'entendais presque réfléchir et puis il me donnait son avis. Si nous étions d'accord, lui et moi, on aurait pu avoir la faculté contre nous, que je les aurais tous envoyés chier. Pierre et moi, lui en analysant et moi en promouvant, on formait une équipe de choc imparable.

Je me souviens qu'au cours d'un de nos déjeuners, durant lequel nous avions mangé de la viande rouge saignante et bu du vin, car Pierre savait vivre, il m'avait dit qu'il y avait plus de mauvais psychiatres que de vrais schizophrènes. Comme il avait raison. D'ailleurs Jésus, dont j'ai abondamment parlé, lui doti beaucoup et il le sait fort bien. Alors qu'il se débattait avec ses curieux symptômes, j'avais eu deux compte-rendus à son sujet. L'un émanant d'un psychiatre hospitalier parlait d'une pseudo-psychose atypique et recommandait des neuroleptiques. L'autre émanant de ce cher Pierre, qui avait reçu Jésus sans le faire payer, était : "j'ai vu ton petit patient, il est charmant et attachant. Il n'est pas psychotique. Creuse un peu et tu trouveras la cause".

C'était aussi un érudit, issu d'une époque révolue, un médecin capable de parler couramment anglais et allemand, capable d'apprécier la lecture et l'art et non un de ces ânes diplômés qu'une simple IA remplacera bientôt. Un jour que je prenais un café avec Le Touffier et que je pestais contre les médecins, ce dernier prit mal la chose et m'expliqua que c'était mal d'en vouloir au corps médical. Je lui présentai mes excuses en lui disant que je n'en avais pas après TOUS les médecins mais juste après certains qui ne faisaient pas le minimum syndical. Je lui parlai alors de Pierre et décidai de lui présenter.

La semaine suivante, nous déjeunions tous les trois. Et lorsque le déjeuner fut fini, après trois heures passées à table, j'entends encore Le Touffier me dire que là, j'avais mis la barre haute, que Pierre était bien plus qu'un médecin mais un vieux savant. Et il rajouta que si c'était là mon exigence normale, je resterai déçu parce que ce genre de personne était en voie de disparition. Le Touffier avait eu raison : Pierre était un vieux savant, n'ayant rien à voir avec ce que le corps médical offre aujourd'hui. Ancien du CNRS (médaille d'argent), il disposait d'une culture scientifique remarquable toujours entretenue, même dans les dernières années de sa vie. 

Je l'ai vu la semaine précédent son décès. Il était très malade et il le savait. Il m'a expliqué qu'au mieux, il ne lui restait que trois années à vivre. J'en avais pris acte, me disant que c'était toujours cela de pris. Trois ans c'est mieux que rien. Finalement ce fut la dernière fois que je le vis. Lorsque son numéro résonna sur mon portable, c'était son épouse qui me parla. Je compris que si elle avait utilisé son téléphone, c'était pour trouver mon numéro et m'annoncer une mauvaise nouvelle. J'avais raison, il était décédé le matin même.

Ce dernier repas m'a marqué, non parce que c'est la dernière fois que j'ai vu Pierre, mais parce que c'est la première fois qu'il s'est autant confié. Je connaissais bien sur sa vie mais pas dans l'intimité. Ce jeudi là, il me parla. Et moi qui avait été son patient, celui qui se confiait, j'ai senti que quelque chose se passait, car c'est lui qui se confiait. Il émaillait son discours par des "ça ne t'ennuie pas qu eje te parle de tout cela ?" et bien sur je lui ai répondu que bien au contraire, c'était un bien grand honneur qu'il me faisait en me confiant ses tourments maintenant qu'il se savait en sursis. 

Je l'ai écouté patiemment me parler de sa vie, de ses peines, et Dieu sait s'il en a connues, ne l’interrompant jamais car cela n'aurait servir à rien. Au crépuscule de sa vie, les dés étaient jetés, il voulait juste parler, se confier, lui qui avait passé les dernières soixante années de sa vie à écouter les autres en tant que psychiatre. Il avait survécu à une famille pathogène au plus haut point puis à un divorce terrible ainsi qu'à la mort de deux de ses enfants et n'avait jamais perdu ni sa foi en Dieu ni son humanité. Et il me parla de tout cela d'une voix calme. Il me parla aussi de ses quelques années passées à Berkeley en tant que chercheur o! il avait enfin compris que la liberté est une vertu.

Il parla tant et si bien que nous restâmes quatre heures à table, enchainant café sur café. Il était dix-spet heures lorsque nous sommes sortis. Puis, je l'ai raccompagné à la porte de son immeuble et il m'a dit que cela lui avait fait beaucoup de bien de parler. Il a ensuite rajouté en souriant que j'étais un bon psy. Ça m'a fait très plaisir, non que je méconnaisse mes qualités, mais que venant de Pierre, c'était juste une manière de recevoir un brevet d'humanité et de bienveillance. Je lui ai demandé si je pouvais prendre sa suite et très sérieusement il m'a dit que je pouvais. J'avais au cours de ce repas, repris le flambeau. A moi de m'en montrer digne et de me montrer aussi bienveillant qu'il le fut pour ses patients. J'ai repris le métro pour rejoindre mon cabinet.

Trois jours après il décédait à l’hôpital Bichat laissant dans la vie de ceux qui l'avaient approché un grand vide qui ne se refermera jamais. Pierre était mon vieux maître mais aussi un véritable ami malgré les trente six années qui nous séparaient.

Dire que Pierre me manquera est une litote. Il laisse dans ma vie un grand vide que je ne comblerai jamais. Il me reste le souvenir de nos déjeuners, de ses précieux conseils, de son humanité, de sa gentillesse, de ses yeux bleus malicieux, de son immense culture, de l'agilité intellectuelle dont il faisait preuve, de ma surprise sans cesse répétée de me dire que ce vieil homme était bien plus jeune que bien des gens de vingt ans. Les souvenirs eux, ne meurent jamais, c'est déjà ça. 

Je retournerai régulièrement dans notre restaurant préféré rue Fabre d’Églantine, cet excellente adresse où lorsque nous entrions, moi le premier, je demandai d'autorité la meilleure table pour le professeur C. Ce sont vingt-quatre années de ma vie qui viennent de se clore brutalement.

Chaque année, les universités sortiront leur contingent de psychiatres mais moi j'aurais eu la chance d'avoir connu bien mieux : un vieux savant et un saint homme.

 Requiescat in pace ...



De profundis clamavi ad te, Domine, Domine, exaudi vocem meam.
Fiant aures tuæ intendentes in vocem deprecationis meæ.
Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit ?
Quia apud te propitiatio est, et propter legem tuam sustinui te, Domine.
Sustinuit anima mea in verbo ejus, speravit anima mea in Domino.
A custodia matutina usque ad noctem, speret Israël in Domino.
Quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio.
Et ipse redimet Israël ex omnibus iniquitatibus ejus.
Requiem aeternam dona eis Domine, et lux perpetua luceat eis. Amen.

4 Comments:

Blogger Kevin Macarry said...

"Depuis j'ai appris qu'il fallait se méfier des bureaux trop bien rangés et qu'à contrario, un endroit bordélique laisse augurer un esprit qui fonctionne bien. " à ce propos petite anecdote rigolote j'ai fais des recherche vite fait là dessus et je suis tombé sur ça

" Les chercheurs ont demandé aux participants de remplir un questionnaire dans un bureau rangé, ou en désordre, puis de faire un don à une œuvre de bienfaisance et, à leur départ, de choisir une collation. Ceux qui avaient accompli cette tâche dans un bureau rangé ont fait les dons les plus importants. Ils ont été aussi plus nombreux à préférer la pomme à la tablette de chocolat en guise de collation. Preuve de conformisme, selon la chercheuse : « ils ont fait ce que l’on attendait d’eux. » "


bon après ça vaut ce que ça vaut

2/2/18 10:09 AM  
Blogger Castanea Com said...

Comment pourrait on laisser quelque commentaire à cet article ?
Comment pourrait on ne pas laisser de commentaire à cet article ?

16/2/18 9:35 AM  
Blogger Castanea Com said...

Comment pourrait on laisser quelque commentaire à cet article ?
Comment pourrait on ne pas laisser de commentaire à cet article ?

16/2/18 9:36 AM  
Blogger Kevin Macarry said...

où est le problème de laisser un commentaire à cet article?

19/5/18 8:41 AM  

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