28 mars, 2014

Chêne ou acajou ?



Des comme ça, je n'en reçois pas souvent et heureusement pour moi. Sinon autant changer de boulot, me convertir et ouvrir une franchise PFG.

C'est maman qui a pris le rendez-vous pour sa fille. C'est aussi maman qui l'a amenée à mon cabinet ! C'est maman que je vois quand j'ouvre la porte avec la fifille cachée derrière. Alors je salue, je demande si elle est mnineure et j'apprends que non. Je demande alors si le rendez vous est pour les deux et maman me dit que non, que le rendez-vous n'est que pour sa fille. Je la fais alors rentrer.

Je lui propose un thé qu'elle accepte puis, elle s'assied en face de moi et mon calvaire commence. Je lui pose quelques questions auxquelles elle a du mal à répondre. Elle semble dans la lune, le regard un peu vide. Elle met un temps fou à répondre. Dans ma tête je compte et je m'aperçois qu'il faut toujours plus de trente secondes et parfois près d'une minute pour qu'elle me donne une pauvre réponse. Dans mon jargon on appelle cela de la bradypsychie.

Comme je tente de comprendre ce qui lui est arrivé, j'essaie avec son aide de savoir quand ses soucis ont commencé. Tout a commencé lors de son parcours scolaire voici cinq ans en changeant d'établissement. Mais ses souvenirs restent vagues et imprécis. C'est à moi de reconstituer l'histoire en colmatant les blancs. Je l'observe discrètement. Elle remue à peine, meêm quand elle parle, son ton est monocrode. Dans ma tête, je note : bradykynésie, bradyphémie et hypomimie. Et je songe immédiatement : Oh le beau cas de dépression !

C'est alors, que retrouvant quelques souvenirs, elle m'explique que le proviseur de son lycée à une époque a expliqué à sa mère qu'elle le ferait interner si elle continuait à partir dans tous les sens. Telle que je la vois, je ne l'imagine pas "partir dans tous les sens". J'ai beau lui demander ce qui s('est passé à lépoque, elle ne sait pas. Elle plisse un peu les yeux, tentant sans doute de ramener des images du passé stockées dans son cerveau embrumé, mais rien ne vient.
 
Je suppose alors qu'elle a pu faire des crises maniaques ou hypomaniaques à cette époque et que ce que j'observe serait une phase de mélancolie. Ça y ressemble tellement que je lui demande si elle a une idée de ce dont elle souffre. Une minute après, elle m'explique qu'elle a regardé sur internet. Comme je lui demande si elle a trouvé une explication, j'attends encore près d'une minute avant qu'elle ne me dise que ça ressemble à une "maniaco-dépression". Bingo !

Je lui explique alors qu'elle est très douée et qu'effectivement, il y a toutes les chances pour que ce soit un trouble bipolaire jamais traité. Je lui demande alors comment, face à des comportements aussi flagrants, ses parents n'ont rien fait. Elle me répond que dans sa famille on se méfie des médicaments. Peut-être ses parents sont ils des Témoins de Jéhovah ou des adeptes de la Science Chrétienne, mais même pas. Dans les fais, ce sont juste des gens qui se méfient des laboratoires pharmaceutiques et des médecins aux ordres.

Elle m'explique qu'elle a juste fait quelques séances acupuncture. Je suis étonné et je lui demande si l'acupuncteur était médecin. Elle ne sait pas, elle y est juste allée avec sa mère et ne se souvient pas du traitement. Elle m'explique qu'elle pense souvent à mourir mais qu'elle ne le fera pas parce qu'elle n'a pas assez d'énergie pour cela !

Comme tout cela commence à m'ennuyer profondément, je lui demande l’autorisation de faire rentrer sa mère. Elle accepte et je vais ouvrir à sa mère qui prend place dans le cabinet. Petite femme intelligente et un peu sèche, on sent qu'elle aime contrôler. Je lui demande si elle est parvenue à évaluer la gravité de l'état de sa fille. Elle me répond qu'elle semble déprimée mais rien de plus. Je lui parle alors de trouble bipolaire et elle admet y avoir pensé.

Lorsque je lui demande pourquoi elle n'a pas confié sa fille aux bons soins d'un psychiatre, elle m'explique qu'effectivement elle se méfie des prescriptions qui selon elles font plus de bien au chiffre d'affaires de laboratoires qu'aux patients. Ne voulant pas trop la brusquer, je lui dis alors que si il peut y avoir des abus, il n'en reste pas moins que dans certains cas, certaines molécules ont fait leur preuve. Et je rajoute que dans le cas de sa fille, qui nous écoute impavide, c'est plus que nécessaire.

Mais maman, résiste encore et m'explique qu'il n'est pas toujours facile de choisir un bon praticien et qu'il est tout aussi difficile de déterminer si le traitement sera utile ou non. Comme elle commence passablement à m'énerver, je décide de me lâcher un peu. Je lui explique alors que si elle continue comme cela, la seule chose qu'elle risque de choisir pour sa fille, ce n'est pas le praticien ou le traitement ad hoc mais plutôt "chêne ou acajou, poignées en laiton ou non" !

Là, je l'ai suffisamment choquée pour obtenir une réaction. Elle me demande si c'est grave à ce point. Fifille étant totalement dans le coaltar, et repartie au pays des songes, je peux me permettre de dire à sa mère qu'à ce point, c'est une non assistance à personne en danger et que de toute manière, je me refuse à recevoir sa fille tant qu'elle n'aura pas reçu un traitement. Je lui précise que j'ai non seulement une responsabilité civile professionnelles mais que de plus, j'ai aussi charge d'âmes ! Je lui expose aussi les limites de la thérapie, qui n'a jamais guéri ni les cancers ni les troubles bipolaires !

Maman se réveille un peu et admet enfin que j'ai raison. On parle quelques minutes des troubles bipolaires et je lui donne ensuite les adresses de praticiens que je connais afin qu'elle prenne rendez-vous pour sa fille. L'entretien touche à sa fin, elle me remercie et me dit qu'elle est contente qu'on lui ait donné mes coordonnées. Elle me promet de me tenir au courant. Je la salue et serre la main à sa fille qui est toujours plongée dans sa mélancolie et doit à peine savoir qui je suis ou ce dont on a parlé une demie-heure avant.

Je n'avais encore jamais reçu quelqu'un d'aussi gravement atteint. J'ai eu l'impression de me taper les urgences ! Je ne porte pas les laboratoires pharmaceutiques dans mon cœur, mais je crois que je déteste encore plus ceux qui s'en méfie à un tel point qu'il mette la vie de leurs proches en danger !

6 Comments:

Blogger sté said...


C'est clair qu'être bipolaire c'est vraiment pas un cadeau, mais n'oubliez pas que la plupart des gens ne connaissent pas grand chose à la psychopathologie pour sa mère . On en parle pas assez (un peu des dépressions et des anorexies) . Moi par exemple, j'ai été dysmorphophobe ado avec des attaques de panique, et mes parents ne comprenaient strictement rien à ce que je vivais, surtout mon père .

Et comme je crois à l'astro', je pense que la pathologie qu'on développe est peut-être aussi en lien avec notre signe principal : comme par hasard, je suis Balance, signe très attaché à l'apparence physique .

En tout cas, toujours un plaisir de vous lire . ;)


28/3/14 9:17 PM  
Blogger Le Touffier said...

Réponse sous forme de pastiche.

Pour les hystériques : ceci est un compliment masqué.
Pour les canadiennes de base : ceci est à prendre au 24° degré.
Pour les canadiennes hystériques : loué soit le seigneur de les avoir dotées d'un taux de fécondité très bas, ce qui compense leur absence d'humour et de générosité, remercions Darwin et sa sélection naturelle.

"Je n'ai pas que ça à foutre, moi, de devoir lutter contre des a priori absurdes qui mettent la vie d'une gamine en danger. Libérer la mère de se méfier de tout pour protéger son enfant, lui imposer comme incontournable une prise en charge médicamenteuse, parvenir à lui conserver son altérité bâtie à coups de méfiance de tout ce qui représente l'autorité comme les médecins ou l'industrie pharmaceutique, lui accorder la permission temporaire de renoncer à ce qu'elle croit, pour faire la seule chose qui compte, sauver sa gamine. Et mes marcassins, et ma RJ49, qui va s'en occuper pendant ce temps-là ?

Bon d'accord, elle m'a amené sa gamine, en faisant cela elle lui a sans doute sauver la vie. Mais à part ça, hein, répondez-moi, à part ça ?

En l'amenant au meilleur psychothérapeute de la galaxie et de l'univers connu, elle a accepté sans le dire l'échec de sa prise en charge. Si je n'étais pas Capricorne, je pourrais penser que cette mère incompétente m'a choisi par défaut, en espérant un miracle à l'aide de quelques bonnes paroles. Mais se prendre dés la naissance Jupiter dans l'Uranus laisse des séquelles que Mister Oedipe n'avait jamais envisagées. Vous verriez le nombre de coussins nécessaires à ma protection anale, vous comprendriez mieux mes réactions.

Elle lui a sauvé la vie, mais elle n'en aurait pas eu besoin si elle avait su éviter l'embrigadement par la niaiserie ambiante. Lisez ou relisez Philippe Murray, qui n'a pas qu'un beau prénom mais aussi des idées. Un peu le contraire de Marguerite Duras qui n'a pas écrit que des mauvais livres, mais a aussi fait des mauvais films, comme le disait Desproges (pardon, le Défunt Desproges) qui a beaucoup souffert de devoir se contenter d'un QI à 130, ce qui peut expliquer son acrimonie envers une des plus grandes écrivaines de langue française après Laure Manaudou et Claire Chazal. Si mon herméneutique* personnelle a fait ses preuves, il conviendrait que les mères fassent leur boulot, scrogneugneu*. Je ne supporte plus de devoir rattraper par les cheveux les conclusions de la médiocrité ambiante, je ne parviens plus à gérer ces mères qui préfèrent se méfier de Bayer que de suivre leur instinct qui leur hurle : "ta fille ne vas pas bien".

Ce qui me rassure, c'est qu'elle a eu la lucidité de me l'amener, en sachant très bien qu'elle s'exposait à mon juste courroux, à mon jugement de Salomon : si tu aimes ta fille, tu dois l'abandonner aux "autres". Je sais bien qu'elle n'est pas venue par hasard, je sais bien qu'elle s'est renseigné à de multiples sources avant de faire la démarche. En me laissant seul avec sa fille, elle a fait acte de contrition. Pour cela, il lui sera beaucoup pardonné.
Je devrais la soulager de sa culpabilité d'abandonner sa fille aux firmes pharmaceutiques en doublant mes tarifs, mais comme ils sont déjà stratosphériques, mon éthique et mon contrôleur fiscal s'y refusent.

Encore une vie de sauvée. Comme si je n'avais que ça à faire.

29/3/14 11:44 AM  
Blogger Le Touffier said...

Suite et fin.

Non, je ne suis pas un monstre. La preuve, je soulage régulièrement mes coussins de leur mission salvatrice en m'asseyant sur le bord de ma méridienne. C'est bien la preuve que je conserve quelques relents humanistes malgré mon génie dévastateur de Capricorne intraitable. Les coquilles et fautes d'orthographe qui égrènent mes articles ne sont pas la conséquence de ma paresse congénitale née au milieu de l'hiver (pour maintenir intactes mes calories jusqu'aux beaux jours, à l'instar de la huppe fasciée et du marcassin), mais pour laisser aux esprits quelconques cette illusion de m'être supérieurs dans au moins un domaine.

Le jour où les mères ne sauront plus détecter la souffrance de leurs gamins avant qu'ils n'aient le temps de dire "Allo" dans leur Smartphone, ce jour-là plus besoin de se méfier d'un désastre nucléaire, la fin sera proche.
Je vais peut-être retourner à Montauban. J'en garde le souvenir de mères qui se fiaient plus à leur instinct qu'à l'article de fond de Marie-Claire. Et les statistiques le prouvent, le taux de Canadiennes hystériques à Montauban est un des plus bas de la planète. On ne devrait jamais quitter Montauban.

*Vous en connaissez beaucoup des psys qui placent herméneutiques et scrogneugneu dans la même phrase ?"

29/3/14 11:45 AM  
Blogger Adès Rahmani said...

Impressionnant! pauvre jeune fille...Vous devriez vous renseigner sur son médecin traitant..lui aussi est coupable de non assistance à personne en danger.

29/3/14 12:23 PM  
Blogger philippe psy said...

@Sté : non la mère connaissait mais se méfiait de la médecine ! rooo
@Touffier : mais c'est qu'il se lâche le voyou ! Beau brin de plume. Vous pourriez accoucher d'une oeuvre ;)

29/3/14 4:09 PM  
Blogger philippe psy said...

@Touffier : il se trouve qu'avec Chaton nous parlons souvent d'herméneutique. Et qu'avec Toju dont l'orgueil est plus grand que la pyramide de Khéops j'ai aussi de telles conversations ! :)

29/3/14 4:25 PM  

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