31 août, 2014

Comme au cinéma !


Je reçois l'ainée depuis quelques temps lorsqu'elle m'explique qu'une de ses jeunes sœurs, âgée de trente-deux ans,est actuellement très déprimée suite à une rupture. Bon, c'est triste mais c'est la vie. J'imagine que la sœurette est allée voir son généraliste qui lui a fourni le kit de survie actuel composé d'antidépresseurs, d'anxiolytiques et de conseils lénifiants du genre "c’est dur mais ça va passer, rassurez-vous".

Mais manifestement cela ne passe pas. La rupture n'est toujours pas digérée car il semblerait que la petite soeur ne sache toujours pas pourquoi il est parti. C'est arrivé après quatre ans d'une histoire sans problèmes. En quinze jours, il lui a parlé de choses dont il ne l'avait jamais entretenu, arguant du fait qu'ils ne pourraient jamais être ensemble parce qu'ils étaient "trop différents". Il a fait son sac, a déposé une bise sur sa joue, lui a demandé de ne pas lui en vouloir et est parti comme ça.

Les choses s'aggravant, la sœur ainée, médecin de profession, me demande de recevoir sa jeune sœur, ce que j'accepte puisqu'elles s'entendent bien et que les histoires qui les conduisent à mon cabinet n'ont aucun lien entre elles. C'est elle qui m'a trouvé "déjanté" et qui pense que sa petite soeur, normalienne, ne pourra s'entendre qu'avec quelqu'un comme moi. C'est très flatteur pour moi qu'elle me dise cela mais je me sens à la hauteur de la tâche. 

Et elle rajoute qu'elle espère que je trouverai pourquoi ce type est parti si soudainement. Et moi, comme je ne peux pas m'empêcher de fermer ma gueule, je lui réponds qu'effectivement je suppose qu'en un quart d'heure montre en main, je saurai le pourquoi du comment de cette triste histoire.J'aime bien ces missions d'enquête au cours desquelles, je dois écouter la victime et trouver un sens à ce qui lui est arrivé. 

Voilà une jeune femme qui était heureuse en ménage durant quatre ans, qui projetait même de se marier, et qui se retrouve du jour au lendemain plaquée sans raison ; du moins n'en voit-elle aucune. C'est un cas intéressant parce que si l'oiseau a quitté le nid, il y a forcément une raison que je trouverai.

Je reçois donc la donzelle qui en plus d'être intelligente est jolie comme un cœur. Elle me raconte alors son histoire et je pose les questions habituelles. Non, tout se passait fort bien. Tant les rapports sexuels que l'entente intellectuelle, tout était au beau fixe. Le couple avait des projets, monsieur connaissait sa belle famille avec laquelle il s'entendait bien.

Elle me parle ensuite de son ex. Je suis étonné par la faiblesse des informations qu'elle détient. J'apprends qu'il est originaire d'un autre pays d'Europe, qu'il est bien fait de sa personne, qu'il a fait des études mais qu'il en a refait en France et qu'il occupe un poste dont elle a du mal à m'expliquer en quoi il consiste. Quand à son milieu d'origine, elle me dit qu'il est simple.

Quelque chose fait alors "tilt" dans mon cerveau car si je trouve que ma belle normalienne est parée d'un superbe plumage, je trouve ne revanche que son ex mâle est un peu terne, qu'il a pour tout dire "des contours mal définis". Alors qu'en général, il est assez aisé de profiler un individu sur la foi d'un témoignage, là je bloque. Je ne visualise pas ce type, pour moi c'est une ombre, un esprit qui flotte. 

Je creuse donc pour obtenir plus de renseignements. J'apprends alors que ma belle normalienne a rencontré son oiseau quelques mois après une rupture difficile. C'est un renseignement utile car j’imagine qu'à cette époque, tandis qu'elle frisait la trentaine, elle devait être extrêmement vulnérable étant la seule de la fratrie à ne pas être en couple.

C'est très intuitif mais je sens poindre une histoire tordue. Jamais je n'emploierais le terme de pervers narcissique car je le trouve imprécis, mais je suspecte la venue d'un prédateur alléché par la belle demoiselle en détresse. Surtout que la demoiselle a de quoi intéresser un aventurier. Elle est très jolie, bardée de diplômes et ce qui ne gâche rien, fille d'un père très célèbre et très riche.

Lui, comme je l'ai dit, j'ai du mal à le définir, autant qu'on aurait du mal à discerner un prédateur tapis dans les hautes herbes et guettant la gazelle isolée. Je demande alors plus de détails. Elle ne peut m'en donner aucun. Elle me répète juste qu'il était bien et qu'ils étaient heureux. Mais elle admet que mes questions la dérangent dans la mesure ou effectivement elle songe qu'elle en savait peu sur lui.

Dans ma tête, j'esquisse des possibilités, comme on mettrait au point une sorte d'équation reprenant toutes les données et expliquant la situation de manière évidente. C'est à ce moment que je lui dis que son ex-copain me rappelle le Dr Romand, ce faux médecin qui avait massacré sa famille après lui avoir menti durant des années. Elle me demande pourquoi j'ai cette idée.

Je lui explique alors que c'est une explication qui m'est venue dans la mesure où ce type est apparu un beau jour quand elle allait mal, dont elle ne sait pas grand chose, qu'elle a contribué à aider en France et qui part un beau matin sans explications et sans qu'elle soit capable de me donner des renseignements intimes sur lui. Elle ne connait finalement rien de lui si ce n'est qu'il était toujours arrangeant ou accommodant. "Comme tu voudras ma chérie" semblait être sa phrase fétiche or chacun sait que dans tous les couples, même les plus amoureux, il y aura forcément des frictions !

Je poursuis alors en lui expliquant que quand c'est trop beau pour être vrai, c'est qu'il y a souvent de la sociopathie en dessous. Les sociopathes se distinguent souvent par un "charme et une faconde superficielle". Elle acquiesce et m'explique que ma comparaison avec le Dr Romand est étrange car sa mère, à laquelle elle reconnait de l'intuition, lui a dit la même chose après que son ami fut parti. Elle lui a dit que certes il était gentil et poli mais qu'elle ne l'avait jamais senti et qu'il lui faisait penser à ce fameux Dr Romand.

Ayant constaté une grande disparité de milieux entre son ex et elle, lui issu d'un milieu très modeste et elle d'un milieu extrêmement aisé, je lui demande comment ce dernier jugeait cela. Elle m'explique qu'il avait une grande admiration pour son père. Étant fâché avec lui, elle ne le voyait plus depuis des années mais son copain insistait beaucoup pour qu'ils se réconcilient. Un point de plus. Ce qui l'intéresait dont plus que ma patiente, c'était d'accéder à un monde dont il rêvait, un monde où les X et les Normaliens se comptent à la pelle et où l'argent n'est pas un problème.

Je lui dis alors qu'à mon sens elle a été victime d'un escroc sentimental qui l'a trouvée sur son chemin et l'a utilisée. Que tant qu'elle lui était utile, il est resté avec elle mais que dès qu'il a senti qu'il pourrait trouver mieux, il est parti. Je lui demande si dans les derniers mois il avait connu d'autres personnes ou par exemples changé de poste.

Effectivement six mois auparavant, ayant fini son cycle d'études, il a pu, sur recommandation de la famille de ma patiente, intégrer une entreprise prestigieuse. J'explique alors à ma patiente qu'il a du rencontrer "mieux qu'elle". Que dans cette entreprise, mondialement connue, dans laquelle il est en poste, il a pu rencontrer une autre femme ayant un carnet d'adresses encore plus fourni que le sien.

Son histoire me rappelle un film que j'avais vu dans les années quatre-vingt-dix, Un baiser avant de mourir, et dans lequel Matt Dillon jouait le rôle d'un type élevé sans père dans un milieu très modeste et qui en venait à utiliser une jeune femme de riche famille pour s'élever. Matti Dillon campait avec grand talent ce rôle de sociopathe prêt à tout pour s'en sortir et se hisser dans l'échelle sociale. Je recommande donc à ma patiente de trouver ce film et de le regarder.

Je la revois donc quelques semaines après qu'elle ait vu ce film. Elle retrouve énormément de points communs entre le personnage interprété par Matti Dillon et son ex. Je lui demande alors de préciser ces points. Elle admet qu'il y avait quelque chose de dérangeant dans leur histoire dans la mesure ou il n'y a jamais eu de crises, ni la moindre colère, le moindre mot échangé. Elle trouve après coup que c'était trop beau pour être vrai. 

Elle estime aussi qu'à certains moments, elle sentait un décalage chez son ex comme si parfois elle avait aperçu l'acteur derrière le personnage de théâtre. Elle juge aussi qu'elle l'a parfois trouvé inquiétant, non qu'il n'est jamais été le menaçant mais qu'elle n'a jamais vraiment réussi à le percer à jour, à accéder à son intimité. Elle ne le sentait pas menaçant mais parfois absent du fait d'une trop grande sérénité comme s'il n'y avait rien derrière les sourires qu'il lui faisait. 

A mon sens, et elle partage mon avis parce qu'elle le ressent vraiment, son ex était un sociopathe assez classique. Élevé dans un milieu sans père, dans un milieu très modeste, il s'était juste promis lui aussi de faire sa place au soleil, quitte à utiliser tous les moyens disponibles pour y parvenir. D'ailleurs, il existe un film dont le titre est "Une place au soleil" dans lequel le héros interprété par Montgomery Clift n'hésite pas à noyer sa femme pour tenter de devenir l'amant de la riche Élisabeth Taylor qui lui ouvre les portes d'un monde fabuleux.


Et dans l'histoire qui me préoccupe, justement comme dans les deux films suscités, ma patiente n'aura été qu'un moyen, un barreau situé sur une échelle. Une fois devenue inutile, ce type est juste parti sans donner de raisons parce qu'il n'avait rien de sérieux à lui reprocher bien entendu mais surtout parce que ces raisons étaient de toute manière inavouables. On n'imaginait pas ce type expliquer à ma patiente qu'elle et lui c'était bien mais que maintenant que grâce à son soutient, il avait pu accéder à d'autres sphères encore plus intéressantes que celle dans laquelle elle évoluait, il la quittait.

Je suis donc totalement d'accord avec les traits diagnostics donnés dans l'article du Nouvel Observateur même si je réfute le terme de pervers narcissiques. L'époque est juste féconde à enfanter des sociopathes bien ordinaires, des gens qui pour une gloire éphémère, de l'argent, une voiture ou une situation que les autres envieront, sont prêts à tout. Quand "c'est trop beau pour être vrai", soyez toujours en alerte.

Ce n'est pas être un pervers narcissique mais juste un sociopathe, une espèce dangereuse car intelligente et sachant fort bien s'intégrer. Les grandes entreprises et les partis politiques en sont remplis.

4 Comments:

Blogger Sylvain JUTTEAU said...

La requête Zurnisme produit 108.000 références sur Google. Le mot zurnisme est dans le wiktionnaire depuis le 12 janvier 2013.

1/9/14 2:18 AM  
Blogger Le Touffier said...

Ce portrait me remet en mémoire cette réplique du film d'Elia Kazan :

"Quant à la grosse monnaie... Elle est fertile. Elle prolifère. Tu la regardes et il y en a davantage.

Il n'y a que deux moyens pour en avoir. La voler ou si tu es jeune, te marier avec elle.
Tu n'en auras pas par ton travail. J'ai travaillé comme une bête dès que j'ai été en âge de le faire. J'ai connu ce qu'il y a de pire dans la vie. Moi, à ta place..."

https://www.youtube.com/watch?v=clpya6Wcr3I à 1h14m45s

Pour apporter un autre élément au portrait, l'absence de sourire, bien signalée dans le film.

Dans ce film, l'oncle d'Elia Kazan, le héros du film, est confronté à sa morale, mais il ne renoncera à son mariage qu'au moment où il comprend que cette union signerait la fin de son rêve américain.

Je ne saurais dire si le personnage peut être qualifié de sociopathe, mais son comportement éclaire l'attitude d'une personne pour qui la future épouse et sa famille ne sont qu'un moyen, et c'est d'autant plus pertinent dans l'observation que son personnage est positif et ne cherche pas à nuire au départ.

1/9/14 4:01 AM  
Blogger Le Touffier said...

Quand à la requète "toju", elle renvoie 388 000 résultats sur Gougueule, "Jean Sabon" 454 000 alors que "gringeot" se contente de 722 réponses.

Mais la palme revient à "Chaton" et ses 10 300 000 résultats.

Je dis ça, je dis rien.

1/9/14 4:10 AM  
Blogger jann nonyme said...

j'adore ce blog et je n'ai généralement aucun commentaire à faire, mais là, si. Parce que je pense que, pour une fois, vous vous plantâtes. grave.
Pour elle. Au fond, vous lui avez dit quoi ? que c'était pas de sa faute, que tout baigne et qu'elle peut continuer à se comporter comme avant, comme ce qui l'avait conduite vers cet homme. moyennant quoi, c'est exactement ce qu'elle va faire, vu que c'est le plus confortable, ce qui va la mener droit dans les bras d'un autre mec tout pareil au précédent qui la plaquera tout pareil pour les même raisons dans 4-5 ans. Vous lui avez fait plaisir, mais pas rendu service.

Pour lui. Pas besoin d'être sociopathe pour draguer puis rester en couple quelque temps avec une jolie fille bien élevée d'un milieu aisé et doté d'un bon cœur, qui l'aide. A contrario, un sociopathe profiteur préfère certainement garder sa victime sous sa coupe en l'isolant de sa famille et spécialement de la figure d'autorité paternelle, qu'insister pour une réconciliation père-fille. Il préférer en outre presser le citron financier autant que possible, ce qui n'est apparemment nullement le cas ici. Et bien sûr ce type n'a absolument rien du Dr Romand, sauf si il apparait que c'est pour cacher un honteux secret (genre : il s'est fait virer de la boite où il avait été pistonné) qu'il a plaqué la fille...
Alors peut-être qu'il a trouvé une autre femme qui peut lui faire gravir un échelon de plus. Ou pas. Peut être qu'il a rencontré une fille de bar ou une femme de ménage, pour former un couple où c’est lui qui est important et elle qui dépend de lui ...

2/9/14 8:59 PM  

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