09 avril, 2008

Journée ordinaire !


Cette journée, ça aurait pu être aujourd'hui, hier ou même demain. Toutes se suivent et se ressemblent. Je vis à Paris, capitale de la France en l'an de grâce 2008.

Ce matin, je prends mon RER comme d'habitude. Muni d'un livre, car je ne saurais pas plus vivre sans livre qu'El Gringo sans sa Harley-Davidson ou un junkie sans sa came, et je m'assieds. Je choisis toujours une banquette du côté droit et m'assieds à la place près de la fenêtre de manière à ce que le rebord de celle-ci me serve d'accoudoir. Je suis un pépère bourré de principes idiots. Et s'il y a un canon dans un bon angle de vision, c'est encore mieux, je peux me rincer l'oeil quand je lève les yeux de mon livre.

Le défilé commence. Il s'agit d'abord d'un petit "gens du voyage". Je n'ose pas écrire "manouche" ou "romanichel" parce que cela doit être interdit par une loi. Alors que "gens du voyage" c'est autorisé voire prescrit. Comme c'est un enfant, je ne sais pas comment on peut le qualifier. Il nous débite son couplet selon lequel il n'a pas la social et pas la chômage. Moi je trouve cela plutôt normal puisque quand j'avais son âge, environ huit ou neuf ans, moi non plus je ne bénéficiais pas d'une couverture chômage ni même de prestations sociales particulières. C'est normal, j'allais à l'école.

Cinq minutes après le même modèle un peu plus âgé nous débite à peu près la même chose. Comme il est plus malin, plutôt que de s'égosiller, il a eu l'idée de rouler une feuille de papier pour en faire un porte-voix. Lui non plus, n'a pas la social ni la chômage et en plus il a des ptitits frères à charge dans la caravane sans la chauffage. Alors là, je me mets à sa place et je me dis que c'est le coup dur. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si moi, à douze ans j'avais du élever mes frères et sœurs, surtout dans une caravane sans chauffage. Non que je sois particulièrement frileux mais bon, ça caille en ce moment.

Deux minutes après, un plus grand dont j'estime approximativement l'âge à dix-huit vingt ans, vient le rejoindre. Si j'étais mauvaise langue, je dirais que c'est une sorte de chef qui vient vérifier si les plus petits ont bien fait leur boulot. Mais comme je vis en France et que j'ai un peu peur que la STASI me lise, je ne dirai rien. Je suppose que c'est un copain. Après tout, ils ont le droit d'avoir des copains plus âgés non ? Je les observe et je me dis que je trouve curieux que l'état français si prompt à donner des leçons au monde entier supporte que des gosses mendient dans les transports en commun.

C'est ensuite le tour d'une femme issue manifestement du même groupe ethnique de venir nous rendre visite. J'espère que j'ai le droit de dire "groupe ethnique" ? Elle est accompagnée d'une petite fille de quatre ou cinq ans. Comme je m'y attendais, elle non plus n'a ni la sociale et, vous ne me croirez pas, ni la chômage non plus. C'est fou le nombre de gens qui n'ont aucun prestations dans notre pays ! Mais bon, je suis plongé dans ma lecture. Et je vous avoue que le Kaltembach en question écrit superbement bien. Je finis l'analyste, un fabuleux roman.

Deux ou trois stations après, c'est au tour d'un SDF de venir nous parler de sa vie très triste. Jeté à la rue après avoir été liencié, il nous explique qu'il n'a pas de revenus. Il nous dit aussi qu'il accepterait même un sourire. Bien sûr, il omet de nous parler de ses problèmes d'alcool. Moi ce que j'en dis hein ! Mais bon, avec le boulot que je fais, je sais reconnaître un alcoolo d'un mec sobre. Et même si devenir SDF peut arriver à tout le monde, il faut aussi remettre les choses en place, ça arrive tout de même plus facilement si on est alcoolo. Je lui dirais bien de se mettre en contact avec les AA mais bon, il n'a rien demandé et vu sa trogne rougeaude, il n'a pas décidé d'arrêter de picoler. Alors, je garde mes bons conseils pour moi.

C'est ensuite autour d'un second SDF de monter dans le wagon. Lui, nous vend un petit journal. Sa voix est forte et claire et il ne la joue pas dans le pathos. Je lui achète son dictionnaire des rues de Paris. Cela m'a couté deux euros et lui est content. Voilà une transaction OK/OK comme diraient les fanas d'analyse transactionnelle.

Il est suivi d'un autre que je vois souvent. Il a une voix désagréable extrêmement aigüe. Ce jeune homme sympathique accepte aussi les tickets restaurants qu'il juge "bien pratiques pour avoir un petit repas chaud". Manque de pot, je n'ai pas de ticket restaurant. Et puis, on ne se rend pas compte mais avec l'euro, donner aux pauvres est dispendieux. Avant on vous tapait de cent balles, soit un franc, maintenant il faut filer un euro soit plus de six francs cinquante !

Je quitte le RER pour prendre ensuite une ligne de métro. Un mauvais saxophoniste massacre Girl from Ipanema alors que ce n'est pas très dur à jouer. Que faire ? Lui dire qu'il joue mal ? Le payer pour qu'il arrête ? Ou lui dire que je peux lui donner des cours ? Le problème, c'est que j'ai fait piano et pas saxo. Je me contrains donc à écouter ce mauvais musicien.

Je parviens enfin à destination. Je remonte la rue. A ma droite, j'avise un pauvre hère qui fait un pathétique spectacle de marionnettes avec sa main recouvert de ce qui semble être une chaussette ou un vieux chiffon. Près de lui, une boîte de conserve sert de sébile. Je me fends de cinquante centimes parce qu'il me fait pitié.

Cinquante mètres plus loin, deux teufers, jeunes hirsutes affublés d'affreux cabots et sans doute amateurs de rave parties, me hèlent pour avoir une pièce. Je fais non de la tête et l'un d'eux me hurle que les "costumes-cravates" sont tous comme moi. Je n'ai pas le temps sinon je me serais bien pris la tête avec lui. Je lui aurais demandé s'il avait un problème. Cela m'aurait amusé. En plus avec leur tronche, je ne risque rien. L'héroïne donne peut-être une grande gueule mais n'entretient pas la forme physique.

En général, ils finissent par se taire dès qu'on se montre un peu vindicatif. C'est vrai quoi merde, je me lève, je vais à mon cabinet et il faut encore que des feignants de vingt ans m'insultent. Putain, s'ils mettaient le même acharnement à chercher du boulot qu'à trouver leur dope, tout irait mieux pour eux. Bien sûr on m'objectera que la dépendance à l'héroïne est une chose terrible. Je le sais d'autant mieux que dans mes premières années, j'ai eu une grande majorité de toxicos dans ma clientèle. C'est normal, au début les médecins vous envoient les fonds de tiroirs et peu de psys acceptent les toxicos parce qu'ils font peur. J'ai d'ailleurs eu d'excellents résultats.

Je continue à marcher. Devant une porte cochère, une femme d'âge moyen que j'aurais diagnostiquée comme schizophrène harangue un ennemi imaginaire, perdue dans sa folie, sans doute en proie à des voix intérieures. Je ralentis le pas mais ce qu'elle dit est incompréhensible. Je me dis que décidément, il y a plus de fric pour Madame Betancourt que pour les malades mentaux. Cette femme est une malade qui n'a aucune chance de s'en sortir. Je me dis que c'est chouette la France.

J'arrive enfin à mon cabinet. J'ouvre les portes, pénètre dans la charmante cour intérieure et reçois ma première patiente. C'est une jeune femme d'un peu plus de vingt ans. Charmante et intelligente, elle me parle de ses soucis de vie. Là elle m'entretient de ses origines corses. Elle m'explique que les corses sont des beaufs et des salauds. Je lui demande si elle me dit cela à cause des activités mafieuses qu'on leur prête (moi je ne sais rien !) ? Elle me répond que non, qu'elle ne les aime pas parce qu'ils sont racistes. Elle m'explique qu'elle n'y va plus depuis cinq ans à cause de cela.

J'acquiesce même si il y aurait beaucoup de choses à dire. Je n'en ai pas la force. Elle continue sur ce sujet durant quelques minutes. Je me dis qu'elle est jeune et qu'elle jauge tout par rapport à la capacité d'ouverture à l'autre. Elle me parle ensuite de sa passion pour l'Afrique. Je l'écoute patiemment. Enfin, elle commence à me parler d'elle et de ses problèmes. Peut-être qu'un jour elle me reparlera de la Corse. Je pense que le jour où elle renouera avec ses origines, elle aura grandi.

J'enquille ensuite les patients puis mon pote le pilote passe déjeuner. Nous allons déjeuner dans une pizzéria qui sert tardivement car il est quatorze heures trente. Lui et moi constatons, qu'il devient de plus en plus difficile pour un mec de déjeuner avec un copain sans qu'aussitôt on soit pris pour des gays. Ni lui ni moi n'avons particulièrement le look homo mais bon, le serveur qui semble gay nous fait de grands sourires. Je décide de ne pas prendre de dessert parce qu'il faut que je mincisse. Mon pote le pilote prend une glace. Le serveur lui amène sa glace en me donnant aussi une cuiller en m'expliquant que comme cela je pourrais manger dans la coupe de mon ami. Allez pourquoi pas ? Avec mon métier, je me dois d'être openmind. Peut-être que la prochaine fois on se roulera des pelles pour être assorti à l'époque.

Le repas fini, on décidé d'aller prendre un café. Bien sûr, comme des chiens de fumeurs que nous sommes, nous sommes cantonnés dehors. L'un des cafés possède une jolie terrasse chauffée. Deux minutes après que nous soyons installés, un groupe de jeunes sortent. Les deux mecs ont des jeans taille 34. J'imagine qu'ils doivent les enfiler à l'aide d'un démonte-pneu, vu comment cela les moule. Les jeans sont un peu baissés parce que la mode est de montrer son calbut. Les deux ont des coupes de cheveux très travaillées bien qu'ils ne soient pas gays. Ce sont des métrosexuels comme on dit maintenant. J'évalue leur taille à un mètre quatre-vingt mais ils ne doivent pas peser plsu de cinquante-cinq kilos, deux vraies ablettes.

Je comprends que les racailles qui s'entrainent dans les salles de boxe du 9-3 les voient comme des proies. Mon pote pilote et moi, on se dit qu'on les agresserait bien. C'est vrai, ces deux ablettes semblent friquées. Deux claques et on aurait du liquide et les cartes bleues avec les codes. C'est tentant. Ce qui est fou, c'est que je suis un type honnête et gentil. Mais bon, face à ces deux nazes qui ont une telle allure de victimes, on se dit que c'est bien con d'être honnête. En plus, ils ont de vraies têtes à claques. Je suppose que ce sont les prototypes du mâle urbain branché du début du vingt-et-unième siècle.

Leurs copines sont sympas aussi. Les deux sont habillées comme des putes alors qu'elles ne doivent pas avoir plus de dix-huit ans. L'une d'elle porte une chemise d'homme sans rien dessous. C'est tellement court qu'on voit le haut de son collant. Je me pencherais bien pour voir si on lui voit la chatte. Non que je sois un pervers mais simplement pour constater jusqu'où peut aller la putasserie ambiante. Pour parachever le tout, elle est chaussée de sandales à talons aiguille. Elle marche en fumant sa clope et à chacun de ses pas, elle manque de se péter une cheville.

Sa copine est plus ronde alors elle se dissimule sous une tonne de sapes malpropres. En revanche, elle a aussi opté pour les chaussures de putes. Ce qui la distingue, ce sont ses seins. Mon copain pilote, en grand amateur de seins, m'affirme que ce sont des faux et qu'ils sont refaits. C'est vrai que c'est étrange de voir une gamine de dix-huit ans affublée d'obus qui auraient pu ravaler Mae West au rang de Jean Birkin. Ce sont deux monuments tout juste maintenus par un soutien-gorge qui ne demande qu'à éclater. C'est ahurissant. Mon pote et moi, en vieux de la vieille, on se dit qu'elles doivent avoir des parents. On se demande ensuite quel genre doivent avoir les parents pour laisser sortir leurs filles ainsi déguisées en putes.

Je retourne au cabinet. Avant bien sur, on a réglé la note. Un jus d'orange pour le pilote et un café pour moi. On s'en tire pour huit euros, soit près de cinquante balles. Pour vivre, je me rends compte qu'il faut de la thune, beaucoup de thunes de nos jours. Mieux vaut ne jamais convertir en vieux francs si on veut garder le moral. Alors on jette les billets de Monopoly et on continue à vivre en croyant qu les prix n'ont pas augmentés.

J'enquille de nouveau les patients. Il est vingt-et-une heure et Le Roux passe prendre un verre. Le même genre de jeunes se trouvent en terrasse. Même lui qui n'a pourtant que vingt-neuf ans est outré par leurs tenues. Mais bon, on passe à autre chose. On ne va pas ressasser tout cela. Une demie-heure après, je le quitte et reprends mon métro puis mon RER. Je suis passé par Chatelet. Comme chaque soir ou presque, une femme âgée aveugle, munie d'une canne blanche et d'un tout petit ampli, beugle du Edith Piaf dans l'indifférence générale. C'est chouette de vieillir en France.

Durant quarante minutes, j'aurais encore le droit aux "gens du voyage" puis aux SDF. Ce ne sont pas les mêmes mais les discours n'ont pas varié. Comme c'est le soir, j'ai aussi le droit à tous les jeunes connards qui mettent leur IPOD à fond. On entend les aigües et c'est insupportable. Ils sont assis le regard dans le vide, les pieds sur les banquettes et les écouteurs vissés sur les oreilles. Dans le fond du wagon, une autre espèce de connard de jeune, a décidé d'écouter sa musique sans casque. On a donc le droit à cet abruti qui tient son GSM à la main et écoute du rap l'air réjoui. Personne ne dit rien parce que de toute personne, plus personne ne dit rien car on a tous perdu notre capacité à nous énerver. Curieusement, je me mets à penser à Rosa Parks.

Rosa Parks, pour ceux qui ne s'en souviennent pas, est devenue célèbre parce que le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), elle refusa de céder sa place à un passager blanc dans un bus. Arrêtée par la police, elle se vit infliger une amende de 10 dollars (plus 4 dollars de frais de justice) le 5 décembre et fit appel de ce jugement. Un jeune pasteur noir inconnu de 26 ans, Martin Luther King, avec le concours de Ralph Abernathy, lança alors une campagne de protestation et de boycott contre la compagnie de bus qui dura 381 jours. Le 13 novembre 1956, la Cour suprême cassa les lois ségrégationnistes dans les bus, les déclarant anticonstitutionnelles.

Je me mets à penser qu'un jour peut-être un homme ou une femme plus courageux que les autres, se lèvera pour aller foutre une beigne à ce genre de connard qui écoute sa musique à fond sans se soucier des autres en lui enjoignant, une de mettre un casque, deux de retirer ses pieds de la banquette, trois de ne jamais recommencer sous peine d'en reprendre une dans le museau. Je suis sûr qu'une telle personne serait soutenue. Mais il n'y a pas de Rosa Parks ce soir là. Et ce ne sera pas moi non plus. J'ai perdu toute capacité d'indignation.

J'ai passé une bonne journée. A chaque heure, j'ai du expliquer à mes chers patients dépressifs combien il était stupide de déprimer parce que le monde était beau et qu'il n'attendait qu'eux. Pourtant, je ne suis pas sûr que le monde soit beau. Je feins d'y croire. Si je cède, c'est fini. Je suis aux avant-postes de la misère humaine, il faut tenir.

Mae West

3 Comments:

Blogger Laure Allibert said...

Un morceau d'anthologie ! J'admire votre façon de raconter. Moi je fais davantage dans la comptabilité libertarienne...

9/4/08 6:51 PM  
Blogger il sorpasso said...

d'accord avec Laure, ce petit article est parfait dans son genre

9/4/08 11:36 PM  
Blogger fiona said...

Je comprends et j'apprécie ce blog mais moi j'ai la trouille ....
et je n'ose pas écrire ce que je vis au quotidien de peur d'avoir des soucis avec l'administration qui m'emploie et le "devoir de réserve" qui me baillonne.
Cccchhhuuuuuuuuuuuuut ! le net à des oreilles.
quand on n'est pas français on a du mal à comprendre, mais il y a des tas d'événements que l'on vit au quotidien dont on ne parle jamais dans les médias (le racisme anti-blanc ; l'interdiction de faire du bruit dans le TGV : pas de téléphone, pas de gosse bruyant, pas de conversation avec le voisin ; ...) il y a les bons français qui ne fument pas, ne boivent pas, respectent les pharmaciens, parlent bas, regardent PPDA, donnent aux pauvres, ne critiquent jamais personne (respect ! Au boulot on ne peut pas dire "c'est vraiment un con qui fout rien" mais on doit dire "j'ai du mal à travailler avec lui et je n'ai pas de vision objective de son travail, il faudrait peut être envisager de lui proposer un poste plus intéressant ?")
Arrrg ! je vous envie le courage de ce blog !

11/4/08 8:59 PM  

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