08 octobre, 2012

Hop dans la boîte et soyez sage !


Mon schizophrène va bien vu qu'il n'est pas schizophrène. Depuis que le je connais, j'ai eu l'occasion de comprendre comment un psychiatre hospitalier, crème de la crème, aristocrate de la santé mentale en France, auprès de qui je ne suis qu'un vermisseau, que dis-je un cloporte, avait pu être amené à faire une erreur de diagnostic aussi terrible.

Il y a plusieurs facteurs. D'abord il y a le temps et ça compte le temps parce qu'à moins d'avoir à faire à une pathologie évidente, ce n'est pas possible de diagnostiquer un cas complexe en dix minutes ou en une demie-heure. Or dans les hôpitaux public, il y a trop de patients par rapport au nombre de médecins. Ce qui ne veut pas dire que tous les médecins ne font pas du bon travail mais que bosser à la chaine entraine parfois des erreurs. Alors là, je comprends et je pardonne et ce d'autant plus qu'il n'y a aucun marqueur biologique pour diagnostiquer la schizophrénie.

Le diagnostic se fait un peu à l'arrache parfois. Il suffit que vous soyez jeune, super sensible et que vous racontiez un truc peu ordinaire et zou, votre compte est bon. Parce qu'il n'est pas si facile que cela de distinguer une hallucination réelle d'un autre phénomène plus neutre.

On vous collera sous neuroleptiques. En plus les neuroleptiques atypiques sont plutôt bien supportés alors, on n'hésitera pas à vous filer la camisole chimique. Si le diagnostic était erroné, vous prendrez trente kilos et vous aurez une vie merdique et si le diagnostic était bon, vous prendrez aussi trente kilos mais vous serez guéri car vous n'entendrez plus de voix dans la tête.

Et c'est ce qui s'est passé avec mon cher patient. Le brave pépère s'est dit que le bon psychiatre était là pour l'aider et il a eu confiance. Alors il a parlé, il en a profité en se disant qu'il était mal dans sa peau et que le type en face dans le bureau était là pour l'aider, l'entendre, le comprendre. Manque de pot, le type en face de lui n'était pas là pour comprendre mais simplement pour traiter des données, pour écouter un discours et saisir les mots qui lui permettraient de ranger mon patient dans une boîte. 

Le psychiatre en question s'est investi d'une mission consistant à devenir directeur de la norme et manifestement si l'on s'écarte de quelques degrés de cette norme, c'est fini, on est psychiatrisé à vie. Il y a une manière de faire, de vivre, de ressentir et tant pis pour les autres. Pour lui, la sensibilité, la créativité ou l'imagination sont des déviances de l'esprit sain qu'il faut canaliser fermement. 

C'est un peu le problème des professions uniquement recrutées par voie de concours, ça élimine les plus mauvais mais cela ne permet pas de conserver les meilleurs non plus. Ça standardise au maximum, ça évite les beaux esprits et cela ne conserve que les machines qui fonctionnent avec le standard hypothético-déductif du type if/then/else. Une de mes chères patientes, parlant d'un médecin qu'elle avait connue et qui fonctionnait ainsi l'avait affublée du doux surnom de "conasse à fiches bristol" en référence à ces élèves sérieux et laborieux qui recopie leurs cours sur e type de fiches pour les apprendre par cœur. J'avais trouvé l'image saisissante de réalisme.

J'ai d'ailleurs eu le temps de me renseigner sur le compte de ce cher confrère et un ami généraliste qui a partagé des patients avec lui l'avait surnommé "cinq minutes ordonnance comprise". Toujours est-il que mon cher patient à l'époque où il cherchait de l'aide est tombé sur lui pour son plus grand malheur. Sans doute qu'au moment de la crise, il lui avait été d'un plus grand secours mais qu'il aurait fallu "passer la main" et le confier à un thérapeute pour comprendre un peu mieux le parcours du patient et voir si par la suite des voies plus soft que la prescription de neuroleptiques n'étaient pas possibles.

Cela n'a jamais été fait et durant des années, les rendez-vous furent mensuels, brefs et assortis d'un "ça va ?" et d'un renouvellement d'ordonnance, lui même assorti d'un "et surtout n'arrêtez jamais vos neuroleptiques". Ce qui est un sage conseil quand ils sont nécessaires à vie mais un désastre quand ils ne devraient être prescrits que pour un temps donné, celui d'une crise, d'un passage difficile. 

J'ai donc demandé à mon patient ce qui s'était passé pour que mon cher confrère, cet éminent psychiatre, ait pensé qu'il était schizophrène. Et j'ai eu une réponse assez amusante. Il se trouve que mis en confiance par l'homme de l'art, en qui il avait placé ses espoirs, il lui a parlé librement d'un ... rêve prémonitoire ! Et là, par la seule évocation d'une éventuelle faculté psychique que certains ont sans que l'on comprenne comment cela fonctionne, mon patient avait scellé son sort. 

Aucune interrogation de la part du praticien mais la certitude que ce jeune type anxieux et peur sur de lui, ne pouvait avoir que des hallucinations. Sans rien lui dire, le diagnostic était tombé comme un couperet car il est bien connu que seul un schizophrène peut deviner l'avenir. Bon bien sur pour ne pas sombrer dans le diagnostic idiot, on ne parle pas de schizophrénie paranoïde, la vraie, la grande, celle qui vous fait voir Dieu ou des petits hommes verts, mais de schizophrénie dysthymique, un machin mal fichu à la rencontre de la vraie schizophrénie, du trouble bipolaire et de l'hypersensibilité.

Et puis peu importe ce que recouvre le terme de schizophrénie dysthymique dans la réalité, ce qu'est réellement un trouble émotionnel et comment on pourrait l'aborder, puisque l'industrie pharmaceutique est là avec les neuroleptiques atypiques.

L'abilify devient une panacée, ça vous assomme un peu, ce n'est pas toujours utile mais c'est sur qu'une fois prescrit, vous ne ferez du mal ni à vous-même ni aux autres. C'est un peu le concept de prison préventive appliquée à la psychiatrie, Minority report devenu réalité.

NB : bien entendu cet article n'est pas de l'antipsychiatrie mais vise simplement à rappeler que face à des diagnostics aussi graves, deux avis valent mieux qu'un. Les neuroleptiques ne sont utiles que si l'on en a besoin ;)

"Si quelqu'un parle à Dieu, il prie ; si Dieu parle à quelqu'un, il est schizophrène"

Thomas Szasz  in Fabriquer la folie, 1976




3 Comments:

Blogger Nathalie said...

Cher Monsieur,

Demi-heure s'écrit ainsi.
Bien à vous,
Nathalie

5/12/12 4:56 PM  
Blogger V. said...

tiens, une obsessionnelle ... :o)

9/12/12 2:01 PM  
Blogger Nathalie said...

oui,

et enquiquineuse de première classe par-dessus le marché, il y a quelque chose de mal à ça, peut-être?

et Capricorne, cela va sans dire




17/12/12 3:07 PM  

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