30 juillet, 2008

Liquidation avant fermeture estivale !

Aout, la ville est déserte et les hôpitaux aussi !

Il m'est arrivé un drôle de truc. J'ai reçu une patiente que je n'avais pas revue depuis cinq ou six ans. Je me souvenais pourtant parfaitement d'elle. C'était un cas dramatique, le genre de vie où il faut une loupe de diamantaire pour distinguer de bons moments, le type d'histoire personnelle dramatique que vous écoutez en vous demandant ce que vous allez bien pouvoir faire.

Successivement violée par papa puis frappée par les hommes avec qui elle a vécu, elle a enduré à peu près tout ce que la vie recèle d'abject. Elle a malgré tout réussi à faire sa vie cahin-caha. Elle est finalement suffisamment solide pour avancer tant bien que mal, tandis que beaucoup d'autres auraient déjà décidé d'en finir.

A l'époque, nous avions eu un excellent contact, mais c'était une grenade dégoupillée. En l'écoutant, j'avais songé que c'était un cas assez typique de personnalité limite, mais il se pouvait que son cas soit aussi plus complexe. A toutes fins utiles, je l'avais adressé à un psychiatre plus à même d'établir un diagnostic complexe. On pouvait soupçonner un trouble bipolaire, voire une schizophrénie, même si c'était moins probable.

C'était une époque où je pensais encore que tous mes confrères avaient forcément le souci d'autrui. Bien qu'exerçant depuis déjà quelques années, je pensais que les psychiatres étaient globalement d'un excellent niveau. Depuis, j'ai appris qu'à l'instar des plombiers, des mécaniciens, ou des techniciens de hotline, il y en a de bien, de moins bien, de très mauvais voire de très très étranges. J'ai aussi appris que trouver un bon psychiatre, de surcroit conventionné, sur Paris, relevait du parcours du combattant.

J'avais expliqué à cette patiente que n'étant pas hospitalier, je ne me sentais pas capable de l'aider efficacement. La sachant susceptible de piquer des crises, j'aurais préféré pouvoir appuyer sur un bouton pour voir surgir immédiatement un infirmier muni d'une seringue salvatrice. Elle s'était d'abord sentie rejetée. Je me souviens même qu'elle avait pleuré parce qu'elle avait jugé que nous nous entendions suffisamment bien pour qu'elle m'estime capable de l'aider efficacement.

Je lui avais dit que c'était effectivement le cas mais que la base de mon métier était de remplir une obligation de moyens en mettant tout en œuvre pour l'aider, et qu'à ce stade je pensais qu'il lui fallait un médecin. J'avais précisé que par la suite, elle serait la bienvenue dans mon cabinet mais que pour démarrer une prise en charge, il était mieux qu'elle passe par un service psychiatrique. Elle avait compris mes explications et m'avait écouté en allant consulter dans un hôpital. Durant des années, je n'avais pas eu de ses nouvelles. Curieusement, je ne l'avais pas oubliée parce qu'elle était touchante.

Et la voilà qui revient. Elle est toujours aussi jolie mais semble toujours aussi "barrée". J'attends qu'elle se soit assise avant de lui demander qui l'envoie chez moi et ce que je peux faire pour elle. Elle m'explique que c'est son médecin, un praticien hospitalier, qui lui a dit de me consulter, parce que j'étais quelqu'un de très efficace. Elle me donne le nom de ce psychiatre que je ne connais pas mais dont j'ai entendu parler.

Quand je lui demande s'il lui a fait un mot d'introduction, elle me montre un pauvre papier sur lequel il s'est contenté de lui noter mes nom, adresse et téléphone. C'est d'une incorrection totale. Il me balance sa patiente comme un sac de linge sale et à moi de me démerder. Je suis certes flatté de savoir qu'il pense que je suis "très efficace" mais j'aurais aimé qu'il nous témoigne un peu plus de considération à sa patiente et à moi.

J'ai l'impression que son médecin me refile le paquet, comme un mec filerait une moto en pièce détachées dans une caisse à un autre, en lui disant de se démerder mais de ne surtout pas s'inquiéter parce que toutes les pièces sont là. Bientôt, ils déposeront les patients devant la porte de mon cabinet et se tireront en vacances. Enfin, puisqu'elle est là, autant l'écouter.

Sa vie ne s'est pas améliorée. Je pense même qu'elle s'est dégradée. On lui a à peu près tout prescrit, antidépresseurs, neuroleptiques, régulateurs thymiques, etc., sans qu'il y ait de progrès réels. Elle va toujours aussi mal mais reste étonnamment volontaire et courageuse. Quand je lui demande quel diagnostic on a établi elle me sort un truc aberrant.

Elle serait d'après le médecin qui la suit, bipolaire tout en ayant "un début de schizophrénie". Dans ma grande naïveté, je n'imaginais pas qu'on puisse avoir un début de schizophrénie ; je pensais qu'on l'était ou non. Dans tous les cas, le psychiatre est content, il a trouvé une petite boîte où la ranger ; il en a même trouvé deux. Cette patiente fait partie des nomades de la psychiatrie, qui se voient attribuer un diagnostic par médecin consulté, jusqu'à ce que l'un d'eux, plus malin que les autres, trouve enfin ce qu'ils ont.

Mais humble par nature, je ne vais pas remettre en cause ce diagnostic et surtout pas devant elle. Je me contente de lui dire qu'avec son autorisation, j'aimerai m'entretenir prochainement avec le psychiatre qui la suit pour avoir plus de précisions.

Elle accepte mais m'explique aussitôt que son médecin part en vacances dans quelques jours et qu'il est injoignable. Effectivement, je n'arrive pas à le joindre au téléphone. La patiente est dans un état de stress terrible. Elle est agitée, anxieuse et me raconte ses dernière aventures évidemment dramatiques.

Je parviens à bien "accrocher" avec elle mais me demande ce que je peux en faire. Elle est dans un tel état que je ne vois pas comment elle pourrait suivre une thérapie qui ne peut se faire dans l'urgence. J'ai l'impression de tenir par la main un enfant incapable de s'assumer dont je vais devoir m'occuper.

L'agitation de cette patiente est telle que je crains même le raptus suicidaire, ce suicide rapide qui intervient lors de crises d'angoisse subites. Pour moi, le suicide est la crainte absolue alors, avant de m'installer, je me suis beaucoup documenté sur le sujet. Je ne suis pas à l'abri d'un tel acte parce que je ne passe pas ma vie derrière les gens. Mais je crois que si cela devait malheureusement se produire, je pourrais me dire que ce n'est pas du à ma négligence.

Alors, je vais tenter quelque chose pour elle. Non, que je me sente compétent pour la traiter ou l'aider efficacement. Mais bon, en interrogeant mon réseau, je devrais pouvoir trouver une solution d'attente, un endroit où elle sera accueillie jusqu'à ce que mon confrère daigne me dire en quoi je peux être utile à son rétablissement.

Me voici encore face à cette même grenade dégoupillée qui demande qu'à exploser, sans rien. Pas un mot, pas une explication, rien du tout, juste le paquet qu'on m'adresse et hop, à moi de me débrouiller.

Le mois d'août est agréable à Paris : personne pour vous ennuyer et vous pouvez y flâner comme un touriste pour redécouvrir la ville. Ce mois est pourtant cruel pour ceux qui sont victimes des départs en vacance de ceux qui en avaient la responsabilité.

La capitale désertée ne réserve ses charmes qu'aux bien-portants mais pas aux vieillards ni aux malades.

2 Comments:

Blogger El Gringo said...

Présente-la à Jeff...?

31/7/08 8:16 AM  
Blogger philippe psy said...

Ah oui c'est une idée ça ! Au fait et la camionnette ? Penses-tu l'avoir ou pas? Sinon,j'irai en louer une.

31/7/08 3:43 PM  

Enregistrer un commentaire

<< Home