05 février, 2018

La faille !


Un médecin vient de m'adresser un petit gars bien comme il faut, commissaire aux comptes dans l'un des plus grands cabinets du monde, un cabinet que tout le monde connait et dont je tairai le nom. Un des big four même si quand j'étais jeune, on parlait de big six parce qu'il y en avait six évidemment. Et puis, je ne sais pas qui a fermé ou bouffé l'autre, toujours est-il qu'ils ne sont plus que quatre. 

Même que quand j’étais jeune et fraichement diplômé, on était vachement incité à aller bosser dans ces entités, sous prétexte d'apprendre à bosser à l'américaine avec plein de process. Même que je n'ai jamais eu envie d'aller bosser dans de telles boites. Tout jeune, je n'étais déjà pas très carriériste. Ou disons que je me serais bien vu associé directement vu que j'avais compris comment ils s'y prenaient pour faire bosser les jeunes. Notamment ceux issus des ESC ou de Paris IX qui étaient de vrais futurs esclaves.

Moi, j'étais pas trop preneur de l'ambiance américaine et de leurs grades à la con, junior, senior, directeur de mission, etc.Alors je n'ai jamais postulé. Est-ce une erreur ? Disons qu'aujourd'hui je serais mieux intégré socialement mais je ne serais pas moi.

Alors ce petit gars arrive et m'explique qu'il a un vrai problème avec l'un des associés du cabinet pour lequel il travaille en direct. L'associé a trente-sept ans et est diplômé d'une école d'ingénieur et se prend pour Dieu le père. Bref, c'est un cas classique de personnalité narcissique, le mec fort avec les faibles et faible avec les forts, l'une de ces petites merdes qui hantent tous les bureaux de la planète.

J'explique à mon patient comment le truc fonctionne et je lui lis les critères du DSM pour qu'il sache que la psychopathologie connait très bien son associé et son fonctionnement. C'est déjà rassurant pour lui de voir qu'il n'est pas perdu dans une contrée inconnu mais juste le jouet d'un gros narcissique.

En résumé le narcissique c'est juste un clampin qui a un sens grandiose de sa propre importance et va exploiter l'autre dans les rapports interpersonnels. Psychopathologiquement c'est grave parce que ça se traite difficilement et humainement, c'est juste une merde.

Rajoutons que le narcissique est amoral par essence. Il n'a aucune loyauté envers qui que ce soit et n'est dicté que par deux choses : son intérêt et la peur. Il ira toujours dans le sens de son intérêt jusqu'à ce que la peur ne l'en dissuade. C'est un petit prédateur.

Rajoutons que certains narcissiques ont les moyens de l'être parce qu'ils sont vraiment intelligents. C'est donc un petit prédateur intelligent et non un gros balourd. C'est tout l'intérêt de la chose. Parce que le narcissique calcule vite et bien et qu'il sait fort bien à qui il s'attaque. Il pratique la communication asymétrique et si vous êtes pris dans ses rets, il y a toute les chances pour que vous vous soyez comporté comme le roi des soumis en vous agenouillant devant lui. C'est ainsi : certaines personnes nous semblent grandes que parce qu'on est à genoux devant elles.

La règle serait que dès qu'un narcissique vous colle une claque, vous lui mettiez une droite. Vous allez voir qu'il changera vite de victime. Le narcissique ne s'attaque qu'à l'animal le plus faible du troupeau. Si vous avez de vous, l'image d'un petit gros pas sexy et moyennement intelligent, vous serez une proie. Changez l'image que vous avez de vous et vous cesserez de lui être asservi.

Ajoutons qu'il y a le narcissique classique, qui est ainsi sans s'en rendre compte et dont on peut triompher et puis le modèle au dessus, chez qui se superposent des traits sociopathiques. Dans ce cas, non seulement le narcissique se conduira comme une merde mais en plus il y prendra plaisir. On nomme ceux là des pervers narcissiques. C'est un terme que j'emploie rarement parce qu'il a été terriblement galvaudé ces dernières années. Un vrai pervers narcissique, c'est quelqu'un de vraiment méchant pas simplement quelqu'un qui s'oppose à vos désirs.  

Alors avec mon petit patient on a fait le tour de la question. Il a admis qu'il avait de beaux diplômes et une belle expérience professionnelle et que même s'il venait à perdre son travail, il en retrouverait un facilement. Il fallait qu'il cesse de se vivre comme un ouvrier sidérurgiste lorrain dans les années quatre-vingt. Non mon petit bonhomme, tu ne risques rien. Arrête de te mettre à plat ventre. Au pire si tu es licencié, tu trouveras demain un autre job.

C'était sa vraie faille. Le fait qu'il soit absolument persuadé que pour être un petit gars bien il faille respecter à tout pris sa hiérarchie et l'entreprise. Bien sur que c'est bien d'être un bon petit gars plutôt qu'un gros sociopathe. Mais bon, il y a des limites. On peut jouer à un jeu si tout le monde applique les mêmes règles. Si les règles changent au gré des désirs de votre boss, ce n'est plus un jeu mais du sadisme. Or les pervers narcissiques adorent faire varier les règles du jeu. Ils demandent rouge et vous donnez du rouge mais ils vous assureront qu'ils avaient exigé du bleu. C'est pervers mais plutôt idiot. Bien sur le pervers narcissique ne se présente pas sous les traits d'un vilain aux crocs acérés. Pour vous mettre en confiance, il sait vous charmer voire vous flatter. Comme disait nos grand-mères, il est trop poli pour être honnête.

Quand le conformisme cède face à l'analyse des faits, on est mur pour se faire harceler par ce genre de pervers narcissiques. Alors qu'il suffirait de lui dire : non tu m'avais dit rouge je te l'assure.Le type tenterait bien de vous dire qu'il vous avait dit bleu mais il ne faut pas se laisser désarmer mais répéter : non tu m'avais bien dit rouge. A la longue le gars se lassera. Répéter cela deux ou trois fois, et il comprendra que vous n'avez rien d'une victime.

C'est facile à dire mais moins à faire bien sur. J'ai donc aidé mon petit patient à relativiser. Déjà par rapport à l'âge de ce fameux associé. Pour lui, c'est un chef et pour moi, juste un trou du cul de trente-sept ans. Je lui ai donc répété des dizaines de fois en lui serinant que pour faire péter les galons de cette sorte il fallait vraiment être une "petite bite". C'est important de ridiculiser la "cible" parce que c'est justement d'un faux prestige que le pervers narcissique tire son emprise. Or comme aurait dit Montaigne, aussi que l'on soit assis, on ne l'ai jamais que sur son cul. Faut donc relativiser. L'associé en question n'est ni Hitler ni Staline, juste un jeune associé d'un grand cabinet d'audit. On est tout de même loin du chef de guerre ou du tueur en série. C'est juste un mec qui a audité des boites et qui s'étant révélé un peu plus malin à su se vendre aux voyous qui dirigent le cabinet. Il n'est certes pas idiot, loin de là, mais surtout malin bien plus que dangereux. 

Les séances suivantes ont été dédiées à apprendre à dire non dans le respect des règles. Par exemple, quand mon patient rentrait de province où il avait été auditer une boite et que l'autre raclure lui disait le vendredi soir de passer au bureau, il a fallu dire non, qu'on se verrait lundi. Alors évidemment l'associé n'a pas lâché et il a suffit à mon patient de dire que c'était bon qu'il n'y avait aucune urgence vitale et que personne n'allait mourir. De dire bonsoir et de raccrocher. L'autre l'avait déjà dans l'os.

Ensuite quand l'associé fait des demandes sortant du cadre de la mission de mon patient, il faut aussi dire non. Par exemple il lui a récemment demander d'appeler untel parce qu'il n'était pas content de son boulot. Mon patient lui a juste dit de le faire lui-même parce qu'il n'était pas son "assistante" avant de quitter le bureau. Encore une fois : strike ! 

Et de multiplier ainsi les petits "non" de manière a regagner le terrain perdu. Il s'agit de le faire tout en étant irréprochable sur son boulot. Parce que vous vous doutez bien que le pervers narcissique vous attend au coin du bois. Comme mon patient est du genre perfectionniste, aucun risque de ce côté là. Avec ce genre d'individu, il faut être factuel et dichotomique. Blanc ou noir et rien d'autre. Toute nuance serait exploitée.

Au fil des semaines, c'est devenu un jeu ! Comment multiplier les "non" à l'associé sans risquer sa place. Et ébahi, mon petit patient a constaté que ça marchait. Il suffisait de dire "non" pour que l'autre le lâche. Bien sur il tentait de passer en force et dans ce cas il suffisait de redire encore et toujours "non" gentiment. Petit  à petit, l'autre a fini par le lâcher. Comme je lui expliquais, un pervers narcissique c'est comme un immeuble hausmannien dont aurait conservé les façades classées et détruit l'intérieur. C'est du vide, du que dalle, c'est pour ça qu'il se nourrit de la terreur qu'il engendre chez ses subordonnés. Un pervers narcissiques si vous poussez bien, ça s'effondre.

Afin de parfaire le travail, j'ai dit à mon patient qu'il devrait s'initier à la boxe. Et comme il ne savait pas où faire ça, je l'ai recommandé auprès de l'aîné de mes filleuls : l'officier. Je le surnomme l'officier parce qu'il a du maintient et un petit côté rigide amusant. On le verrait bien dans la cavalerie, se promener raide comme un I avec un stick sous le bras à passer la troupe en revue.

Ceci dit, bien que rigide, il est très sympa et c'est un bon moniteur de boxe.Il vous apprend à tenir une garde et à rendre les coups. Et quoiqu'on en dise, la boxe c'est un peu l'apprentissage de la vie. Mon petit patient y va cette semaine et j'attends beaucoup de cette initiation. Qu'il se découvre un corps et non seulement un cerveau mais aussi la capacité à rendre les coups. Et une fois qu'il aura saisi ça, je ne donne pas cher de la peau de son associé ! 

Moi je suis un bon gars empathique. Je souffre avec mon petit patient. Quand il me parle des avanies qu'il vivait, je souffrais avec lui et je n'avais qu'une envie, aller causer à son abruti d'associé. Bien sur que je ne peux pas faire ça. Alors je me contente de l'entrainer au combat de manière à être enfin respecté.

Je déteste les personnalités narcissiques. Et pour s'amuser, la vidéo suivante :