21 juillet, 2014

Perte de repères !


Je ne sais plus où ni quand mais c'est récent, j'apprenais qu'un jeune couple avait posté une photo de leur bébé mort-né sur Facebook. Ma profession ne consistant pas à juger mais à comprendre, j'ai bien sur éloigné l'horreur et l'incongruité de cette mise en scène pour tenter d'en comprendre la raison.

Qu'est ce qui pouvait amener ce jeune couple dont la petite fille venait de mourir à vingt-deux semaines de grossesse à montrer la photo de l'enfant mort-né sur ce réseau social. Interrogés, les deux jeunes parents répondent «Nous avons fait le maximum pour garder le souvenir de Julie. Et nous avons pris des photos parce que nous voulions réaliser un bel album», a expliqué le couple. «Notre chagrin n’a pas disparu mais cela nous fait du bien de pouvoir partager notre deuil. Et cela nous emplit aussi de fierté de pouvoir dire: regardez comme elle était belle notre fille.»

Tandis que l'on a toujours imaginé du moins en occident que le processus accompagnant la mort était un phénomène s'articulant tant autour de rites sociaux (obsèques, condoléances, etc.) que privés (deuil), pourquoi en est-on arrivé là. A quel point de déliquescence notre société en est-elle arrivée pour que ce qui relève du privé soit ainsi étalé à la face du monde.

Dans toute société structurée, des relais existent pour pallier à la survenue de ce que l'on attend jamais comme la mort d'un enfant. Ce sont des rites issus de centaines voire de milliers d'années de vie en société qui permettent à l'individu submergé par le chagrin et atteint par l'indiscible de fonctionner en "automatique". Ce sont alors les traditions, ces rituels, ces patterns de comportement, sont justement là quand il n'y a plus de pilote dans l'avion, quand le chagrin est tel que l'on est en état de choc.

Dans une société ruinée comme la notre rejetant aussi bien Dieu que les traditions au nom d'un prétendu modernisme, on assiste alors à de tels dérapages dans lesquels de jeunes parents,  sans doute totalement seuls face au deuil qui les frappe, tentent de trouver une issue à leur chagrin avec les seuls outils dont on les a pourvus : les réseaux sociaux et la téléréalité. 

Je n'imagine même pas que leur démarche soit dénuée de fondements, je pense simplement que dans des milieux, sans doute très fragiles, dans lesquels l'image, le paraitre et la mise en scène ont supplanté toute autre tradition, Facebook soit devenu un expédient évident à défaut de solutions plus élaborées qu'on ne leur a pas présentées. 

De même que dans ces milieux, on prénomme les enfants du noms de personnages de séries anglo-saxonne, de même on mimera de manière stupide l'infatuation scénaristique présente dans ces séries. De fait, réserve, dignité, introspection ne sont plus des valeurs en vogue auxquelles on préférera la communion dans l'hystérie.

Voici quelques années, une de mes patientes avait assisté aux obséques d'un jeune qui s'était suicidé. Elle m'avait décrit la scène au cours de laquelle le cercueil est exposé avant d'être avalé par le four crématoire. L’assistance était dans la salle prévue à cet effet. Et on avait mis de la musique, on avait tagué le cercueil comme on écrivait jadis sur le plâtre d'un copain s'étant cassé une jambe au ski. Elle avait vu des messges du type "So long Jeff" ou encore "t'es trop con d'avoir fait ça" ou bien "on t'aimait Jeff", etc. 

J'étais totalement ébahi par la scène qu'elle me décrivait. Et comme elle ne semblait pas comprendre ma réaction, elle s'était contentée de me dire que le jeune disparu ayant été un hipster de son vivant, il avait semblé normal à l’assistance de lui offrir des obsèques festives et "un peu hors normes". Et quand je m'étais interrogé sur le comportement des parents face à un tel déchainement d'attitudes immatures, elle m'avait dit qu'ils n'avaient rien dit, qu'ils comprenaient.

C'est dans ces moments là que je me dis que soit le monde ne tourne pas rond soit je suis devenu une sorte de vieux con incapable de devenir un individu.2 ! Dans la même veine, Youtube regorge aussi de personnes qui vous font vivre leur cancer en direct. Le pire étant lorsque des parents filment leur enfant atteint d'un ostéosarcome au fil du temps et vous font partager le pire comme le meilleur du combat contre la maladie.

C'est ainsi que voici quelques temps, en ayant entendu parler, j'ai visionné une suite d'une dizaine de vidéos dans lesquelles papa et maman filmaient leur adolescente au gré des chimiothérapies, nous annonçant que tout s'était bien passé avant que les métastases ne l'emportent finalement. Encore une fois, j'avais eu du mal à comprendre les fondements d'une telle démarche. Et si je m'associe pleinement à la peine de ces parents en deuil, je ne saisis pas ce que l'on peut espérer en mettant à profit d'inconnus ce qui relève de l'intimité la plus totale. 

Je ne suis d'ailleurs pas sur qu'ils aient réfléchi à leur démarche, ni qu'elle résulte d'un plan établi. Je pense que Youtube, mais cela aurait pu être Facebook, s'est imposé à eux parce que c'est moderne. Un peu comme la Gopro s'impose du fait de son faible coût à tous les crétins faisant du ski, du surf, de la plongée, de l'alpinisme ou du vélo, et prompts à faire partager leurs non-exploits à des inconnus !

Je suppose que la prochaine étape sera de mettre une Gopro à un petit cancéreux pour que l'on voie la mort arriver par ses yeux. Ce sera de l'émotion avec un grand E, comme au cinéma, un tru cà vous arracher les larmes des yeux puisque de toute manière c'est l'hystérie qui règne. Quelle chance puisque la marque californienne propose tout un tas de harnais et de fixations diverses pour maintenir la caméra dans tous les contextes divers et possibles. L'ignominie n'étant jamais insurmontable chez les paumés, je gage que cela se fera prochainement.

Après tout, les parents commencent déjà filmer et à proposer les funérailles de leurs enfants. Alors tout est possible !

Indécence : Caractère de ce qui choque par son côté inopportun, ostentatoire, déplacé. 
(Larousse)

6 Comments:

Blogger Broutille Bertille said...

que faire après une bda à part voir un psy, comment oublier une petite histoire qui nous trotte dans la tête ? Comment comment ^^

merci de vos conseils
aurevoir

22/7/14 4:57 PM  
Blogger Adès Rahmani said...

ca s'appelle juste de la dépendance immature, l'incapacité à vivre pour soi mais à travers les autres...D'où ce fléau des réseaux sociaux où le narcissisme et le besoin du regard des autres virtuel remplace le monde adulte...L'addiction n'est pas loin non plus...

22/7/14 7:23 PM  
Blogger Broutille Bertille said...

j'aurais aimé une réponse de votre part

23/7/14 12:47 PM  
Blogger Le Touffier said...

Cette mondification de la victime (cette autocollectivisation) est un phénomène récent autant que peu interrogé. Dans l'impuissance de vivre pleinement l'effectivité de sa peine, l'être contemporain se retrouve dans la position de l'hystérique. Il n'a accès à la réalité de sa douleur que par l'intermédiaire d'une globalisation de son cas (dont il espère aussi qu'elle atténuera cette douleur); une globalisation, et même une représentation; une ombre portée; si possible gigantesque. Il souffre à coté. Il lutte en général.

Philippe Murray
Désaccords parfait / La mondification (Autopsie du pacifisme)1995

24/7/14 9:53 AM  
Blogger Broutille Bertille said...

fock off

30/7/14 12:52 PM  
Blogger GM-VdL said...

Vivement que Facebook absorbe aussi la tradition religieuse de la confession... qu'est-ce qu'on va rigoler !

Soit dit en passant, pour en avoir offert une la GoPro n'est pas un accessoire cheap, mais au contraire le très haut de gamme de la catégorie "caméra embarquée" ;) Mais la remarque reste valide vu le succès des imitations bon marché qui pullulent aujourd'hui dans les supermarchés.

4/8/14 10:12 AM  

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