08 avril, 2008

Capacités d'adaptation !


Depuis maintenant pas mal d'années, j'ai conscience de vivre dans un des pays les plus nuls du monde. Certes, on objectera qu'il existe des pays pires que la France. Mais comme me disait ma mère lorsque j'étais petit, alors que je lui expliquais qu'un tel avait eu une note pire que la mienne : "regarde ceux qui sont au dessus !". C'est évident que si je compare notre pays au Zimbabwe, je préfère vivre en France.

Notre pays, gangréné par la volonté de laver plus blanc que blanc et d'établir le paradis sur terre est pris depuis des années d'une frénésie législative. Pour tout ou rien, les élus se réunissent et pondent des lois, des décrets, des arrêtés et bien sur des circulaires pour en préciser l'application. Car nos législateurs à la petite semaine ne savent plus rédiger un texte juridique. Naguère pays du droit, la France s'est transformée en pseudo-démocratie soviétoïde alignant des textes de plus en plus stupides.

Voici quelques temps, j'ai ainsi appris que le Sénat avait adopté un délit de fauchage. Ainsi, l'amendement du rapporteur du projet de loi OGM, l'UMP Jean Bizet a donc été adopté au terme d'un débat passionné. Le délit de fauchage sera donc passible de eux ans de prison et 75.000 euros d'amende et prévoit également des circonstances aggravantes en cas de destruction d'une parcelle d'essais de recherche. Dans ce cas, la peine peut être portée à trois ans et 150.000 euros d'amende.

La gauche s'est majoritairement opposée à cette disposition. L'ancien ministre PS, Michel Charasse s'étonnait d'une mesure distinguant pénalement la destruction d'un champ de culture OGM de celle d'un champ de culture conventionnelle. Pour le coup, bien que n'étant pas de gauche, je ne puis qu'être d'accord avec eux. On peut aussi se demander si, au lieu de faucher il venait à l'idée des camarades de José Bové d'arracher les plants, le délit serait constitué. Car arracher, n'est pas faucher, le geste n'est pas le même. Peut-être que dans quelques mois, devant ce vide juridique, il se trouvera un UMP perspicace pour présenter un énième amendement. Pour ma part, il me semble bien naïvement qu'il était interdit de s'en prendre à la propriété d'autrui !

Parce que le problème ne vient jamais des lois mais de leur application. J'ai pu constater par ailleurs que le citoyen lambda n'était pas si stupide et savait s'adapter à ce monde devenu fou. Ainsi, la semaine dernière, je prends mon RER comme chaque matin. A peine entré dans le wagon, je suis hélé par un type qui me dit "Salut gamin !".

L'apostrophe est suffisamment étonnante pour que je me retourne. C'est un type assis juste derrière qui semble ravi de me voir. Pourtant je ne le connais à peine. De taille très moyenne, avec un visage en lame de couteau surmonté d'une tignasse hirsute, c'est un des piliers qui fréquentent le petit rade où j'ai mes habitudes, un type à qui j'ai du dire bonjour trois fois dans ma vie. Il m'a toujours semblé solitaire alors j'ai du échanger quelques mots à l'occasion. Manifestement, cela lui a fait plaisir et je suis devenu un "pote" ou "quasi-pote" ou du moins quelqu'un à qui on dit bonjour quand on le croise plutôt que de feindre de ne pas le voir. Je ne connais même pas son prénom.

Ne pouvant reculer, je vais lui serrer la main et m'assieds face à lui pour papoter. J'aurais préféré lire mais il est difficile de l'envoyer balader. J'apprends ainsi qu'il n'a pas plus de domicile fixe mais vit "dans les bois". Dans les faits, il s'agit d'un terrain privé très retiré et situé en bordure d'un bois. Interloqué, je l'interroge sur son mode de vie et suis surpris de voir ce type, humble parmi les humbles, vit exactement ce que décrit David Henry Thoreau dans son ouvrage célèbre "Walden ou la vie dans les bois".

Il m'explique qu'il s'éclaire à la bougie, recharge son portable sur une batterie de voiture et vit d'expédients qui lui suffisent parce qu'il a peu de besoins. Il parle calmement et intelligemment, même s'il est un peu bizarre. Son expérience est étonnante alors je le presse de questions pour comprendre comment à notre époque, on peut encore vivre ainsi en marge de la société sans pour autant se clochardiser.

Il m'explique qu'il suffit d'un baquet d'eau à faire chauffer pour rester propre et de livres pour ne jamais s'ennuyer. Il a sa carte de bibliothèque. Quant à la télévision, il s'en moque et ne la regrette pas. S'il s'ennuie, il descend en ville et va boire un verre au café où il connait maintenant suffisamment de monde pour papoter quand il en a envie.

Habitué à vendre sur les marchés, il me dit se faire un peu d'argent en travaillant quelques matinées par semaine et sa vie lui convient. Certes il est un peu étrange sans pour autant qu'on puisse diagnostiquer quelque chose de précis. Il est juste singulier, une sorte de petit Diogène de banlieue. Pour le reste, il est aimable et verbalise correctement avec une intelligence normale.

J'avise alors son chien couché à ses pieds. Je lui dis que je trouve qu'il a grandi. Le chien sentant qu'on parle de lui, se redresse et vient quémander une caresse. Je lui trouve de faux airs de Rottweiler ou de beauceron. Il est très affectueux et ne semble aucunement dangereux. Le quidam m'explique que c'est effectivement un croisement entre un Rottweiler, un berger beauceron et un autre chien dont j'ai oublié la race. Il me dit que vivant seul, c'est son unique compagnie et qu'il a préféré un gros chien pour être tranquille. Je lui demande alors s'il a déclaré ce chien puisque manifestement il est inscrit dans en première ou seconde catégorie.

Il m'explique alors que s'agissant d'un croisement, ce chien ne rentre dans aucune catégorie visée par la loi. Ayant lu le texte, je lui réponds que "relèvent également de la seconde catégorie les chiens ressemblant aux chiens de race Rottweiler, qui ne sont pas inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture". Lui, se contente de rigoler en me montrant son chien. Et de me demander : "tu trouves qu'il ressemble plus à un Rottweiler ou à un Beauceron ?". J'avoue être incapable de lui répondre. Je lui dis qu'effectivement il a un peu la gueule d'un Rottweiler mais qu'il est haut sur patte et plus fin, tant et si bien qu'on croirait un Beauceron. Je rajoute qu'on sent qu'il y a aussi l'apport d'une autre race que je ne saurais par définir.

Le type rigole et m'explique qu'un flic qui verrait son chien et voudrait le verbaliser, serait aussi perplexe que moi et donc qu'il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter. Il poursuit en me disant que si on voulait lui prendre et le mettre en fourrière, ce serait aux autorités de prouver qu'il ressemble à un Rottweiler et que cela n'est pas gagné. Et il précise que son chien n'étant pas méchant, il n'y a pas lieu de penser qu'il serait plus dangereux qu'un autre. Et ce brave type, dont le parcours scolaire n'a pas du excéder la fin de cinquième conclut en me disant "la prochaine fois quand ils pondront une loi, ils n'auront qu'à être moins cons en tout cas moi je suis dans mon droit".

Parvenu à destination, il descend tandis que je reste assis sur ma banquette jusqu'à la station suivante méditant les réflexions de ce type. L'expérience est amusante puisqu'elle me prouve qu'il suffit de bien peu de choses pour mettre en péril l'échafaudage juridico-répressif de l'Empire du bien.

La capacité d'adaptation de l'être humain est sans limite. La capacité d'adaptation se définit en tant que capacité d'ajustement d'un individu face aux changements afin d'en atténuer les effets potentiels, d'en exploiter les opportunités, ou de faire face aux conséquences. A l'instar du rat, nous prospérons sur tous les continents, sous les tous les climats et sous toutes les formes de gouvernements, des plus justes aux plus injustes.

En psychologie, on utilise le terme de "coping". Le terme de coping fait référence à l'ensemble des processus qu'un individu interpose entre lui et un événement éprouvant, afin d'en maîtriser ou diminuer l'impact sur son bien-être physique et psychique. Les individus ne subissent généralement pas passivement les situations difficiles auxquelles ils sont confrontés, mais interviennent constamment pour établir des conditions qui leur soient propices. Cette tentative de maîtrise poursuit deux buts essentiels : éliminer ou réduire les conditions environnementales stressantes, mais aussi le sentiment de détresse qu'elles induisent.

L'étymologie du verbe anglais to cope (affronter, faire face, venir à bout, s'en tirer, etc.) trouverait son origine dans le vieux français : coup, couper (frapper), et au-delà du latin colpus, et du grec kolaphos : frapper de façon vive et répétitive, en particulier avec la main (Paulhan & al., 1995). Cela souligne le caractère actif et conscient du processus, qu'il convient donc de distinguer de simples mécanismes de défense.

Le terme anglo-saxon coping strategy est traduit dans la littérature scientifique française par stratégie d'affrontement ou stratégie d'ajustement. Faire face ne convient pas car il souligne le caractère confrontatif du processus, or parmi les stratégies de coping il en est qui consistent à éviter le problème. Ajustement ne convient pas davantage, car il n'est pour nous qu'une forme particulière de coping dans la finalité même de son action directe sur la situation. C'est pourquoi le terme " coping" est utilisé pour éviter toute connotation non appropriée. A défaut, le verbe d'adaptation convient aussi bien que son acception soit large.

C'est exactement ce que fait ce brave type : face à un état tentaculaire, il se contente de s'adapter du mieux possible. Sa stratégie est rendue possible du fait qu'il ait besoin de peu de choses pour vivre. Quoiqu'il en soit, cela m'a amusé de voir qu'à son humble niveau, il était capable de mettre l'état en échec. Comme le disait un de mes confrères, le législateur crèe des textes que le citoyen interprète. Il décide de vivre en humain et non en sub-humain soumis aux caprices d'élus devenus fous.

C'est la notion même d'adaptation et si l'on en croit l'OMS, cette manière de faire, qui pourrait apparaître comme une attitude terriblement sociopathique puisqu'elle consiste à détourner la loi, est une preuve de santé mentale : "Une personne en bonne santé mentale est une personne capable de s'adapter aux diverses situations de la vie, faites de frustrations et de joies, de moments difficiles à traverser ou de problèmes à résoudre. Une personne en bonne santé mentale est donc quelqu'un qui se sent suffisamment en confiance pour s'adapter à une situation à laquelle elle ne peut rien changer ou pour travailler à la modifier si c'est possible [...]".

Je m'en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte. Je voulais vivre intensément et sucer toute la moëlle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas découvrir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu.

Walden ou la vie dans les bois (Henry David Thoreau)

4 Comments:

Blogger groblin said...

J'utilise vos commentaires pour vous envoyer un message, comme il n'y a pas d'autres moyens de vous écrire:

C'est seulement pour vous indiquer le site (et ses livres):
http://alice-miller.com/

Le sujet de l'enfant est souvent peu ou pas abordé par les psys alors que c'est la cause de beaucoup de souffrances.

La partie courrier ( http://alice-miller.com/courrier_fr.php ) est aussi très intéressante.

"La Maltraitance, l'Abus de l'Enfant
C'est quoi?

Les humiliations, les coups, les gifles, la tromperie, l’exploitation sexuelle, la moquerie, la négligence etc. sont des formes de maltraitances parce qu’ils blessent l’intégrité et la dignité de l’enfant, même si les effets ne sont pas visibles de suite. C’est à l’âge adulte que l’enfant maltraité jadis commencera à en souffrir et en faire souffrir les autres. Il ne s’agit pas là d’un problème de la famille uniquement, mais de toute la société parce que les victimes de cette dynamique de violence, transformées en bourreaux, se vengent sur des nations entières, comme le montrent les génocides de plus en plus fréquents sous des dictatures atroces comme celle de Hitler. Les enfants battus apprennent très tôt la violence qu’ils utiliseront adultes en croyant à ce qu’on leur a dit : qu’ils ont mérité les punitions et qu’ils étaient battus « par amour ». Ils ne savent pas qu’en vérité la seule raison des punitions qu’ils ont subies était due au fait que leurs parents ont subi et appris la violence très tôt sans la remettre en cause. A leur tour ils battent leurs enfants sans penser leur faire du mal.

C’est comme ça que l’ignorance de la société reste si solide et que les parents continuent en toute bonne fois à produire le mal dans chaque génération depuis des millénaires. Presque tous les enfants reçoivent des coups quand ils commencent à marcher et toucher les objets qui ne doivent pas être touchés. Cela se passe exactement à l’age quand le cerveau humain se structure (entre 0 et 3 ans). Là, l’enfant doit apprendre de ses models la gentillesse et l’amour mais jamais, en aucun cas, la violence et les mensonges (comme: « je te bas pour ton bien et par amour »). Heureusement, il y en a des enfants maltraités qui recoivent l'amour et la protection chez les "témoins sécourables" dans leur entourage."

9/4/08 10:45 AM  
Blogger monoi said...

Encore une fois, tres bon billet.

Ici en UK, les socialistes ont cree plus de 3000 nouvelles infractions depuis 1997, et ils ne faiblissent pas. La France doit vouloir rattraper, vu que Sarkozy est un fan apparemment.

Le probleme, c'est que tout le monde s'y met, d'un cote comme de l'autre. Par exemple, Boris johnson, le prochain maire de Londres j'espere (et normalement plutot relax), a declare vouloir interdire l'alcool dans les trains de metro a cause des divers saoulards qu'on peut y trouver le soir tard. Outre le fait que souvent, ces saoulots peuvent etre bien rigolos (c'est pas toujours le cas il faut bien le dire), ce n'est generalement pas dans le metro qu'on se saoule et il y a deja une infraction d'ivresse sur la voie publique. Donc une interdiction de plus qui ne sert a rien sauf a faire chier celui qui a faire ses courses et qui rentre chez lui sans emmerder personne avec sa bouteille de vin.

Ce qui demontre (comme le fauchage/propriete d'autrui de votre billet) qu'au lieu de creer de nouvelles lois/restrictions/regles/etc, on ferait mieux de faire appliquer celles qui existent deja. C'est un vaste exercise de "job justification", pour lequel on paye et qui nous emmerde. Il faut bien avouer qu'on est encore plus cons que les politiciens...

Personne n'a l'air de trouver etrange qu'apparemment la situation empire alors qu'on arrete pas de pondre des lois, et personne ne se demande s'il n'y a pas une relation de cause a effet.

Et puis maintenant, avec l'europe de bureaucrates contre laquelle on a vote, ca ne va pas s'ameliorer.

9/4/08 4:08 PM  
Blogger Robert Marchenoir said...

Ah, on ne touche pas à Boris Johnson, hein. Un député qui a les cheveux jaunes est un bon député. Voir Geert Wilders.

Avec Boris Jonhson au lieu de Bertrand Delanoë, Paris aurait une autre gueule, je vous le dis.

9/4/08 5:40 PM  
Blogger Magnetika_ said...

Il se fait tard, mais je n'ai pu quitter les yeux de votre blogue depuis ces quelques dernières heures.
Ce texte m'a particulièrement interpellé dans la mesure où j'ai fais plusieurs recherche sur le phénomène de l'itinérance.
La rencontre que vous décriver avec des mots si Imagés! Ce moment aura été une douceur pour mes yeux.
Enchanté d'avoir découvert votre blogue.
J'aimerais vous posez une question plutôt personnel, donc laisser-moi savoir comment puis-je le faire! =)

Bien à vous.

13/12/09 6:07 AM  

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