07 juillet, 2014

Le mécanique plaqué sur du vivant !


Dans les thérapies modernes, on favorise l'approche bio-psycho-sociale. L’aspect biologique, c'est de la médecine. C'est se souvenir qu'on a un cerveau, un système endocrinien, etc., bref que la psychologie de grand-papa avant les découvertes de Brown-Sequard et de ses continuateurs, a vécu. L'aspect psychologique, c'est ce que la personne a vécu en termes d'expériences, traumatisantes ou non, et qui a permis de se forger une personnalité plus ou moins adaptée. Enfin, le volet social concerne l'adaptation de l'individu à son milieu.

C'est souvent le parent pauvre de la thérapie. On se focalise toujours sur l'aspect psychologique en sous-estimant les ravages que peut réaliser une mauvaise adaptation d'un individu à son milieu. Et trop souvent, on imagine que les souffrances sont d'origine psychologique alors que dans bien des cas, il s'agit d'une inadaptation de l'individu à son milieu.

Car si l'on a voulu vanter le sens de l'adaptation comme étant une modalité majeure permettant à une espèce de survivre, en termes psychologiques, il faut aussi que ce soit une qualité transitoire. A force de s'adapter sans cesse, on est comme une forme ronde que l'on ferait rentrer dans un trou carré à coups de marteau. A la longue, pour éviter la solitude ou les questionnements lancinants sur qui l'on est, on finit par se perdre de vue. 

A force d'être à géométrie variable, par avidité de coller aux désirs supposés d'autrui, on finit par perdre toute identité sociale. Habitué à se mirer dans le regard de l'autre pour définir ses propres limites, on ne sait plus qui l'on est. La suradaptation permet de ne jamais être seul en réalisant le tour de force de nous rendre encore plus seul. 

Ayant perdu de vue ses propres besoins, la personne se conforme à des normes sans jamais les remettre en question. Elle devient une sorte de normopathe terrible. Sa vie se résume à consommer, à réussir, pour qui, pour quoi ? elles n'en savent rien. L'important n'est plus de s'intéresser à leurs désirs mais à leurs besoins. Mais leurs besoins, elles ne les reconnaissent même plus.

La suradaptation est le symptôme d'une grande dépendance affective. C'est une perturbation pathologique de la relation à autrui mais aussi à soi. On maintient à l'âge adulte des comportements de survie le plus souvent acquis durant l'enfance sous le coup de peurs et notamment celle d'être abandonné. Ces stratégies de défense perdurent malgré leur inutilité. Elles survivent à leur utilité. L'adulte suradapté agit comme un enfant apeuré.

Les décisions prises sont alors calquées sur ce  que l'on ressent des autres, et pire encore, sur ce que l'on anticipe de leurs comportements. Impuissant et vulnérable à l'excès, ce normopathe, ce déficient relationnel, décide de subir mais jamais de choisir. Comment le pourrait-il puisque de toute manière il ne connait pas ses besoins. Alors, à défaut de jamais se connaitre, il décortique les autres, tentant de mimer son comportement sur les leurs. Passé maitre dans l'art d'analyser les autres, l'adulte suradapté ne sait plus faire que cela. Sa vie devient une pantomime réglée sur les figures des autres.

Cette permeanente suradaptation est consommatrice d'énergie psychique à outrance. Vient alors le moment où la personne surdaptée décompense, le plus souvent dans des dépressions spectaculaires et inattendues pour ceux qui n'ont pas su voir. Ceux pour quoi, l'apparence de normalité signait la normalité, l'adaptation parfaite, sont alors étonné de voir cette personne bien comme il faut, gentille et polie avec tout le monde, sombrer dans la dépression la plus totale, n'hésitant pas à envoyer balader tout ce qui constituait les fondements de sa vie de façade. 

Le théâtre vole alors en éclat et c'est toujours dur à comprendre. La plupart des aidants considérant que la personne allait bien avant cet épisode dépressif, voudront alors la réinstaller dans son ancienne vie. Alors que bien au contraire, il faut l'aider dans la destruction de tout ce faux-semblant pour reconstruire sa propre vie basée sur ses attentes véritables. Il faut justement lui éviter de devenir comme Eliza Doolittle, le personnage central de Pygmalion.

Le patient suradapté se distingue toujours par une énorme volonté de bien faire, voire de trop bien faire. Ils vous scrute, vous observe, croyant pouvoir encore une fois copier des attitudes et des pensées afin de changer en mieux. De fait, il ne tente que de retourner à son état antérieur avec la même stratégie de surdaptation. 

Il faut toujours savoir les décourager dans leurs entreprises mimétiques. Il ne faut surtout pas qu'il "plaquent du mécanique sur du vivant". Il faut décourager leur envie de stéréotypie, leur soif d'imitation, leur envie de ressemblance. Il ne s'agit pas de les rejeter mais simplement de leur faire comprendre que "moi, c'est moi et que toi, tu es toi". Il s'agit simplement de les réconcilier affectivement avec eux-mêmes en les faisant découvrir leurs vrais besoins.

"L'homme raisonnable s'adapte au monde ; l'homme déraisonnable s'obstine à essayer d'adapter le mond eà lui-même. Tout progrès dépend donc de l'homme déraisonnable".
George-Bernard Shaw

6 Comments:

Blogger menvusa gerard said...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

7/7/14 10:49 PM  
Blogger Adès Rahmani said...

c'est impressionnant les répercussions qu'un traumatisme de l'enfance peut avoir...Article très utile pour les personnes concernées et aussi pour l'entourage afin de mieux comprendre ce mal être:GOOD JOB.
@Menvusa: Merci pour votre témoignage, votre psy serait fier de vous et de son travail j'en suis sure.

8/7/14 5:36 PM  
Blogger Le Touffier said...

Un suradapté de haut niveau se doit d'être un esthète dans la pièce dont il est l'auteur.
Et comme le fabriquant d'automates qui ajoute de l'humanité par un défaut sur le visage de céramique, le suradaptaté finir par inclure des défauts dans son personnage trop lisse, se rapprochant de l'humanité qui l'entoure, rassurée par une façade de plus en plus ressemblante à un être humain.

Et lorsque ses défauts lui sont reprochés par les autres, comme tout bon défaut qui se respecte, il doit promettre de lutter contre ses propres créatures. Un défaut pour l'un se mue en qualité pour l'autre, la suradaptation atteint ses limites. Le suradapté va devoir figer ses défauts pour les rendre crédibles tout en promettant de les combattre.

C'est le paradoxe du suradapté, son art atteint ses limites lorsqu'il doit offrir à l'être aimé ce que ce dernier souhaite lui offrir comme la plus belle preuve d'amour : l'aimer avec ses défauts.

8/7/14 8:18 PM  
Blogger L, M et N said...

Très intéressant, assez perturbant même, comme moi en ce moment...
Je souhaiterais avoir des conseils pour trouver un thérapeute TCC en région parisienne avec une approche similaire à la votre ?
Merci de votre réponse.

10/7/14 2:57 PM  
Blogger V. said...

"j'ai fini par le faire fuir, le pauvre, tellement que mon comportement était devenu insupportable"

la psychanalyse c'est un remède contre l'ignorance ... pour le reste, there's no cure !

10/7/14 4:44 PM  
Blogger menvusa gerard said...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

11/7/14 7:25 AM  

Enregistrer un commentaire

<< Home