08 avril, 2010

Mickey killed me !




Je connais bien Mickey. D'une part, parce que j'ai été abonné durant des tas d'années à son journal éponyme. D'autre part, parce que Mickey est le grand copain de mon père, puisqu'ils sont nés la même année. Autant vous dire que pour moi, la souris à quatre doigts est plus qu'une amie, c'est une partie de moi et de ma vie. Chez nous, on ne déconne pas avec Mickey !

Or qu'apprends-je dans le Parisien de l'éditions d'aujourd'hui ? Rien moins que Mickey aurait pu tuer un des salariés qui œuvre pour sa plus grande gloire à Marne-la-Vallée ! Allez hop, j'ouvre les guillemets et je cite :

"Quelques mots gravés au canif, pour dire son calvaire avant de mourir. Selon sa famille, Franck Claret, le chef de cuisine de Disneyland qui s'est pendu à son domicile à la fin du mois dernier, aurait désigné son employeur avant de se donner la . Selon Pierre-Louis Neu, beau-père de la victime, le salarié en souffrance a laissé ce message sur un mur à l'attention de sa femme juste avant son : «Je ne veux plus retourner chez Mickey, je t'aime» Franck Claret devait reprendre son travail de manager dans les cuisines du Disneyland le jour de sa mort. Selon ce même témoin, le salarié avait également écrit un SMS impliquant Disneyland peu avant de commettre l'irréparable. "

L'inlassable psy que je suis est immédiatement en alerte. Après tout, le suicide c'est un peu pour métier. Et je me demande aussitôt ce qui a pu se passer pour chez l'ami Mickey pour qu'un salarié ait décidé d'en finir. L'an dernier, avec mon père, nous y étions allés chez Mickey. Même que nous avions tout fait : de Space mountain, l'attraction idiote qui vous pète les cervicales, à It's a small world, le truc pour nourrissons avec des petits automates qui gigotent et une musique qui vous prend la tête ! Moi, j'avais trouvé ça propre et bien fait et on avait bien mangé en plus. Les salariés ne m'avaient pas donné l'image de grands dépressifs au bord du suicide. Alors je me demande aussitôt ce qui a pu se passer pour qu'un chef cuisinier décide d'en finir à cause de Mickey ! Heureusement, le fin limier qui signe le papier du Parisien répond aussitôt à mon interrogation :

"Selon ce même témoin, le salarié avait également écrit un SMS impliquant Disneyland peu avant de commettre l'irréparable.

«Il ne l'a finalement pas envoyé, mais nous l'avons retrouvé dans les brouillons de son téléphone portable», précise Pierre-Louis Neu... L'homme, qui avait reçu son gendre dans son domicile des Cévennes pendant une dizaine de jours peu avant son suicide, est convaincu que «le travail de Franck est à l'origine» de son geste. «Tous les soirs, il me disait qu'il était venu chez Disney pour faire de la grande gastronomie, et qu'il en avait marre qu'on l'oblige à cuisiner de la m...», affirme le beau-père. "

Bon, même si j'ai bien bouffé chez Mickey, je ne peux pas dire que ce fut merveilleux mais j'ai pu bénéficier d'un concert de blue grass en plein air joué par des musiciens d'excellent niveau. Cependant, il parait que la restauration puisse être de meilleur niveau dans d'autres établissements du parc d'attraction voire dans certains des hôtels accueillant les touristes.

Et puis même si l'on admet que Mickey voulait faire cuisiner de la merde à Franck, Claret, où est le problème ? J'ai eu plusieurs fois des cuisiniers dans ma clientèle. Sincèrement, en région parisienne, un bon cuisinier n'est pas le plus à plaindre et leurs patrons le savent bien. Ils sont généralement bien payés et bien traités et en cas de problèmes, savent rendre immédiatement leur tablier pour aller proposer leurs services ailleurs. Et si cela se passe mal en France, la réputation de notre cuisine est telle, que c'est bien l'une des rares professions qui peut aller n'importe où dans le monde et trouver du boulot. Alors, même si je ne remets pas en cause les propos du beau-père, pourquoi son gendre a-t-il préféré se suicider plutôt que de rendre son tablier ? Pour nous éclairer, le plumitif du Parisien poursuit :

"Chargé de l'enquête sur les circonstances de ce drame, le groupement de gendarmerie de Seine-et-Marne se refusait mardi à tout commentaire sur cette affaire sensible. Après deux autres suicides de salariés à Disneyland et une tentative de suicide en février dernier, ces nouvelles révélations mettent le géant des loisirs dans une position délicate."

Bon, statistiquement, pour une entreprise qui compte près de quinze mille salariés, cela ne semble pas révélateur de quoi que ce soit. Au cas où notre ami journaliste du Parisien ne le saurait pas, on est souvent salarié d'une entreprise, en même temps que parent, ami et être humain de manière générale. Donc, un mari plaqué peut devenir un salarié suicidé par exemple sans que la responsabilité de l'employeur ne puisse être mise en œuvre.

C'est un peu toute l'ambiguïté de ces suicides mettant en cause l'employeur. Certes, des conditions de travail déplorables peuvent entrainer de telles issues notamment lorsqu'il s'agit d'individus fragilisés (âge, manque de formation, région fortement touchée par le chômage, etc.). Mais dans le cas qui nous préoccupe, nous sommes loin de tout cela.

En effet, au risque de me répéter : pourquoi se suicider plutôt que de rendre son tablier pour aller travailler ailleurs ? L'employeur bourreau face au pauvre petit salarié qui n'a rien fait, me semble être un raccourci étonnant. On manque toujours de recul sur ces affaires. Qu'il s'agisse de France Télécom ou de Disney, il semblerait que les journalistes prompts à sauter sur le sensationnalisme autant qu'à taper sur le vilain employeur (et dans ce cas il est même américain quelle chance !) en oublie toute déontologie !

Nulle enquête, on ne fait que rapporter des faits en les orientant astucieusement. Le titre même "Eurodisney : le cuisinier avait laissé un SMS avant son suicide" est une superbe manipulation. Pour le quidam, l'association Eurodisney et suicide fait mouche : ça y est encore un drame lié aux conditions de travail. Dans un des cas liés à France Télécom, on avait ainsi omis d'expliquer que la jeune femme s'étant jetée par la fenêtre était par ailleurs psychiatrisée depuis des années pour une dépression chronique.

Dans ce cas, si l'entreprise ne doit certes pas être un lieu inhumain, elle n'est pas pour autant une structure adaptée à la prise en charge de cas pathologiques. Certaines personnes sont parfois tellement fragilisées que la plus petite frustration, la plus simple contrariété peut prendre des proportions dramatiques et entrainer des conséquences terribles.

L'article du Parisien explique d'ailleurs que : "La semaine dernière, des sources proches de la direction mettaient en avant les «problèmes personnels» de Franck Claret." Mais bon, c'est trop tard, le mal est fait. En faisant un article à partir d'un simple non événement, un journaliste qui n'a pas enquêté mais ne fait que relater des impressions et des ouï-dires jette un voile de suspicion sur une entreprise qui n'est peut être pour rien dans ce drame.

En revanche, ce qui aurait été intéressant de savoir c'est qu'en France en 2008, selon les sources, le taux de suicide est de 16,2 pour 100 000 habitants ou bien exprimé de la façon suivante par l'OMS : 26,4 pour les hommes et 7,2 pour les femmes. Les hommes se suicident donc plus massivement que les femmes, même si ces dernières sont toujours présentées comme d'éternelles victimes.

Rappelons en outre que parmi les pays de l'OCDE, les taux de suicide sont les plus forts au Japon et en France (de 15 à 20 pour 100 000) et les plus faibles en Italie, Grande-Bretagne et aux États-Unis.

N'oublions pas que le suicide est un phénomène simple à comprendre mais relativement complexe à analyser. Il existe une typologie de facteurs de risques de suicide que l'on peut classer en trois catégories :

Les facteurs primaires sont des facteurs sur lesquels on peut agir, ils ont une valeur d'« alerte ». Ce sont les antécédents personnels (tentatives de suicide précédentes, troubles de l'humeur), les antécédents familiaux (si des proches se sont suicidés, cela peut prendre une valeur d'« exemple ») et les troubles psychiatriques avérés (Schizophrénie,toxicomanie, alcoolisme). Ce sont ces facteurs qui sont toujours ignorés par la presse, qui se préfère se focaliser sur les rapports salariés/employeurs sans doute plus proches de leurs préoccupations.

Les facteurs secondaires : les facteurs secondaires sont des facteurs sur lesquels on peut faiblement agir, et qui n'ont en soi qu'une faible valeur prédictive, sauf associés à des facteurs primaires. Il s'agit essentiellement de la situation sociale (isolement, solitude, chômage) et d'événements passés traumatisants (deuil, abus sexuel, séparation, maltraitance). Les maladies chroniques sont peu suicidogènes, mis à part pour les personnes âgées.

Les facteurs tertiaires : ce sont des facteurs sur lesquels on ne peut que difficilement agir, et qui n'ont de valeur prédictive qu'en présence de facteurs primaires ou secondaires. C'est par exemple l'âge (la probabilité la plus forte est entre 35 et 54 ans, et au-delà de 70 ans) ou l'appartenance au sexe masculin ). C'est aussi parfois la difficulté d'accepter son orientation sexuelle mais aussi l'époque de l'année car il existe des pointes en fonction des moments.

Enfin, rappelons aussi à toutes fins utiles, qu'avant de commettre l'irréparable, que l'on peut commencer à en parler à son médecin généraliste, lequel possède déjà une batterie de psychotropes efficaces pour réguler l'humeur. Et si les troubles persistent, ce dernier pourra aussi orienter son patient vers un psychiatre ou un psychologue.

En décembre dernier, j'ai reçu un faire part m'annonçant la naissance du fils d'un patient que j'avais reçu deux ans auparavant. A l'époque, son médecin me l'avait adressé parce qu'il était gravement suicidaire et songeait un peu trop à la pendaison. Sa petite amie l'avait quitté et bien sûr le monde était dépeuplé comme disait ce brave Lamartine.

Comme quoi, la vie change : on veut mourir et puis on fait un gosse deux ans après. Ce qui ne change pas : c'est la presse !

7 Comments:

Blogger emmanuel said...

Un bobo qui se suicide pour revendiquer l'exception culturelle française face au grand satan américain ! Le bobo ne recule donc devant rien !

Heureusement, Philippe veille et démasque toutes les manipulations de ces dangereux envahisseurs. Il pourchasse le bobo, le traque dans ses moindres faits et gestes, en
dresse un portrait accablant et le livre sans faiblir à la vindcte populaire.

8/4/10 9:59 AM  
Blogger Larry said...

Philippe,
As tu déjà écrit quelque chose sur la mode de la souffrance au travail?
Ça doit pas être très bon.
On arrive au travail.
On vous demande "Comment ça va?"
Vous répondez réflexe "Très bien et vous-même?" avec un grand sourire.
Et puis zut! patatras! après quelques pas, on se souvient "Je travaille, donc je souffre"

8/4/10 10:38 AM  
Blogger GCM said...

Un cuisinier qui donne de la merde à bouffer aux gens se suicide... Et un journaliste qui ecrit de la merde, il ne pourrait pas se suicider un peu de temps en temps ?

Les journalistes adorent les sms. C'est la nouvelle source obscure. Jadis, ils avaient des indics, des taupes, des gorges profondes, dont l'existence était avérée ou non. aujourd'hui, plus besoin, ils ont les sms !

Des gens m'envoient parfois des sms comportant des messages bien etranges. Quelqu'un qui tomberait par hasard sur mon téléphone pourrait se dire que j'ai des fréquentations à déconseiller... Enfin... je me comprends !!

8/4/10 11:32 AM  
Blogger J said...

Encore quelques efforts à faire mousser ce verre d'eau particulier, et nul doute que "desmesures seront prises" par l'un ou l'autre courageux politicien girouette qui prétend nous gouverner. Et donc, d'ici peu il va devenir de plus en plus risqué pour un employeur d'embaucher des gens ayant un passé dépressif... et donc ils éviteront de le faire, ce qui n'arrangera pas le cas de ceux-ci, je suppose.

Merci pour eux, les journaleux.

8/4/10 11:59 AM  
Blogger ombre said...

Exact, et ce "mal" de la presse est en corrélation avec un esprit de consommation massive de l'information, qui favorise l'émotionnel au dépend de la réflexion.
Un journaleux qui se suicide est un journaleux qui a cessé de parler et commencé à réfléchir.

8/4/10 9:29 PM  
Blogger Robert Marchenoir said...

D'un autre côté, il paraîtrait que de nombreux sucidiaires lisent le blog Psychothérapeute. C'est pas une preuve, ça ?

C'est la faute de la souffrance au blogging.

8/4/10 10:09 PM  
Blogger Laurent J said...

"les journalistes prompts à sauter sur le sensationnalisme autant qu'à taper sur le vilain employeur (et dans ce cas il est même américain quelle chance !) en oublie toute déontologie !". Voyons Philippe... Journalisme... Déontologie... Vous rendez vous compte que vous parlez le l'Elite, des Champions des Arbitres des Elégances!!! La déontologie appliquée aux journalistes français, et pourquoi pas leur demander de délivrer une information vérifiée et non biaisée tant que vous y êtes?

9/4/10 12:29 AM  

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