07 février, 2011

Décompensation individuelle et collective ! (suite et fin)


On est toujours tenté de voir ce qui se passe mal chez nos voisins en nous estimant heureux de vivre en France. Il y a des gens qui croient en la justice de leur pays, il y aura donc toujours des gens naïfs. 

Voici quelques années j'ai reçu un jeune ingénieur diplômé de l'X, à priori pas le genre de petit gars qui aurait pu avoir des problèmes. Pourtant, à peine recruté dans une importante multinationale, il savait que certains postes et certaines directions lui seraient fermées. Non qu'il ait manqué d'intelligence, car il était très brillante en plus d'être sympathique, mais simplement qu'il n'avait pas fait la bonne école d'application après l'X. 

Plus proche dans le temps, j'ai reçu voici un an environ un ingénieur âgé de trente-cinq ans travaillant dans une grande entreprise française à l'époque fortement médiatisée pour ses suicides. Diplômé de Télécom, il en avait plus qu'assez de la division dans laquelle il se trouvait et aurait bien voulu changer. D'autres postes étaient à pourvoir et naïvement je lui avais demandé pourquoi il ne tentait pas d'obtenir une promotion. Il m'avait alors explique qu'il pouvait encore espérer un grade supérieur mais rien de plus. Et comme je l'estimais tout à fait capable, il m'avait expliqué que ce n'était pas une question de capacités mais de diplômes. Qu'au-delà d'un certain niveau, les postes étaient réservés aux X. Il m'avait ainsi dit qu'il y avait dans son entreprise une sorte de plafond de verre que tout le monde connaissait. 

Dans ces deux cas, les individus souffraient d'une sorte de "désespoir appris", tel que Seligman le décrit dans son expérience, ayant admis que quoiqu'ils fassent, ils ne pourraient jamais peser sur leur environnement. Pour Seligman, la dépression résulterait de la perte par le sujet de la possibilité de faire une liaison entre l'action et les conséquences positives de celle-ci.

Dans ces deux cas, l'issue a été trouvée en redistribuant les cartes. Comme il était impossible d'avoir une "meilleure main" en restant assis à cette même table, chacun des deux a agi à sa manière sans chercher à être un autre ni surtout un héros.
Tandis que le plus jeune, à qui je disais toujours de "briser ses chaînes" se  distinguait autant par une grande sensibilité qu'un caractère marqué, a préféré être licencie après avoir mis soin poing dans la figure de son supérieur, le second plus âgé et plus timoré a préféré renoncer à la révolte violente. Adoptant une voie plus médiane, il a entrepris de renouer avec sa passion de toujours, la musique, et se contente aujourd'hui de pantoufler dans son entreprise en percevant un salaire et des avantages sociaux intéressants. Le premier a donc violemment quitté la table de jeux en envoyant tout balader tandis que le second se contente de dire "je passe" en posant ses cartes sur la table en pensant à d'autres choses.

Bien entendu les deux entreprises dont je parle sont toutes deux issues des amours contre nature entre l'état et le privé.Il va sans dite que toute entreprise saine ne saurait faire coïncider le grade et le diplôme.

6 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Bien au contraire : faire coïncider un grade et un diplôme est l'une des méthodes de promotion les plus justes et les plus rationnelles qui soient.

En quoi est-ce moins juste que de promouvoir des copains, ou des gens dont on pense, de façon évidemment totalement subjective, qu'ils feront mieux l'affaire ?

Cette perpétuelle lamentation française à l'encontre des polytechniciens qui se cooptent omet un détail : être polytechnicien n'est pas un "privilège", c'est quelque chose qui se gagne et se mérite.

Permettez-moi de ne pas écraser une larme face à l'épouvantable oppression de ces gens odieusement discriminés parce qu'ils ne pourront jamais devenir directeur général de chépaquoi à France Télécom, mais devront se contenter d'un métier intéressant, d'un salaire confortable et d'avantages sociaux pléthoriques.

Devenir PDG n'est pas un drouadlôm.

Au demeurant, il reste à ces gens une voie royale pour faire valoir leurs mérites injustement ignorés : quitter France Télécom et postuler ailleurs.

Ah ? La soupe est trop bonne à France Télécom ? Je me disais, aussi.

7/2/11 10:04 AM  
Anonymous Anonyme said...

Complètement d'accord. C'est un système de castes complètement sclérosant qu'on a créé en France avec les grandes écoles, et il est d'autant plus difficile à réformer que les personnes en position de faire changer les choses n'ont justement aucun intérêt à le faire. C'est pour cela que je suis parti à l'étranger... Et que je n'ai aucune envie de revenir!
Mais d'ailleurs parlant de castes, comment expliquer que ce type d'organisation sociale perdure depuis des millénaires dans certains pays comme l'Inde, bien que leur population ait probablement tout autant d'occasions de décompenser que les Tunisiens et les Égyptiens?

7/2/11 1:01 PM  
Blogger philippe psy said...

@Robert : oui et non ... Et puis je vous rappelle que l'un d'eux est un X ;)
Le système devient un système de caste sans grand intérêt. Le concours écrête en bas et en haut aussi. C'est tout le problème.
Certaines choses ne sont pas mesurables par les concours qui ne sont qu'une voie de sélection.

8/2/11 1:57 AM  
Blogger L said...

@robert marchenoir : Tout ça fonctionne bien dans les jeux vidéo : dans Sim City, il suffit de poser un commissariat pour faire baisser la criminalité aux alentours.

Le modèle français est similaire (et unique au monde). Besoin de grands dirigeants ? Hop, on pose un bâtiment "ENA" ou "X" et on attend que ça incube comme les oeufs du poulailler. Un peu de patience et les nouvelles têtes écloses seront les mieux formées et les plus compétentes pour exercer les plus hautes responsabilités (souvent dans la fonction publique), excluant de facto tous ceux qui sortent du sérail. On ne peut pas faire plus rationnel effectivement.

J'applaudirais des pieds et des mains si la France n'avait pas cette curieuse tradition de voir émerger ses grands chefs quand tout se barre en couilles et qu'un joyeux bordel fait exploser ces plafonds de verre.

Dans un système moins rigide, ces 2 types visiblement formés et compétents auraient eu leur chance et nous en aurions tous profité sur le plan collectif ! Voilà ce qui me semble juste et raisonnable.

9/2/11 1:49 AM  
Blogger Caroline said...

"Certaines choses ne sont pas mesurables par les concours qui ne sont qu'une voie de sélection." mais le concours est un moyen juste. En revanche faire coïncider le système de Grade et de diplôme est étonnant !!! Ou même l'ancienneté.

Je ne vois pas quel autre système peut être mis en place que celui du diplôme... ou de la validation des acquis de l'expérience...

Dans tout les cas mieux vaut être jeunes et tapé du point... C'est sans doute une décompensation mais cela permet à évacuer une énergie...

(Euh savez vous ce que sont devenus vos anciens lecteurs ? V...et puis les autres ? Je m'ennuis un peu, ils ne commentent plus et leur disparition ne semble absolument pas vous inquiéter !!!!!!!!!

9/2/11 8:36 PM  
Blogger Élie said...

Finalement, ce que le deuxième a fait, c'est lâcher prise, renoncer à contrôler ou agir sur quelque chose qu'il ne maîtrisait pas.
Les deux personnes, toutes compétences professionnelles mises à part, n'avaient pas la même marge d'action ni les mêmes limites.
Je suppose qu'à partir d'un certain âge, il est plus difficile de quitter sa boîte et de recommencer ailleurs. Quant à la qualité de la soupe évoquée dans le premier commentaire, chacun ses goûts, et puis, on se fait à tout du moment, comme le souligne très bien votre article, qu'on ne règle pas le problème en devenant un autre (ou en jouant au héros) mais au contraire en restant soi-même jusqu'au bout.

7/6/18 1:29 PM  

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