12 mai, 2014

Possession !


Ça faisait plus d'un mois qu'il foirait nos rendez-vous en arrivant parfois avec cinquante minutes de retard voire carrément  le lendemain ! Je savais que quelque chose l’obnubilait, qu'il était soucieux. Mais il se contentait de me regarder fixement avec son regard fixe de scorpion sans rien me dire. Parfois, je lui demandais ce qui n'allait pas et il se contentait de me dire : rien. J'aurais pu forcer un peu mais ce n'est pas mon genre. Mon boulot, ce n'est pas de violer les gens psychiquement. Ils parlent ou non et même si parfois je devine, je me dis qu'ils me diront ce qu'ils veulent.

Je savais que c'était un souci mystique, un problème religieux qui le tenait ainsi éloigné. Qu'il aurait du mal à en parler même s'il me savait ouvert d'esprit. Avouer certaines choses n'est pas aisé, on a peur d'être pris pour un dingue. Il m'avait un tout petit peu parlé de certaines choses. Et à partir de l), en déroulant la pelote, il n'était pas compliqué de savoir ce qui l'angoissait à ce point. Je me doutais qu'il se croyait possédé, même si à notre époque cela semble un peu fou.

Je lui avais conseillé depuis plusieurs moi de prendre rendez-vous avec un psychiatre, un bien, un sympa qui l'écouterait et ne signerait pas une HO immédiatement. Mais aussi d'aller voir un prêtre parce que même si je suis un peu à géométrie variable, mon métier a un début et une fin et que je ne peux pas répondre à toutes les angoisses. Il avait toutes les cartes en main et pour des raisons qui le regarde, il n'a rien fait, préférant tenter de se débrouiller seul. C'est finalement assez masculin comme démarche, de croire que l'on peut tout, tout le temps, tout seul. 

Et puis vendredi matin, il m'a appelé de l’hôpital où l'on venait de l'emmener parce qu'il était en train de décompenser. Il était clair et m'a parlé très calmement. Il m'a finalement avoué qu'il se sentait possédé en m'expliquant les symptômes qu'il ressentait. Pour ce que j'en sais, tous faisaient effectivement partie de la possession démoniaque telle qu'on l'entend.

Malgré tout, je n'ai jamais pensé qu'il soit schizophrène. Je ne le crois toujours pas. Certes, il pouvait apparaitre comme délirant mais tout était organisé et pas aussi loin du réel que cela. Je pense que cette idée de la possession était apparue suite à des prises de conscience, l'impression d'avoir gâché dix ans de sa vie, l'idée d'avoir à combattre quelque chose qui était en lui. De là, à s’imaginer possédé, pourquoi pas. Symboliquement c'était un peu vrai. 

Parfois, on a l'impression d'avoir des démons en soi, qui nous poussent là où on ne devrait pas aller mais où l'on se dirige tout de même. Des groupes aussi efficaces tels que les AA ou les NA eux-mêmes s'appuient sur l'idée d'une puissance supérieure pour aider leurs membres à se débarrasser de leurs addictions. Alors cette idée de la possession pour baroque qu'elle puisse sembler, n'était pas aussi idiote que cela. 

Mais comme il venait d'être hospitalisé, je lui ai dit que pour moi c'était un peu tard, qu'il aurait du m'en parler avant. De toute manière, je l'aurais enjoint de consulter un psychiatre, ça n'aurait pas changé la donne. A priori l'entretien d'orientations s'était bien passé. Il pensait avoir marqué des points grâce à des lectures ce qui lui avait permis d'expliquer qu'il ne se sentait pas schizophrène. Je lui ai juste conseillé de rester calme, de ne pas se révolter. Je lui ai rappelé qu'il avait aussi des droits face à l'institution psychiatrique. Il était très calme. Il m'a dit qu'il aurait préféré voir un prêtre. Qu'il n'était pas contre une consultation médicale mais qu'avant il aurait aimé parlé à un prêtre. 

Je lui ai rappelé que cela faisait des semaines qu'il avait les numéros de téléphone de gens, psychiatres et prêtres, qu'il aurait pu voir pour être aidé. Bref, qu'à force de jouer avec le feu, on finit par se brûler. Certes, l'idée de descendre de plus en plus profondément en soi, pour connaître les affres de la dépression majeure n'est pas aussi négatif qu'il y parait. On peut y voir une sorte d'expérience mystique, une épreuve à vivre de laquelle on sortira, ou non, transfiguré, changé. C'est aussi un énorme risque bien sur. Mais un jour ou l'autre, on doit affronter sa culpabilité comme un adulte.

J'ai pourtant tout tenté et rempli mon obligation de moyens mais rien à faire. Que peut-on faire contre quelqu'un qui a décidé de n'en faire qu'à sa tête ? Rien du tout. Ces choses là finissent toujours ainsi. Quelqu'un dans l'entourage pense que cela a trop duré et c'est l'internement. Le problème est que tout s'éclaire quand on dit les choses mais que lorsque le patient se tait, on a du mal à deviner. J'étais pourtant sur que ce n'était pas si grave que cela apparaissait. 

S'il m'avait parlé de cette possession, j'aurais immédiatement compris ce qu'il avait. Mais non, il s'est tu. Et face à moi, bien que je l'aie senti anxieux, il était plutôt bien, parlant calmement, n'exprimant pas ou peu de symptômes. Dans ces cas là, il faut attendre et laisser faire le temps en croisant les doigts. Parfois les choses s'arrangent d'elles-mêmes, parfois non.

Je n'ai pas de nouvelles directes depuis vendredi mais je suis confiant. Je ne crois toujours pas en une schizophrénie mais plutôt à un état dépressif majeur, une dépression stuporeuse dans laquelle les délires de culpabilité sont courants. Cela se traite plutôt bien. Passer quelques temps hors du monde n'est pas si mal. Cela permet de prendre du recul, de réfléchir à sa vie, à ses erreurs passées, à la manière de les corriger et d'envisager l'avenir plus sereinement. Une réflexion sereine est aussi efficace qu'un exorcisme finalement.

Moi, j'attends des nouvelles.

1 Comments:

Blogger Adès Rahmani said...

J'espère que votre patient vous a lu, qu'il a compris que vous le compreniez et qu'il vous a donné des nouvelles rassurantes...

13/5/14 6:59 PM  

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